L’association négaWatt a appelé, mi-janvier lors d’un webinaire, à redéfinir les trajectoires d’électrification de la France. Plutôt qu’une hausse « aveugle » des volumes de consommation, elle plaide pour privilégier un pourcentage d’électricité dans le mix énergétique.
La position de négaWatt vient questionner le dernier bilan prévisionnel de RTE, tablant sur une augmentation de 12 à 15 TWh par an de la demande électrique. Alors que l’électricité représentait en 2024 26 % de la consommation d’énergie finale en France et reste « décarbonée à 95 % », Yves Marignac, porte-parole de négaWatt, pointe un « paradoxe majeur ». La consommation électrique stagne depuis 2010, avec même deux décrochages marqués lors du Covid et de la crise énergétique. L’expert dénonce « un glissement » qui fait qu’aujourd’hui « il y a une forme d’indexation totale de la réussite de l’électrification au volume de demande électrique », plutôt qu’à la part de l’électricité dans le mix énergétique.
Pour négaWatt, quand on parle d’électrification, l’objectif doit être « en pourcentage » et non « en volume absolu ». Les scénarios de neutralité carbone démontrent d’ailleurs qu’il n’existe « aucune corrélation simple entre niveau d’électrification et niveau de demande ». Certaines trajectoires - scénario S2 de l’Ademe - atteignent des taux d’électrification élevés tout en maîtrisant les quantités grâce à l’efficacité énergétique et la sobriété.
Industrie et data centers : des projections jugées irréalistes
Secteur par secteur, l’association a décortiqué les ambitions du GRT dans son scénario « décarbonation rapide ». Sur l’industrie, l’hypothèse d’une concrétisation de 60 % des projets de gigafactories et d’électrification de grands sites « paraît très ambitieuse et peu réaliste », celle pour l’hydrogène « plus encore ». Le cas des data centers cristallise particulièrement les interrogations. négaWatt estime que cette projection à l’augmentation de la consommation des data centers est aujourd’hui « posée sans véritable réflexion sur le niveau de besoin d’usage numérique » et sans prioriser « la décarbonation d’usages existants ». Les données statistiques montrent que la France dispose déjà d’une électricité compétitive pour les entreprises. Le principal frein à l’électrification réside dans « la capacité d’investissement », rendue incertaine par « les aléas, les allers-retours et les suspensions » des dispositifs de soutien publics. L’experte ajoute qu’une électrification maîtrisée permettrait de réduire le coût du système.
Pour 100 TWh de consommation supplémentaire, le surcoût s’élève à « plus ou moins 10 milliards d’euros par an ». négaWatt considère qu’il faut « faire la place pour les énergies renouvelables dans une trajectoire de moindre hausse de la consommation électrique ». Cela implique de repenser l’articulation entre le nucléaire et les ENR dans sa « globalité », y compris en réfléchissant à la modulation du parc nucléaire ou à la mise sous cocon de certains réacteurs.
La sobriété, pilier central de la transition énergétique
Interrogé par Enerpresse à la suite du webinaire, Yves Marignac a tenu à rappeler le rôle majeur de la sobriété pour la transition énergétique et plus largement. L’association négaWatt, qui travaille depuis 25 ans sur le sujet, défend une vision stratégique de ce levier face aux limites planétaires. Yves Marignac rappelle que la sobriété permet de « réduire l’empreinte économique, matérielle et environnementale de nos activités » en éliminant les surconsommations évitables. Loin d’une décroissance subie, la sobriété choisie - sans quoi il s’agirait en réalité de « précarité », « crée de la valeur en préservant des ressources ».
Dans le contexte géopolitique international actuel, marqué par une « lutte féroce pour la prédation de ressources », le porte parole de négaWatt estime que l’Europe, peu dotée en ressources fossiles et minérales, devrait « prendre le leadership d’une économie fondée sur la sobriété et la circularité ». Le principal obstacle réside dans « la nécessité de renoncer au mythe de l’abondance », cette croyance que la technologie permettra toujours de dépasser les limites planétaires. La stratégie d’électrification massive, incarnée par le discours de Belfort de février 2022 d’Emmanuel Macron, s’inscrit selon lui dans cette logique obsolète de croissance illimitée.
Les Français sont « prêts à adhérer » aux mesures de sobriété, révèlent les enquêtes, à condition qu’elles soient déployées « dans un souci d’accompagnement et de justice sociale ». L’exemple de la mobilité électrique illustre cette exigence : privilégier des petits véhicules accessibles plutôt que des SUV haut de gamme. Finalement, la sobriété peut devenir « désirable » en tout point avec de nombreux cobénéfices : pouvoir d’achat, égalité, environnement, justice sociale.
La sobriété doit se déployer dans un cadre national de façon concertée et organisée, mais les changements « se feront bien à l’échelle locale » assure Yves Marignac. négaWatt présentera son nouveau scénario prospectif à l’automne, recentré sur des enjeux tels que la compétitivité, la solidarité et la sécurité.
Ewen Jaffré ● Enerpresse ● N°14027 ● Mardi 10 mars 2026