Nos experts vous présentent leur analyse complète de toute l’actualité sur les marchés de l’énergie à la date de clôture du 30 janvier 2026.
Marché de l'électricité
Un équilibre sous haute tension
Le marché européen de l’électricité avance aujourd’hui comme un funambule, porté par des équilibres fragiles et des marges de manœuvre réduites. En toile de fond, le nucléaire français reste un pilier indispensable, mais de plus en plus exposé. Les enseignements récents de l’ASNR sont clairs : la corrosion sous contrainte n’est plus un accident industriel ponctuel, elle devient une donnée structurelle du parc. Avec une flotte vieillissante et des arrêts de maintenance qui devront être finement chorégraphiés, chaque hiver s’apparente désormais à un exercice d’ingénierie en temps réel.
À cela s’ajoute la vulnérabilité croissante des réseaux interconnectés. Les incidents en Ukraine et en Moldavie, combinés aux retards de redémarrage en France, rappellent que l’interconnexion européenne est une force… mais aussi un canal de propagation du stress.
Dans ce contexte, le marché du carbone joue son rôle d’aiguillon sans offrir de solution miracle. Le repli récent des EUA relève davantage d’une respiration technique que d’un changement de régime. Le signal prix reste là, mais il ne peut compenser à lui seul les lenteurs réglementaires et le retard pris dans le déploiement des renouvelables.
À la une
Nucléaire français : l’illusion de l’éternité
Le nucléaire français repose sur un pari implicite : prolonger, encore et toujours. Mais l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) le rappelle avec sobriété : un réacteur n’est pas immortel.
À 40 ans d’âge moyen, le parc entre dans une zone où la physique, plus que la politique, fixe les limites.
Anticiper ou subir
Pierre-Marie Abadie alerte sur un risque majeur : attendre le dernier moment rendrait l’effort d’investissement « impossible à surmonter ».
L’ASNR prépare une évaluation globale des prolongations au-delà de 60 ans. Pas un feu vert, mais un miroir tendu à la filière pour planifier des fermetures progressives, évitant un choc industriel et énergétique.
Le vieillissement, dans le détail
Tous les réacteurs ne sont pas égaux face au temps. Aciers, cuves, enceintes : certaines générations, notamment les 1,3 GW, sont plus sensibles au vieillissement.
La sûreté devient une équation fine, site par site, métal par métal.
Le danger du stop-and-go
Mettre des réacteurs « sous cocon » pour répondre à des creux de demande serait une fausse bonne idée. En matière de nucléaire, l’improvisation est l’ennemie jurée de la sûreté. Le temps long exige de la constance.
Tour d’horizon des autres faits marquants
Corrosion nucléaire : la nouvelle normalité
Plus de 80 fissures détectées depuis 2021 : la corrosion sous contrainte s’installe comme un risque structurel du parc français. Réparée, surveillée, mais pas totalement expliquée, elle devient un paramètre permanent de l’exploitation, avec un impact direct sur la disponibilité nucléaire.
Réseaux européens : l’union fait la force
Bruxelles pousse pour une planification plus centralisée des interconnexions électriques. Objectif : jusqu’à 8 milliards d’euros d’économies par an d’ici 2040 et moins de blackouts. Sans pouvoir contraindre les États, la Commission mise sur la rationalité économique… et l’urgence climatique.
Batteries : l’accélération nécessaire
Avec 27,1 GWh installés en 2025, l’Europe bat un record, tirée par les projets à grande échelle. Mais le compte n’y est pas : il faudra multiplier les capacités par dix d’ici 2030. La Bulgarie surprend, l’Allemagne confirme, le stockage devient un pilier stratégique.
GNL et géopolitique : la dépendance sous tension
La crise autour du Groenland agit comme un électrochoc. L’UE reste dépendante du GNL américain, tout en cherchant à diversifier ses sources. Message clair de Bruxelles : il n’y a pas de sécurité stratégique sans sécurité énergétique.
– Helder FARIA RUBIO,
Responsable Intelligence Economique chez Capitole Energie
Marché du gaz
Calme en surface, tensions en profondeur
Le marché du gaz européen donne l’illusion d’une accalmie, mais sous la surface, les fondamentaux restent sous pression. Les stockages européens, à peine au-dessus de 44 %, sont nettement inférieurs à ceux de l’an dernier. Chaque jour d’hiver entame un peu plus un matelas déjà mince, rendant le marché hypersensible au moindre aléa.
Les flux norvégiens et le GNL jouent leur rôle d’amortisseur, mais sans excès. L’Europe importe, elle ne surabonde pas. Et c’est là que réside la fragilité : le gaz existe, mais il circule là où le prix l’appelle. La concurrence américaine, portée par un Henry Hub dynamique, peut détourner des cargaisons dès que l’arbitrage devient défavorable à l’Europe. La contrainte est donc moins physique qu’économique.
À l’échelle mondiale, la détente relative du GNL asiatique n’est pas une rupture. La Chine reste active, le Japon renforce ses achats, et les équilibres demeurent mouvants. En France, la baisse structurelle de la demande masque une dépendance accrue aux importations de GNL, notamment américaines.
À la une
Gaz mondial : le nouveau bras de fer atlantique
Longtemps, l’Europe a regardé le marché du GNL comme un terrain de jeu dominé par le duel Europe–Asie. Cette grille de lecture est désormais dépassée.
Le véritable concurrent de l’Europe n’est plus seulement Pékin ou Tokyo, mais le consommateur américain lui-même. Le gaz produit aux États-Unis trouve aujourd’hui un débouché domestique de plus en plus rémunérateur, surtout lorsque le froid s’installe et fait flamber le Henry Hub.
Quand les prix parlent plus fort que les molécules
La tension actuelle n’est pas physique mais économique. À plus de 7 USD/MMBtu, le Henry Hub rappelle que le GNL ira là où le signal prix est le plus fort. L’Europe peut attirer les cargaisons, à condition de payer.
Résultat : le TTF remonte, révélant une corrélation croissante entre hubs mondiaux.
Le retour en grâce du long terme
Cette nouvelle donne redonne de la valeur aux contrats de long terme, longtemps boudés au nom de la transition énergétique. La dépendance au spot expose, tandis que l’intégration transatlantique sécurise.
Une dépendance assumée
Privée du gaz russe, l’Europe n’a guère d’alternative crédible. Défaire le lien avec le GNL américain serait un jeu à somme négative. Mieux vaut composer avec cette réalité… et l’encadrer intelligemment.
Tour d’horizon des autres faits marquants, par notre expert
France : la demande s’effrite, le système s’adapte
En 2025, la consommation de gaz française tombe à son plus bas depuis 1990. L’industrie décroche nettement, victime de la concurrence internationale et des gains d’efficacité. À l’inverse, les centrales à gaz reprennent du service pour compenser l’hydraulique et soutenir les exportations électriques.
Europe : plus de GNL, mais à quel prix ?
L’UE devrait importer massivement du GNL en 2026 pour reconstituer ses stocks. L’offre mondiale progresse, les prix moyens reculent, mais la météo, la géopolitique et les retards de projets restent des facteurs de fragilité.
Marchés : volumes en ébullition
Les échanges gaziers explosent sur les hubs européens, portés par le TTF. Charbon et carbone suivent le mouvement, signe d’un marché toujours très tactique.
Ukraine : l’urgence énergétique financée
L’UE renforce son soutien à Naftogaz pour passer l’hiver, tout en liant sécurité immédiate et transition verte. Une équation délicate, mais incontournable.
– Helder FARIA RUBIO
Responsable Intelligence Economique chez Capitole Energie
Zoom sur l'énergie verte
La transition énergétique européenne à l’épreuve du réel
L’Allemagne face au mur de l’éolien offshore
Berlin découvre à ses dépens que la transition énergétique ne se décrète pas, elle se finance et se sécurise. Faute de conditions économiques attractives, l’Allemagne s’apprête à annuler toutes les enchères offshore en 2026, après l’échec cuisant de 2025. Résultat : huit projets, soit 9 GW, glissent d’un à deux ans. L’objectif des 30 GW en 2030 est désormais hors de portée, avec seulement 21 GW attendus. La filière reste promise à une forte croissance après 2032, mais le tempo politique et industriel n’est clairement plus aligné.
Coalition allemande : la transition sous tension politique
Derrière les chiffres, la fracture politique apparaît au grand jour. Le ministère de l’Économie plaide la prudence face à un marché dégradé – inflation des coûts, chaînes d’approvisionnement fragiles, retards de raccordement. Mais le SPD refuse un simple report sans amélioration des conditions d’investissement. La loi oblige pourtant à lancer des appels d’offres dès cette année. L’éolien offshore devient ainsi un champ de bataille idéologique, révélateur d’une transition énergétique désormais contrainte par la réalité industrielle autant que par les équilibres parlementaires.
La France rappelée à l’ordre par Bruxelles
Paris joue la montre, Bruxelles sort le carton jaune. La Commission européenne donne deux mois à la France pour transposer les règles accélérant les permis des renouvelables, sous peine de sanctions financières. Un paradoxe pour un pays qui affiche des ambitions élevées à l’horizon 2035, mais dont les procédures restent lourdes. Avec 29 GW de solaire et 25,6 GW d’éolien installés, la France avance, certes, mais trop lentement au goût de l’Europe, surtout dans un contexte de demande électrique désormais revue à la baisse.
Hydraulique français et cogénération espagnole : pragmatisme énergétique
À Paris, le Parlement s’attaque enfin au dossier explosif de l’hydraulique. Le compromis proposé protège EDF sur 70 ans tout en cédant 6 GW “virtuels” à la concurrence pour apaiser Bruxelles. En Espagne, le pragmatisme domine aussi : Madrid lance une enchère de 3,1 milliards d’euros pour sauver et moderniser la cogénération, avec une exigence claire d’hydrogène renouvelable. Deux approches différentes, mais un même message : la transition avance désormais par ajustements réalistes, loin des slogans.
– Helder FARIA RUBIO
Responsable Intelligence Economique chez Capitole Energie