Penser le numérique autrement : la montée en puissance des Sciences humaines et sociales chez Inria

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Pourquoi les Sciences Humaines et Sociales (SHS) constituent aujourd'hui un enjeu stratégique pour Inria ?

Jean-Frédéric Gerbeau : Cela fait plusieurs années maintenant qu’Inria est présenté comme l’ “institut national en sciences et technologies du numérique”. Or le numérique a aujourd’hui un tel impact dans toutes les dimensions de nos sociétés qu’il nous semble indispensable de l’aborder avec une approche scientifique qui va au-delà de l’informatique et des mathématiques appliquées, même si ces disciplines demeurent naturellement au coeur de nos activités. 

De nombreuses équipes-projets avaient depuis longtemps des travaux en lien avec les SHS. Dans une analyse interne réalisée en 2021 par Daniel Le Metayer et Florent Masseglia, on en comptait une soixantaine, principalement avec la psychologie, la sociologie, l’économie, le droit et la philosophie. De ces interactions sont issus des résultats notables, par exemple dans le domaine du droit du numérique, sur les questions de vie privée, ou dans le domaine de l’éducation. L’analyse soulignait cependant la grande hétérogénéité des collaborations, la nécessité d’un pilotage et d’une animation au niveau de l’institut, et l’absence de partenariat stratégique avec des établissements spécialisés dans les SHS. Nous avons donc estimé que nous n’étions pas à la hauteur des enjeux. Face à ce constat, il nous semblait indispensable d’engager une démarche structurée pour intégrer pleinement les SHS dans notre stratégie scientifique et dans nos modes d’action.

Concrètement, comment l'implication d'Inria dans le domaine des SHS se traduit-elle ?

Jean-Frédéric Gerbeau : Une première action, lancée en 2021 avec le soutien du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, a consisté à proposer des délégations Inria à des enseignants-chercheurs en SHS. Ce dispositif est monté progressivement en puissance, de trois personnes en 2021 à une douzaine aujourd’hui. 

En 2022, la volonté de renforcer les SHS dans l’institut a été inscrite dans le document encadrant les « Actions Exploratoires ». Plusieurs projets ont ainsi été soutenus en lien avec l’histoire, le droit, la sociologie, etc. Certaines de ces Actions Exploratoires ont impliqué des enseignants-chercheurs en délégation SHS.

Par ailleurs, deux nouvelles propositions d’équipes-projets ont mûri pendant cette période, SEMIS et ADN, en collaboration avec des sociologues ou des philosophes, sur des sujets de développements durables et d’impact géopolitique ou environnemental du numérique.

Mais un point commun de ces toutes actions étaient d’être portées par des informaticiens ou des mathématiciens. Face à l’importance des enjeux du numérique dans les champs géopolitiques, juridiques, éducatifs, sécuritaires, etc. nous avons jugé nécessaire de développer des activités nouvelles, dont les porteurs seraient des experts en SHS, employés par Inria, et inscrites dans une stratégie nationale.

Dans le cadre de la coordination du volet ESR de la Stratégie nationale en IA, la création du LaborIA a été une première initiative en ce sens, née en 2021 d’une démarche conjointe d’Inria et du Ministère chargé du travail et de l’emploi. Son objet est l’étude sociologique de l’impact de l’IA sur l’organisation du travail. Son activité s’articule avec le Partenariat Mondial pour l’Intelligence Artificielle (PMIA), lancé en 2020 puis intégré en 2024 à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Dès 2021, le LaborIA a été un objet intégré dans le Programme IA de l’Agence de programmes dans le numérique qu’a préfiguré Inria.

En 2025, nous avons organisé une première campagne de recrutements qui s’adressait exclusivement à des scientifiques ayant un doctorat en SHS et qui nous a permis de recruter quatre collègues sur statut d’Inria Starting Faculty Position (ISFP). Deux nouvelles équipes-projets ont été créées dans la foulée, avec deux lauréats de cette campagne : REGALIA entre le Centre Inria de l’université de Bordeaux et le Centre Inria de Paris, sur des questions de régulation du numérique et d’évaluation de l’IA, et SIRA au Centre Inria de l’université de Rennes avec l’INSA de Rouen, sur des questions de gouvernance et d’audit de l’IA, avec les méthodes des Science and Technology Studies (STS). Une autre nouvelle équipe-projet est en préparation avec Sciences Po Paris avec un autre des lauréats.

Plusieurs autres actions récentes ont été lancées avec les SHS. Par exemple, dans le domaine de l’économie, la Fondation Inria a créé pour cinq ans la chaire « Marchés et apprentissage », dirigée par Michael I. Jordan, professeur émérite de l'université de Californie, Berkeley, soutenue par cinq grandes entreprises mécènes (Air Liquide, BNP Paribas Asset Management Europe, EDF, Orange et la SNCF). Par ailleurs, Inria a été associé par ses partenaires universitaires à trois grands projets en SHS dans le cadre de deux appels nationaux soutenus par « France 2030 » : DemoCIS, porté par l’université de Lille, sur l’évolution des démocraties, et Sphinx, porté par Sorbonne Université, sur la préservation du patrimoine culturel. Inria est également associé au projet IntegrIA porté par Sorbonne Nouvelle, qui vise à intégrer l’IA dans la formation de 25.000 étudiants en SHS.

Face à toutes ces nouvelles activités, il devenait nécessaire de renforcer la DGDS. Un poste d'Adjoint à la Direction Scientifique (ADS) entièrement dédié aux SHS a été créé en 2025. Il est occupé par Juliette Sénéchal, professeure de droit privée et de droit du numérique à l’Université de Lille, et qui a été en délégation pendant deux ans au sein de l’équipe-projet SPIRALS.

Quels sont les principaux défis à relever (scientifiques, organisationnels, culturels) pour faire de la collaboration entre SHS et sciences du numérique une réussite ? 

Jean-Frédéric Gerbeau : L’enjeu scientifique est d’aborder le numérique de la manière la plus pertinente, en embrassant l’ensemble de ses dimensions, qui débordent largement de l’informatique et des mathématiques. L’intérêt de le faire dans un institut comme le nôtre est d’être au plus proche de celles et ceux qui construisent les sciences et les technologies du numérique. 

Recruter des scientifiques permanents en SHS a été une étape importante pour cela. Nous devons maintenant relever deux défis : il faut d’une part que ces nouveaux collègues s’intègrent dans l’institut, bénéficient de la proximité des scientifiques qui “font le numérique” et leur fassent profiter de leur éclairage ; il faut d’autre part qu’ils conservent un lien avec leurs communautés scientifiques d’origine, dans lesquels leurs travaux doivent être reconnus. Rien de tout cela n’est acquis, mais au regard des personnalités et des parcours des collègues que nous venons de recruter, je suis confiant pour l’avenir !

Juliette Sénéchal : Pour contribuer en particulier à l’intégration de scientifiques permanents en SHS au sein de l’Inria, permettre l’instauration d’un dialogue constructif entre chercheurs de disciplines et de méthodologies de recherche distinctes est un ingrédient important. A cet égard, une première journée Inria consacrée au dialogue entre les sciences informatiques et mathématiques, et les sciences humaines et sociales s’est tenue le 6 février dernier.

Autour de questions transverses, relatives, non seulement, à l’interaction entre l’humain et les technologies numériques, mais également, aux notions de sécurité, d’interprétabilité ou d’auditabilité et d’explicabilité des systèmes d’intelligence artificielle.

Cette première journée a été l’occasion pour ces scientifiques de présenter les spécificités de leur discipline et leurs méthodologies, afin de favoriser l’interdisciplinarité voire la transdisciplinarité avec l'informatique et les mathématiques. 

Pour maintenir cette dynamique et la développer, cette première journée a vocation à être suivie de nouvelles journées thématiques au sein des différents centres Inria, afin d'approfondir les liens avec les différents réseaux universitaires et de recherche, nationaux, européens et internationaux, dédiés aux SHS.

Finalement, cette dynamique doit s’accompagner d’un processus de cartographie précise des différentes sciences humaines et sociales ayant vocation à dialoguer de manière constructive avec l’informatique et les mathématiques. Cette cartographie n’est pas aisée en soi, car existe une multitude de classifications et de typologies au sein des SHS, tant au niveau national (Conseil national des Universités, CNRS) qu’européen (nomenclature ERC), sans compter la constitution actuelle de nouvelles familles de SHS dont les dénominations traduisent l’hybridation en cours avec l’informatique et les mathématiques, aux rangs desquelles et sans exhaustivité, l’on peut rencontrer les sciences sociales computationnelles, les sciences humaines computationnelles ou encore les « sciences and technologies studies » .

Quelles sont les priorités d'Inria en matière de SHS, à moyen et long terme ? 

Jean-Frédéric Gerbeau : Nous souhaitons demeurer ouverts à des sujets variés, en privilégiant les « projets » aux disciplines, dans l’esprit de l’organisation historique d’Inria. Cependant, pour éviter la dispersion, et pour être au rendez-vous de sujets importants de notre époque, nous privilégions trois grands axes :

  • La régulation et la gouvernance du numérique.
  • La manipulation de l’information et les techniques de « guerre cognitive ». 
  • L’impact du numérique sur le travail, et plus généralement les organisations sociales. 

Nous travaillerons pour cela à des partenariats nouveaux, avec les pouvoirs publics (en lien naturellement avec la Direction Générale Déléguée à l’Appui aux politiques publiques), ou des établissements spécialisés dans les SHS, afin d’aborder ces sujets de manière pertinente. Nous n’en sommes qu’au début !

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