L’écrivain en exil profite d’un roman noir, entre farce philosophique et conte macabre, pour disséquer la société provinciale russe. Comme il le dit lui-même, là-bas « le climat est brusque, les gens aussi ». Accrochez-vous, car son ironie est plutôt grinçante et si on rit souvent, on rit jaune. Retour à Ostrog de Sacha Filipenko, aux Éditions Noir sur Blanc : un livre qui dissèque la société provinciale russe !
Un thriller philosophique imprégné d’humour noir
Opposant déclaré au régime pro-russe de Loukachenko, Sacha Filipenko est un écrivain russophone né en 1984 à Minsk en Biélorussie, mais qui vit aujourd’hui dans différents pays d’Europe, dont la Suisse et la Belgique.
On l’avait déjà croisé sur les routes de l’exil en 2024 avec un singulier récit : Kremulator, inspiré de l’étonnant, mais véritable parcours du responsable du crématorium de Moscou.
Ce dernier roman, Retour à Ostrog, est inspiré d’une autre histoire vraie, celle d’une vague de suicides d’adolescents dans l’orphelinat d’une petite ville du nord de la Russie.
La promesse d’un autre thriller philosophique imprégné de son humour noir et grinçant. Préface et traduction sont signées par Marina Skalova.
Un endroit abandonné de Dieu
Le flic moscovite Alexandre Kozlov, « vétéran de la guerre de Tchétchénie », n’est guère motivé lorsqu’il est envoyé à Ostrog, au fin fond de la Carélie, au nord de la Russie, près de la Finlande.
Surtout qu’il y avait déjà mené une enquête par le passé, pour y jeter en prison le précédent maire. Surtout qu’on lui impose la compagnie d’un tout jeune adjoint, à peine sorti de l’école de police. Et enfin surtout qu’on lui met la pression avec la médiatisation de cette vague de suicides d’orphelins.
« La perspective de torcher le derrière des fonctionnaires de province ne l’enchante guère. Ostrog, il y est déjà allé. Quand il repense à cette bourgade hermétique, Alexandre peut affirmer en toute certitude que dans cet endroit abandonné de Dieu, absolument rien ne mérite le détour. Il y a quelques années, il a fait partie de l’important effectif d’enquêteurs qui a envoyé le maire de l’époque derrière les barreaux. »
La seule et unique attraction d’Ostrog
Mais le lecteur va découvrir quand même quelques personnages qui valent bien le détour par Ostrog.
Comme ces deux sœurs siamoises (toujours attachées), qui ne peuvent plus se supporter depuis leur désaccord sur l’annexion de la Crimée : « deux jeunes femmes, Vera et Lioubov – la seule et unique attraction d’Ostrog digne d’être vue ».
Un genre d’idiot du village
Et puis, il y a le jeune Piotr Pavlov, dit Petia, « un genre d’idiot du village », un garçon un peu dérangé : « à cinq ans, le garçon apportait des glaçons ramassés dans la rue et demandait aux éducateurs de les cacher dans le congélateur pour les sauver de la mort ».
Le jeune Petia, tel Cassandre, semble avoir voulu prévenir tout le monde de l’imminence du drame.
« Au cours des trois dernières semaines, trois adolescents pensionnaires de l’orphelinat d’Ostrog ont mis fin à leurs jours. Une fille et deux garçons. L’un après l’autre, avec seulement quelques jours d’écart, les gamins se sont fichus en l’air, sans laisser le moindre mot d’adieu ».
Un univers grinçant
Lorsque Kozlov débarque à Ostrog, le quatrième suicidé vient de se défenestrer, mais Kozlov semble plus préoccupé par son récent divorce que par l’enquête sur ces morts en série et le lecteur finalement, ne sait pas trop non plus ce qui est vraiment le plus important.
Bienvenue à Ostrog et dans l’univers grinçant de Filipenko !
Le climat est brusque, les gens aussi
Disons-le, il faut un peu de courage au lecteur occidental pour oser se frotter à la prose caustique, cynique, grinçante de cet auteur qui certes, vit en exil, mais n’en est pas moins profondément « russe« .
Comme il le dit lui-même, en Russie (et sans doute dans sa Biélorussie natale), « le climat est brusque, les gens aussi ».
Brusque, voilà bien le mot, car tout comme Kremulator, Ostrog est un roman qui va venir nous brusquer un peu : Filipenko ne s’embarrasse d’aucun des standards, des codes, des tabous occidentaux qui nous protègent habituellement et nous procurent des lectures confortables.
Le destin a fait une bonne blague
Au fil du temps, cet auteur a gagné en maturité et maîtrise désormais parfaitement sa narration, dont il se sert comme d’un scalpel acéré pour autopsier la société russe, avec une précision chirurgicale.
Son ironie grinçante cache mal à quel point cet auteur aime les pays qu’il a dû quitter (et leurs habitants) et il serait trop facile de réduire ses ouvrages à une seule critique du totalitarisme russe.
Ce court récit tient moins du polar à énigme que de la farce philosophique ou du conte macabre.
Mais avec Filipenko, on sait bien désormais que la morale n’est jamais celle que l’on croit et le dénouement encore moins celui qu’on attend, surtout quand « le destin a fait une bonne blague ».
Voilà une lecture aussi curieuse et fascinante que grinçante et dérangeante, pour bien démarrer la nouvelle année littéraire !
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Par Bruno Ménétrier. Les bouquins de Bruno Ménétrier.