Mis à jour le 13/03/2026
Depuis son enfance, Tiffany Chalier est passionnée par les mathématiques. C’est en classe préparatoire qu’elle opère un virage décisif en découvrant l’informatique et qu’elle décide d’allier ses deux passions. Aujourd’hui, ingénieure en informatique décisionnelle au Pôle universitaire d’innovation Bordeaux, elle orchestre la valorisation des données issues de la recherche publique au sein du Centre Inria de l’université de Bordeaux.
"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce 11ème numéro nous avons échangé avec Tiffany Chalier, ingénieure en informatique décisionnelle. Découvrez son parcours, ses projets et sa vision de la place de la femme dans la recherche.
Histoire et parcours
Peux-tu nous retracer ton parcours ?
Je suis originaire de Nouvelle-Calédonie où j’ai obtenu un baccalauréat scientifique avant d’intégrer les classes préparatoires aux grandes écoles. Les matières scientifiques et les mathématiques ont toujours occupé une place centrale dans ma formation. C’est en classes préparatoires que l’informatique s’est révélée à moi car j’aimais beaucoup la logique des algorithmes associée à la rigueur du raisonnement formel. J’ai décidé de m’orienter dans cette voie. Ainsi, en 2021, lors des concours, j’ai rejoint l'École nationale supérieure d'électrotechnique, d'électronique, d'informatique, d'hydraulique et des télécommunications (ENSEEIHT) de Toulouse.
En deuxième année, j’ai intégré la filière HPC Big Data pour me spécialiser dans le traitement des données. Grâce à un programme Erasmus, j’ai saisi l’opportunité de partir six mois à l’université de technologie de Darmstadt (Allemagne). J’y ai découvert les algorithmes avancés et suivi un cursus d’introduction à l’IA générative, une science qui a de suite capté mon attention.
Pour mon stage de fin d'études, effectué au sein du groupe SII Sud-Ouest à Toulouse, j’ai développé un outil d'aide à la résolution d'incidents pour l’équipe de support technique. Ce système reposait sur des fonctionnalités de recherche documentaire avancée et la génération automatisée de réponses aux tickets en utilisant les grands modèles de langage (LLM) selon une architecture RAG (Retrieval Augmented Generation). C’est une technologie qui consiste à enrichir les réponses des modèles d'IA générative en les alimentant avec des connaissances issues des bases de données internes de l'entreprise.
Suite à mes études, j’ai rejoint le Centre Inria de l’université de Bordeaux en tant qu’ingénieure informatique décisionnelle pour le Pôle universitaire d’innovation Bordeaux (PUI).
La recherche est-elle pour toi une passion ?
Même si je n’exerce pas directement dans le domaine de la recherche, mon rôle d’ingénieure exige d’apporter des méthodes rigoureuses et de proposer des solutions adaptées aux problématiques concrètes. C’est ce qui m’anime au quotidien.
Qu’est-ce qui te stimule dans cette démarche scientifique ?
J’aime l’autonomie scientifique que m’offre ce projet. Je dois collecter toutes les données nécessaires et pertinentes, élaborer des protocoles de traitement et proposer des réponses robustes aux questions de recherche.
Recherche et ambition
Peux-tu nous parler plus précisément de ton poste et de tes travaux ?
Le Pôle universitaire d’innovation Bordeaux, coordonné par l’université de Bordeaux regroupe 16 membres fondateurs issus du secteur public, dont Inria. Ce pôle vise à accélérer la dynamique d’innovation du territoire en révélant le plein potentiel des acteurs de la recherche publique.
Un des axes du PUI porte sur le pilotage par la donnée : collecter et traiter les données pour fixer les objectifs, définir les trajectoires et, in fine, évaluer les résultats. Cela implique de produire de nombreux indicateurs chaque semestre. Quelques exemples : le nombre de doctorant.es, d'ingénieur.es, de contrats de recherche, de brevets déposés ou encore de startup créées…, en bref, tout ce qui définit et qualifie l'innovation !
Ma mission principale consiste à automatiser la production de ces indicateurs. Concrètement, j’ai conçu un code de traitement qui, à partir des données brutes récoltées chez Inria, génère automatiquement les indicateurs attendus. Cela réduit considérablement la charge de travail de suivi. A terme, l’objectif est de déployer cette solution à tous les partenaires du PUI.
J’ai aussi une mission transverse : consolider l’ensemble des indicateurs des 16 partenaires afin d’assurer leur traitement (comme nettoyer les données, uniformiser leur mise en forme). J’ai d’ailleurs créé un code qui détecte les doublons de lignes sur l’intégralité des fichiers des années précédentes. Malgré cette automatisation, il y a quand même un rôle humain de vérification. Actuellement, je finalise la récolte et la vérification de toutes les données de l’année 2025.
Intégrer Inria était-il un objectif délibéré ou une opportunité saisie ?
L’offre d’emploi correspondait exactement à mon aspiration avec mes mots-clés de prédilection : traitement de données et d’indicateurs. Je souhaitais également découvrir la fonction publique, alors j’ai saisi cette opportunité et j’en suis ravie.
Y a-t-il eu un élément déclencheur dans ton parcours scientifique ?
J’ai toujours adoré les mathématiques et toujours eu des facilités dans les matières scientifiques. C’était une évidence pour moi de continuer dans ce domaine alors mon parcours - classes préparatoires puis une école d’ingénieurs - est plutôt logique.
Verbatim
Au collège, une professeure répétait qu'avec mes capacités en mathématiques, je devais absolument devenir ingénieure, alors que je souhaitais être professeur d’anglais : elle avait raison.
Quelles sont tes aspirations ou ambitions pour la suite ?
Je compte continuer à saisir des opportunités au gré de mes envies. Je n’ai pas en tête une trajectoire professionnelle précise. Pour l’instant, je souhaite surtout continuer à coder. Et, pourquoi pas, approfondir mes compétences sur l'IA Générative.
Parité et inclusion
Tu évolues donc dans le monde de la recherche, un milieu plutôt masculin. As-tu rencontré des obstacles ?
J’ai toujours eu la chance d’être entourée de personnes bienveillantes. En classes préparatoires, en Nouvelle-Calédonie, nous étions pourtant 10 filles pour 60 garçons.
Les statistiques actuelles des écoles d’ingénieurs le confirment : les femmes ne représentent que 30% des effectifs. Quand je suis arrivée à l’ENSEEIHT, nous étions 30 filles sur 200 étudiants dans la filière informatique. C’était très intimidant de voir ces chiffres avant d’intégrer une école.
En revanche, j’ai remarqué un phénomène pendant ces années : à compétences et connaissances égales, les filles avaient plus tendance à se remettre en question, à s’autocensurer ou à hésiter à prendre la parole par rapport aux garçons. Ce syndrome de l’imposteur s’est traduit pour moi par un niveau de stress accru pour les examens, malgré mes résultats positifs.
Comment envisages-tu la question de la représentativité des femmes dans la recherche ?
Lors de mes stages, les femmes étaient quasiment absentes dans les services où j’étais accueillie. Cela reste logique quand on reprend le déséquilibre observé en école d’ingénieurs : les femmes ne s’orientent pas assez vers ces filières. Dans mon service actuel, le Service expérimentation et développement (SED), nous sommes actuellement 4 femmes sur 22.
Verbatim
Il faut casser le cliché de l’ingénieur.e geek qui passe sa vie à coder !
D’après toi, quels leviers actionner pour réduire l’écart Hommes/Femmes dans la recherche ?
Le Gender Scan 2025 dresse un constat préoccupant sur les STIM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) : plus de 40% des étudiantes en école d’ingénieurs déclarent avoir été activement dissuadées de s’orienter vers ces filières. Il relève aussi les avancées et les défis à relever pour favoriser la présence des femmes dans ces formations. Il faut donc faire évoluer les comportements !
Pendant mes études, j’ai participé à une association d'élèves qui accueillait gratuitement pendant 3 jours des collégiennes de la région – surtout celles qui vivaient loin de Toulouse - afin d’attiser leur curiosité scientifique via des activités et des conférences avec des ingénieures. Le lancement a été compliqué à organiser mais aujourd’hui le projet perdure et connaît un beau succès. J’espère sincèrement qu’il contribue à susciter quelques vocations et à rééquilibrer l'écart femmes-hommes dans les métiers scientifiques.
En dehors de la recherche
As-tu des passions, un passe-temps en dehors de la recherche ?
Je cultive ma créativité à travers plusieurs activités manuelles pour limiter mon temps d'écran : le crochet, la couture, le coloriage ou la cuisine. Je lis également beaucoup, en particulier des livres de romantasy, en version anglaise, une façon de me déconnecter complètement de la réalité.
Je pratique aussi la course à pied depuis des années et j’ai terminé les 10 km des Champs-Élysées le 1er février dernier et le semi-marathon de Bordeaux en 2024. De vraies victoires personnelles !
Et, j’adore voyager, j’attends avec impatience de rentrer en Nouvelle-Calédonie bientôt.
Pour terminer, un conseil à transmettre aux prochaines générations, notamment avec les lycéennes ou étudiantes en questionnement d’orientation scolaire ?
Je leur dirais de s'écouter elles-mêmes et de choisir le chemin qui leur ressemble, de suivre leur envie. Il faut résister à la négativité des autres, même dans les moments de doute et se rappeler que si on en est là, c’est qu'on a les capacités. Et qu’on mérite sa place.