En novembre 2025, Nicolas Camier, directeur du développement de Basta!, a pris publiquement la parole pour cristalliser une tension latente au sein de l’écosystème médiatique français. Réagissant aux appels aux dons lancés par plusieurs titres du groupe Le Monde, il a posé une question directe : est-il légitime que le groupe de presse le plus puissant du pays fasse appel à un mécanisme de financement dont dépendent, pour survivre, de nombreux médias indépendants plus fragiles ?
Publié à l’origine en anglais dans la Columbia Journalism Review, cet article s’inscrit dans les travaux de recherche de Marine Doux, directrice éditoriale de Médianes et chercheuse associée au Tow Center for Digital Journalism, sur la dépendance des médias aux plateformes.
Pour beaucoup de rédactions indépendantes, les dons constituent la principale — parfois l’unique — source de revenus. Dans ce post, Nicolas Camier a alerté sur le fait que lorsque des acteurs puissants et solidement installés sollicitent eux aussi les dons, ils accentuent la concurrence pour une ressource limitée : le soutien des lectrices et lecteurs. Une dynamique qui risque d’affaiblir les fondations économiques des médias les plus vulnérables.
Le don : levier de survie pour les uns, ressource marginale pour les autres
La critique ne portait pas tant sur le principe même des dons que sur l’accumulation des ressources par Le Monde. Le groupe est aujourd’hui le premier quotidien français en nombre d’abonné·es, avec près de 600 000 abonnements numériques. Il tire une part plus importante de ses revenus des abonnements que de la publicité. En 2024, le groupe a déclaré un chiffre d’affaires de 309,5 millions d’euros et un résultat net avant impôts de 10,6 millions d’euros, témoignant à la fois de son poids économique et de sa stabilité financière, après près d’une décennie de rentabilité.
Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, affirme que les dons ne constituent pas un pilier de son modèle économique. Il réfute également l’idée selon laquelle Le Monde devrait être critiqué pour avoir fait appel aux dons, expliquant que cette démarche répondait avant tout à une demande exprimée par ses propres lecteur·ices et abonné·es. « Les dons ne sont pas une stratégie. Ce n’est pas un levier de croissance », insiste-t-il. « Nous répondons à une demande, rien de plus. » Pour lui, considérer les dons comme une alternative aux abonnements serait économiquement dangereux. « Renoncer aux abonnements numériques reviendrait à parier sur environ 68 millions d’euros de dons par an », explique-t-il. « Ce serait suicidaire pour le journal. » La comparaison, selon lui, démontre clairement que les dons ne peuvent se substituer aux abonnements comme socle du modèle économique.
Louis Dreyfus souligne que ce sont les revenus issus des lecteur·ices qui permettent d’investir sur le long terme dans l’éditorial : faire vivre une rédaction d’environ 550 journalistes, mener des enquêtes ambitieuses et améliorer les conditions de travail. Les dons, à l’inverse, restent marginaux.
IA et plateformes : négocier pour rester indépendant ?
Cette position est étroitement liée à la gouvernance du groupe Le Monde. Le journal est majoritairement détenu par un fonds de dotation à but non lucratif, légalement empêché de financer les opérations courantes. Aucun actionnaire ne peut intervenir pour combler des pertes ou injecter du capital. Le groupe doit donc assurer seul son équilibre financier. Pour Louis Dreyfus, cette contrainte explique pourquoi les abonnements constituent l’ossature du modèle économique — et pourquoi le groupe estime légitime de négocier par ailleurs des accords avec les plateformes, y compris dans le domaine de l’intelligence artificielle, sans remettre en cause cette hiérarchie.
Sur les relations avec les plateformes technologiques, Louis Dreyfus trace une ligne tout aussi nette. Ces dernières années, le groupe a signé des accords confidentiels avec des entreprises comme OpenAI, Perplexity ou Meta — des partenariats qui ont suscité de vives critiques de la part de médias indépendants, inquiets d’une dépendance accrue aux plateformes.
« Ces entreprises ont besoin de données de qualité », explique-t-il à propos de l’intelligence artificielle. « Lorsqu’elles recherchent des contenus fiables, il est logique qu’elles se tournent vers la plus grande rédaction du pays. » Le fait d’être sollicité par des acteurs de l’IA refléterait, selon lui, l’ampleur éditoriale du Monde et l’importance de son lectorat. Il remet également en cause l’idée selon laquelle refuser de tels accords constituerait une forme plus forte d’indépendance. « Si je refuse de signer ces partenariats, suis-je plus fragile ou moins fragile ? », interroge-t-il. Il insiste sur un point central : les revenus issus des plateformes n’altèrent en rien les priorités internes du groupe. Le Monde ne verse pas de dividendes, et l’ensemble des recettes — quelle qu’en soit l’origine — est réinvesti, principalement dans la rédaction. Les revenus liés à l’IA ou aux plateformes sont donc considérés comme secondaires et contingents, jamais structurants.
Au-delà des modèles économiques, Louis Dreyfus inscrit la controverse dans une réflexion plus large sur la gouvernance et le leadership. Revenant sur les négociations avec les plateformes numériques, il distingue le travail de plaidoyer politique de la négociation commerciale. À propos de l’Alliance de la presse d’information générale (APIG), principale organisation professionnelle représentant les éditeurs de presse d’information générale en France, il estime que les structures collectives ne sont pas toujours armées pour négocier avec des géants technologiques mondiaux. « Elles savent faire du lobbying, parler aux ministres », observe-t-il, « mais négocier, c’est autre chose ».
Cela explique pourquoi Le Monde a souvent choisi de négocier directement avec les plateformes plutôt que de s’en remettre à des accords collectifs. « À un moment, il faut agir », affirme-t-il. Agir seul ne relèverait pas d’un rejet de la solidarité professionnelle, mais d’un choix de gouvernance : la capacité à décider rapidement et à protéger les intérêts de long terme de la rédaction.
Sous cet angle, les tensions autour des dons et des partenariats avec l’IA dépassent la simple question économique. Elles révèlent des conceptions divergentes de l’indépendance : entre une distance symbolique vis-à-vis du pouvoir et une autonomie managériale dans la manière de composer avec lui.
Une bataille de modèles pour définir l’indépendance
Pris dans leur ensemble, les propos de Louis Dreyfus dessinent une vision de l’indépendance fondée moins sur le refus que sur l’autonomie économique et décisionnelle. Les abonnements structurent le modèle ; les autres revenus — dons ou accords avec les plateformes — restent périphériques. L’indépendance, dans cette perspective, ne se construit pas par l’isolement, mais par la capacité à négocier sans sacrifier les priorités éditoriales.
Cette approche entre en tension avec celle de nombreux médias indépendants de plus petite taille, pour lesquels les dons sont une condition de survie et la distance vis-à-vis des plateformes une forme de protection. La controverse suscitée par les appels aux dons du groupe Le Monde dit donc moins la légitimité ou non des dons que l’existence de définitions concurrentes de ce que requiert l’indépendance, selon la taille et la position occupée dans le champ médiatique.
À l’heure où l’intelligence artificielle redessine les logiques de diffusion, de valeur et de pouvoir dans le journalisme, les rédactions sont contraintes de clarifier leurs priorités. Entre revenus issus du lectorat et revenus annexes, entre distance morale et pragmatisme économique, la question centrale qui se pose aujourd’hui n’est plus de savoir qui a le droit de solliciter des dons — mais quel type de leadership permet à l’indépendance éditoriale de durer.
Pour aller plus loin
- Face aux plateformes, et si on jouait collectif ? En France, des médias construisent des infrastructures partagées pour retrouver leur indépendance face aux plateformes technologiques.
- Financer l’intérêt public : comment le don s’ancre côté médias et lectorat ? 8 idées reçues sur le don, démontées et illustrées.
- Les médias peuvent-ils échapper aux IA et aux algorithmes ? Une exploration des stratégies de distribution et des défis posés par l’IA et les plateformes pour l’indépendance éditoriale.
Marine Doux est cofondatrice et directrice éditoriale de Médianes. Elle est actuellement chercheuse invitée au Tow Center for Digital Journalism de Columbia. Elle s'intéresse à la manière de renforcer l'indépendance des médias.
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