« On va dans le mur ! » : François Sauvadet, la colère d'un président - Départements de France - AF

Compatibilité
Sauvegarder(0)
partager

À la tête de l’Assemblée des départements de France, l’élu UDI de la Côte-d’Or s’indigne du désengagement de l’État et va proposer un pacte aux candidats à la présidentielle.

Paris Match : La France est cernée par les crises, qu’elles soient économiques , sociales, politiques et même géopolitiques. Quel rôle doivent jouer les départements ?

François Sauvadet : Je vais dire quelque chose d’assez inhabituel : je suis en colère ! Nous avons un État en très grande difficulté financière qui se défausse et qui continue de charger la barque. En trois ans, il nous a imposé 6 milliards d’euros de dépenses supplémentaires. Dans le même temps, nous avons perdu 8, 5 milliards de ressources. Résultat : il y a deux ans, 14 départements étaient en difficulté ; d’ici à la fin de l’année, ils seront une soixantaine. On arrive au bout du chemin. Et je ne suis pas le seul à le dire : la Cour des comptes et d’autres organismes ont confirmé la dégradation extrêmement rapide de la situation. C’est la France rurale qui va en payer le prix fort.

Cette année, l’investissement des départements a baissé d’environ 10 %. Ça signifie moins de travaux sur les routes, sur les ponts, pour les collèges, moins de soutien à la transition énergétique, moins d’aides au tissu associatif, moins de financement pour l’entretien du patrimoine. On gère environ 380 000 km de routes et près de 100 000 ponts : ce sont les itinéraires du quotidien, indispensables au transport, à l’économie, à la vie de tous les jours. Et avec le changement climatique, dans certains territoires, les routes de montagne, les ponts, les ouvrages d’art se dégradent plus vite. Il faut investir davantage… mais on fait l’inverse.

Ce sont des crédits en moins pour le sport la culture et le monde associatif, il faut que chacun en soit conscient. Les dépenses sociales explosent. Les départements portent la prise en charge des personnes âgées, du handicap, et surtout la protection de l’enfance. Aujourd’hui, nous accueillons et protégeons près de 2 % de la jeunesse française, et on se sent très seuls. Sur la santé mentale, c’est dramatique : des dizaines de départements n’ont plus de pédopsychiatre. On voit monter la détresse psychique, la délinquance juvénile, des situations de rupture, parfois de prostitution. Et on nous confie des enfants, sans réponses de l’État sur le plan sanitaire, éducatif ou judiciaire. C’est dramatique.

Ce n’est pas nouveau. Cela fait entre dix et quinze ans que les communes ou les départements disent être abandonnés par l’État…

Soyons clairs. Les communes tiennent encore parce qu’elles ont des leviers financiers. Nous, départements, on ne maîtrise ni la dynamique des dépenses qu’on nous impose ni les recettes qui relèvent de dotations de l’État. Et on continue de charger la barque : nous devons revaloriser le RSA, élargir des prises en charge, assumer de nouvelles missions… sans financement. J’ai même entendu à l’Assemblée nationale qu’on ne pouvait pas aider davantage les départements sur la protection de l’enfance, le handicap ou les personnes âgées, au motif que la Sécurité sociale est déjà en déficit. Cela veut dire que ce système explose. Tout le monde constate le problème, mais il n’y a pas de réponse, on est dans une fuite en avant. Je lance un appel à la responsabilité : on ne peut pas reconnaître la difficulté et rester immobiles. J’ai longtemps été parlementaire, je connais le fonctionnement de l’État. J’ai conscience de la situation du pays. Mais il faut réinterroger nos systèmes, sinon on va dans le mur.

Lors de son discours de politique générale, le Premier ministre a parlé d’un nouvel acte de
décentralisation. Le président de la République l’a aussi évoqué lors de ses vœux. Y croyez-vous ?

Je crois qu’il faut d’abord poser le véritable sujet : comment se mettre en ordre de marche pour dépenser mieux, avec plus d’efficacité, en arrêtant de tout piloter depuis le haut ? Je propose un chemin clair : que l’État se concentre sur ses missions régaliennes – sécurité, justice, défense, unité nationale – et qu’il lâche prise sur ce qui doit être adapté aux réalités locales. On ne traite pas les problèmes de la jeunesse de la même manière en Seine-Saint-Denis que dans la Creuse. Qu’on réinterroge nos systèmes : les grandes régions ont-elles tenu leurs promesses ? Est-ce que cela a été plus simple, moins cher, plus efficace ? Beaucoup d’indicateurs montrent l’inverse : circuits complexifiés, éloignement de la décision, perte de lisibilité. Je plaide pour un modèle clair : la commune, premier espace d’appartenance ; le département, garant des solidarités humaines et territoriales ; et un État recentré, plus fort sur l’essentiel. Je ne réclame pas un Big Bang.

Que demandez-vous, concrètement ?

Du bon sens et une méthode : objectiver, financer ce qu’on décide, expérimenter, mesurer les effets, et arrêter les normes et le prêt-à-penser. Il faut stopper la spirale, on continue d’empiler des annonces sur un État déjà en difficulté. On étouffe le pays.

Je suis disponible pour travailler avec les candidats à la présidentielle. Je souhaite éviter l’arrivée des extrêmes au pouvoir : ce serait le résultat d’une incapacité collective à proposer une vision et un chemin. Il faut une vision de la France dans un monde instable : numérique, IA, climat, tensions internationales… On ne peut pas continuer à gérer à courte vue.

Est-ce que le futur président, ou la future présidente, de la République ne devrait pas commencer
son mandat par un audit de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas, avant de lancer de
vraies réformes ?

Nous avons des armoires entières remplies d’audits… et ils y restent. L’appareil ne bouge pas, parce qu’il n’y a plus d’autorité politique pour le faire bouger. Nous sommes devenus une France technocratique qui s’autogère, dans laquelle la puissance publique n’a plus la prise qu’elle devrait avoir. Résultat : jamais le niveau de dépense publique n’a été aussi élevé, et jamais le niveau d’insatisfaction n’a été aussi fort. Notre problème est donc systémique. Je m’interroge : la technocratie n’est-elle pas en train d’asphyxier les départements, voire d’organiser leur disparition ? Ce serait un drame français : éloigner encore davantage la décision publique des citoyens, sans améliorer l’efficacité de la dépense. Je proposerai aux candidats un pacte territorial, fondé sur des données concrètes, publiques, incontestables, pour montrer ce que les départements suggèrent comme chemin de réforme : une organisation plus proche, plus efficace, plus lisible, ancrée dans notre histoire, et tournée vers l’avenir. Il y a urgence !

Coordonnées
Téa Bazdarevic