Cette analyse est rédigée par Helder Faria Rubio, notre expert en intelligence économique. Spécialiste des dynamiques géopolitiques et de leurs impacts sur les marchés de l’énergie, il accompagne les entreprises dans la compréhension des rapports de force internationaux et des risques stratégiques. À travers cette note d’analyse, il propose un éclairage sur les évolutions du conflit en Iran et leurs potentielles conséquences pour les entreprises françaises.
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes militaires conjointes sur l’Iran. En quelques heures, un conflit jusque-là latent est devenu une guerre ouverte. En réponse, Téhéran a fermé le détroit d’Ormuz, ce goulet d’étranglement par lequel transitent 30 % des hydrocarbures mondiaux[1].
Pour beaucoup de dirigeants de PME, la réaction immédiate a été : « Ce n’est pas mon problème. Je ne vends rien au Moyen-Orient. » C’est précisément ce réflexe qu’il faut déconstruire.
La réalité est plus complexe et bien plus proche de vous que vous ne le pensez. Ce conflit n’est pas une crise géopolitique lointaine. C’est un choc économique qui arrive déjà dans vos carnets de commandes, vos factures d’énergie et vos délais de livraison.
MISE EN PERSPECTIVE — CE QUE 2022 NOUS A APPRIS
La guerre en Ukraine : le précédent que vous avez déjà vécu
Avant d’entrer dans le détail des impacts actuels, posons une question directe : vous souvenez-vous de vos factures d’énergie en 2022 ? De vos fournisseurs qui ne savaient plus vous donner de prix fermes ? De vos clients qui repoussaient leurs commandes par précaution ?
Ce que les chiffres disent de 2022
La facture énergétique de l’industrie manufacturière française a tout simplement triplé : de 15 milliards d’euros en 2021 à 45 milliards d’euros en 2023[2]. La facture énergétique des établissements industriels a augmenté de +54 % en 2022[3] (en une seule année). Entre 2019 et 2023, elle a presque doublé (+94 %)[3].
Cas concret : Une PME de chaudronnerie a vu sa facture d’énergie mensuelle passer de 1 741 € à 4 508 € par mois — soit une hausse de 260 %. Certains dirigeants ont préféré arrêter de produire, car continuer à tourner, c’était creuser leur trou.
Source : [2] DGE, Théma « Prix de l’énergie », septembre 2023
Du côté de l’agroalimentaire, les prix de production ont augmenté de 22,9 % entre janvier 2022 et juillet 2023[2] — le record absolu tous secteurs confondus. Le prix du blé tendre a bondi de 41 % en moyenne en 2022[2]. 52 % des établissements industriels ont dû augmenter leurs prix de vente, et 45 % ont comprimé leurs marges[4].
Face à cette situation, l’État avait déployé un arsenal de protection : bouclier tarifaire, amortisseur électricité pour les PME (3 milliards d’euros)[2], PGE résilience, remise carburant. Ces dispositifs ont permis à la France d’être relativement mieux protégée que ses voisins européens.
Pourquoi 2026 est potentiellement plus dangereux
Les stocks de gaz européens affichaient environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026[5], contre 60 à 77 milliards lors des deux crises précédentes. La marge d’amortissement est donc particulièrement limitée.
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Indicateur |
Ukraine 2022 |
Iran 2026 |
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Stocks de gaz (UE) |
60-77 Gm³ — corrects |
~46 Gm³ — historiquement bas |
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Vitesse du choc pétrolier |
Hausse progressive (sem.) |
+75 % en 10 jours |
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Marges des PME |
Encore solides |
Déjà comprimées post-2022 |
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Voie de contournement |
GNL, diversification rapide |
Détroit bloqué — peu d’alternatives |
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Bouclier étatique |
Déployé rapidement |
Incertain — arbitrages en cours |
Le message clé : En 2022, vous avez absorbé le choc souvent difficilement, parfois grâce aux aides de l’État. En 2026, vous partez d’une position plus fragile, le choc est plus brutal, et les filets de sécurité sont moins certains. La marge d’erreur est plus étroite.
Ce que 2022 a révélé sur les réflexes des dirigeants
Le choc ukrainien a mis en lumière trois comportements distincts parmi les dirigeants de PME/ETI françaises :
- Ceux qui ont agi vite (couverture d’énergie, renégociation des contrats clients, diversification des fournisseurs) et qui s’en sont mieux sortis.
- Ceux qui ont attendu de « voir comment ça évolue » et qui ont subi la hausse de plein fouet.
- Ceux qui ont compté uniquement sur les aides de l’État et qui se sont trouvés en difficulté quand ces aides ont pris fin.
La leçon de 2022 est simple : dans une crise géopolitique, la fenêtre d’action se referme vite.
PARTIE 1 – L’ESCALADE ACTUELLE
L’énergie
Le baril de Brent, référence pour l’Europe, est passé de 65 dollars avant le déclenchement du conflit à plus de 90 dollars dès le 7 mars, avant d’atteindre 115 dollars[5] en cours de semaine. Plus de 200 navires pétroliers et méthaniers se retrouvent bloqués à l’entrée du détroit d’Ormuz[5], faute d’assurance ou par mesure de précaution.
Vigilance : Les stocks de gaz européens étaient déjà historiquement bas à l’entrée en crise — environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 à 77 milliards les deux exercices précédents. La marge d’amortissement est donc particulièrement limitée.
Source : [5] OIES / Kpler Market Intelligence, mars 2026
Pour l’agroalimentaire, le choc est double : l’énergie des lignes de production augmente, et le prix du GNR (gazole non routier) est passé de 700 à 900 euros les 1 000 litres[6] depuis le déclenchement du conflit.
La logistique
Un chiffre résume la situation mieux que n’importe quelle analyse. En temps normal, 130 navires traversent le détroit d’Ormuz chaque jour[9] (tankers, méthaniers, vraquiers, porte-conteneurs). Depuis le début du conflit, ce chiffre est tombé à moins de 10 par jour[9]. Le trafic maritime mondial a donc été réduit de plus de 90 % sur cette route en quelques jours.
Les conséquences sur les coûts sont immédiates et documentées. Selon les indices S&P Global Platts du 10 mars 2026, le coût journalier d’un transporteur GNL en Asie-Pacifique a bondi de +757 %[9]. L’indice global des tankers pétroliers (dirty tanker basis) a progressé de +179 %[9]. Les délais de transit s’allongent de quinze à vingt jours[5], et les primes d’assurance pour risques de guerre ont bondi jusqu’à 50 %[5]. Pour un navire de 100 millions de dollars, le surcoût par voyage atteint entre 250 000 et 375 000 dollars — que les transporteurs répercutent sur leurs clients.
À retenir : La mondialisation a rendu invisible l’origine de vos intrants. Savez-vous précisément quels fournisseurs dépendent du transport maritime via le Golfe ? Si non, c’est la première question à poser à votre supply chain.
Les matières premières
Les indices S&P Global Platts du 10 mars 2026 donnent une photographie sans appel de l’ampleur du choc sur les intrants industriels et agroalimentaires. Ces données ne sont pas des projections : ce sont des prix de marché constatés.
L’aluminium. Le Golfe produit 8 % de l’aluminium mondial [9], l’équivalent de la production européenne totale. Le prime aluminium payé à Rotterdam (duty paid in-warehouse) a bondi de +20 %[9]. Pour les PME travaillant dans l’emballage, l’automobile, l’électronique ou le BTP, c’est une hausse directe et immédiate du coût des composants.
Les engrais azotés. L’indice Platts urée granulaire FOB Égypte a progressé de +38 %[9] depuis le début du conflit, confirmant et amplifiant les données de la semaine précédente.
Les plastiques et la chimie. L’indice Platts naphta C+F Japan Cargo (matière première de base de la quasi-totalité des résines plastiques) a bondi de +61 %[9]. Pour les IAA, dont les emballages représentent une charge incontournable, cette hausse arrive directement dans les coûts de conditionnement.
L’agroalimentaire
- Les engrais
Un tiers des engrais mondiaux transite par le détroit d’Ormuz[6]. Le tarif de l’urée, engrais azoté incontournable, a augmenté de près de 30 % en une semaine[6]. La Coordination rurale a immédiatement réclamé un bouclier tarifaire d’urgence[7].
- Le carburant agricole
Le GNR est passé de 700 à 900 euros les 1 000 litres[6] depuis le déclenchement du conflit. Chaque étape de la chaîne (récolte, transport, stockage) va coûter plus cher.
- Les marchés export bloqués
Un paradoxe que peu ont anticipé. Des produits alimentaires français (pommes, fromages, vins) se retrouvent coincés sur des navires, bloqués dans le détroit dans le sens de l’exportation vers les pays du Golfe[6].
- Le packaging
Les IAA sont de très grosses consommatrices de plastique pour le conditionnement. La hausse du naphta impacte directement ces coûts. Combinée à la hausse de l’énergie des lignes de production, la pression sur les marges est considérable.
Le crédit et le financement
- La remontée de l’inflation liée à l’énergie repousse les baisses de taux de la BCE. Les PME endettées à taux variable voient leur charge financière se maintenir à un niveau élevé.
- Les banques réévaluent les risques sectoriels : transport, chimie, agroalimentaire pourraient faire face à un durcissement des conditions de crédit.
- La volatilité des marchés financiers gèle les levées de fonds. Pour les ETI qui envisageaient une ouverture de capital, le timing devient très défavorable.
PARTIE 2 – GUERRE OUVERTE PROLONGEE
L’énergie
Dans un scénario d’escalade, certains économistes n’excluent pas un baril à 150 dollars[5], voire davantage. À ce niveau, les entreprises énergivores (fonderies, plasturgistes, brasseries, laiteries, boulangeries industrielles) seraient confrontées à une menace existentielle.
La supply chain
Après la guerre en Ukraine, les entreprises ont diversifié leurs approvisionnements en s’éloignant de la Russie. Beaucoup ont basculé vers des fournisseurs du Golfe ou d’Asie centrale. Ce faisant, elles ont simplement déplacé leur dépendance sans la réduire.
La récession de la demande
Si l’inflation repart, le pouvoir d’achat des ménages se contracte. Pour les PME agroalimentaires B2C, le risque est connu : les consommateurs basculent vers les marques distributeurs. Ce scénario s’est déjà produit entre 2022 et 2023, avec une perte de volume de 10 à 20 % sur certaines références phares[2] pour des PME agroalimentaires.
Ce risque n’est plus théorique. Le 11 mars 2026, Michel-Édouard Leclerc, président du comité stratégique des centres E.Leclerc et premier distributeur alimentaire français, a lancé un avertissement public sans ambiguïté. Ses projections d’inflation pour 2026, établies à 1 à 1,5 %[10] à l’issue des négociations commerciales du 1er mars, ne tiennent plus. Il a explicitement prévenu : « Si la guerre au Moyen-Orient dure, tous les industriels qui ont signé ces contrats vont essayer de revenir nous voir pour nous demander de renégocier. »[10]
Signal terrain : Michel-Édouard Leclerc a cité les produits déjà en hausse avant même les effets du conflit : chocolat +14 %, café +9 %, charcuterie +8,42 %, œufs +8,14 %. Avec la guerre, « ça ne peut être que pire ». Pour les PME fournisseurs de la grande distribution, la renégociation des contrats annuels n’est plus un scénario hypothétique. Elle est annoncée.
Source : [10] Michel-Édouard Leclerc, franceinfo & RTL, 11 mars 2026
Le budget de l’État
En cas d’engagement militaire prolongé, les arbitrages budgétaires s’effectuent au détriment des autres postes. Les dispositifs BPI, France Relance ou ADEME ne sont pas intouchables.
PARTIE 3 – Ce que vous pouvez faire
Cartographiez votre exposition réelle — cette semaine
Avant toute décision, vous avez besoin d’un diagnostic honnête. Posez-vous ces trois questions :
Sur l’énergie : quelle part de vos coûts de production est directement indexée sur l’électricité ou le gaz ? Si vous ne connaissez pas ce chiffre précisément, c’est votre premier travail.
Sur les approvisionnements : parmi vos fournisseurs stratégiques, lesquels dépendent du transport maritime via le Golfe Persique ou la mer Rouge ? Un fournisseur européen peut lui-même s’approvisionner en intrants asiatiques et la dépendance n’est pas toujours visible au premier niveau.
Sur vos contrats clients : avez-vous des contrats à prix fixe sans clause de révision indexée sur l’énergie ? Si oui, vous portez seul le risque de l’inflation et vos marges absorberont le choc à la place de votre client.
Construisez une grille simple sur quatre axes (énergie, logistique, intrants, financement) et attribuez un niveau de risque à chacun. Sans cette cartographie, toutes les actions qui suivent sont aveugles.
Couvrez vos achats d’énergie — dans les deux prochaines semaines
C’est la décision la plus urgente et souvent la moins bien comprise.
Un contrat d’énergie à prix fixe vous garantit un tarif stable sur une durée déterminée, indépendamment des fluctuations du marché. Un contrat indexé sur les prix spot, en revanche, vous expose directement à la volatilité et dans le contexte actuel, cette volatilité est extrême.
La question n’est pas de savoir si les prix vont baisser ou monter. La question est de savoir si votre entreprise peut absorber une nouvelle hausse de 30 à 50 % de sa facture énergétique sans mettre en danger ses marges ou sa trésorerie. Pour la majorité des PME et ETI industrielles, la réponse est non.
Un signal d’alerte concret : au-delà de 100 dollars le baril de Brent de façon durable, les contrats spot deviennent structurellement dangereux pour les entreprises énergivores. Nous sommes aujourd’hui au-dessus de ce seuil.
La fenêtre pour accéder à des offres de couverture compétitives se rétrécit à mesure que les fournisseurs intègrent le risque dans leurs prix. Certains ont déjà suspendu temporairement leurs offres fixes. Si vous n’avez pas encore sécurisé vos achats d’énergie, c’est aujourd’hui qu’il faut agir, pas dans un mois.
Révisez vos contrats — côté clients et côté fournisseurs (dans les 30 jours)
Avec vos clients : si vos contrats ne contiennent pas de clause de révision de prix indexée sur l’énergie ou les matières premières, vous êtes exposé. Soumettez à votre conseil juridique une clause d’indexation simple, du type : « Les prix sont révisables en cas de variation supérieure à X % des indices énergétiques de référence publiés par [INSEE / Eurostat]. » Ce n’est pas une renégociation agressive, c’est une protection contractuelle légitime que vos clients industriels appliquent eux-mêmes.
Avec vos fournisseurs : vérifiez les clauses de force majeure et les conditions de révision de prix. Dans le contexte actuel, vos fournisseurs vont eux-mêmes chercher à renégocier. Mieux vaut anticiper cette discussion que la subir. Le rapport de force est symétrique, agissez en premier.
Diversifiez vos approvisionnements critiques — dans les 90 jours
La qualification d’un nouveau fournisseur prend en moyenne trois à six mois. Ce qui signifie que si vous commencez dans deux mois, vous serez trop tard pour le prochain choc.
Les priorités varient selon votre secteur :
- Pour les industries agroalimentaires : emballages plastiques, résines de conditionnement et intrants agricoles (engrais azotés en tête) sont les postes les plus exposés. Identifiez dès maintenant des fournisseurs alternatifs européens ou nord-africains.
- Pour les industries manufacturières : les métaux non ferreux (aluminium, cuivre) et les composants électroniques approvisionnés en Asie via des routes maritimes exposées méritent une attention immédiate.
- Pour le BTP : les matériaux composites et certains isolants dépendent de la pétrochimie. La hausse du naphta se répercutera dans vos devis fournisseurs dans les semaines qui viennent.
Contactez votre fédération professionnelle, certaines ont déjà activé des cellules de mise en relation avec des fournisseurs alternatifs.
Parlez à votre banquier maintenant — pas dans trois mois
C’est le conseil le moins glamour et le plus important.
Les banques durcissent leurs conditions de crédit après que le risque est visible dans vos chiffres, jamais avant. Si vous les contactez aujourd’hui, en position de force, vous pouvez renégocier des lignes de crédit, explorer des options de couverture sur vos dettes à taux variable, ou simplement mettre votre banquier en situation d’anticipation plutôt que de réaction.
Si votre entreprise porte des dettes à taux variable contractées avant la remontée des taux, explorez dès maintenant les options de conversion en taux fixe. La BCE ne baissera pas ses taux aussi vite que prévu si l’inflation repart.
Un dernier point : si vous envisagiez une levée de fonds ou une ouverture de capital dans les prochains mois, le timing devient défavorable. La volatilité des marchés financiers gèle les valorisations. Mieux vaut reporter ou accélérer pour ne pas rester dans l’entre-deux.