Le lenacapavir marque une nouvelle ère pour la prévention du VIH à longue durée d’action au Kenya et en Afrique

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L’introduction de la prévention du VIH à longue durée d’action constitue une avancée majeure dans la réponse de l’Afrique à l’épidémie.

Alors que le lenacapavir est désormais disponible dans des pays comme le Kenya, l’attention se porte désormais sur les conditions nécessaires pour garantir un accès équitable et une mise en œuvre durable. Dans cet entretien, le Dr Githinji Gitahi,  Directeur général d’Amref Health Africa, explique les opportunités et les responsabilités au niveau des systèmes de santé que représente cette avancée.

Q1 : Le Kenya introduit la prévention du VIH à longue durée d’action. Au-delà de la science, pourquoi ce moment est-il important pour l’Afrique ?

Le Kenya et d’autres pays africains introduisent le lenacapavir comme option de prévention du VIH à longue durée d’action. Il s’agit d’une étape importante.

Pendant de nombreuses années, la prévention reposait sur la prise quotidienne de comprimés de PrEP orale (prophylaxie pré-exposition – un traitement qui empêche le virus du VIH de se développer dans le corps.). Par la suite, nous avons vu apparaître des options à longue durée d’action nécessitant des injections tous les deux mois. Aujourd’hui, nous disposons d’une injection pouvant offrir une protection pouvant aller jusqu’à six mois à la fois. Ce passage d’une prise quotidienne à une administration deux fois par an pourrait considérablement améliorer l’adhésion au traitement et la praticité pour les personnes fortement exposées au risque de VIH.

Les essais cliniques montrent une efficacité très élevée, ce qui en fait l’un des outils de prévention les plus prometteurs que nous ayons vus depuis des décennies.

Mais au-delà de la science, ce moment est important pour une autre raison : l’équité.

Historiquement, les nouvelles innovations médicales mettaient des années — parfois jusqu’à une décennie — avant de devenir accessibles dans les pays à revenu faible ou intermédiaire après leur lancement dans les marchés plus riches. Dans ce cas, la prévention du VIH à longue durée d’action arrive dans les pays africains quasiment en même temps que dans les pays à revenu élevé.

Le prix a également été un facteur déterminant. Alors que les coûts dans les marchés à revenu élevé ont été nettement plus élevés — environ 40 000 dollars par personne et par an — des accords négociés, soutenus par le Fonds mondial en partenariat avec des gouvernements tels que celui du Kenya, ont permis l’accès pour les pays éligibles à environ 40 dollars par an.

Cela représente un progrès significatif vers une plus grande équité en matière de santé mondiale. Il ne s’agit pas seulement d’une avancée scientifique, mais aussi d’un moment de solidarité mondiale en santé.

Q2 : Qui peut bénéficier de cette option injectable de prévention du VIH et que doivent-ils prendre en compte ?

Cette intervention est conçue pour les personnes séronégatives qui présentent un risque important d’exposition au VIH en raison de leurs circonstances, de leur environnement ou de vulnérabilités sociales.

Les groupes susceptibles d’en bénéficier particulièrement comprennent les adolescentes et jeunes femmes, en particulier celles de moins de 24 ans, ainsi que les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, les personnes transgenres et d’autres populations clés. Elle peut également être appropriée pour les personnes vivant dans des couples sérodiscordants, où l’un des partenaires vit avec le VIH et l’autre non.

L’éligibilité suivra les directives nationales et nécessite des tests de dépistage du VIH et un examen approprié avant l’initiation.

Il est important de souligner que cette intervention est préventive. Elle ne constitue pas un traitement pour les personnes vivant avec le VIH et ne remplace pas la thérapie antirétrovirale pour les personnes déjà diagnostiquées.

Par ailleurs, bien qu’elle offre une protection très efficace, elle complète les autres stratégies de prévention plutôt qu’elle ne les remplace. Les pratiques sexuelles protégées, notamment l’utilisation correcte et régulière du préservatif, restent des composantes essentielles d’une prévention complète du VIH.

Q3 : Quelles préoccupations les communautés doivent-elles connaître ? Y a-t-il des effets secondaires ?

Les essais cliniques ont montré que le lenacapavir est généralement bien toléré. Les effets secondaires les plus fréquemment signalés sont des réactions légères au site d’injection, telles qu’une douleur ou un gonflement temporaire.

Comme pour toute intervention médicale, les personnes bénéficieront d’un dépistage du VIH et d’une évaluation de leur éligibilité avant le début du traitement et seront accompagnées par des visites de suivi conformément aux protocoles nationaux.

Une autre préoccupation importante concerne la désinformation. Lorsqu’une nouvelle intervention de santé est introduite, les communautés se posent souvent des questions légitimes : Est-ce un vaccin ? Devrai-je le prendre toute ma vie ? Est-ce sûr ? Qui peut en bénéficier ?

Sans informations claires et fiables, même des innovations très efficaces peuvent susciter des hésitations. C’est pourquoi la communication et l’engagement communautaire seront essentiels à la réussite de cette intervention.

Q4 : Quel rôle jouent les soins de santé primaires et les agents de santé communautaires dans sa mise en œuvre ?

Les systèmes de soins de santé primaires (SSP) seront au cœur du déploiement réussi de la prévention du VIH à longue durée d’action.

L’injection est stable à température ambiante standard, ce qui la rend adaptée à une administration dans de nombreux établissements de soins de santé primaires sans nécessiter d’infrastructures complexes de chaîne du froid. Cela augmente sa faisabilité dans les zones rurales et les environnements aux ressources limitées.

Cependant, la réussite de la mise en œuvre dépendra bien davantage de la confiance et de la sensibilisation que des questions logistiques de stockage.

Les agents de santé communautaires (ASC) joueront un rôle fondamental.

Ils constituent le lien de confiance entre les systèmes de santé et les communautés. Dans le cadre de ce déploiement, les ASC pourront notamment :

  • fournir des informations exactes et accessibles
  • répondre aux idées fausses et aux inquiétudes
  • aider à identifier les personnes susceptibles d’être éligibles
  • orienter les patients vers les structures de santé
  • rappeler aux bénéficiaires de revenir pour leurs injections de suivi

La sensibilisation est l’un des principaux déterminants du succès. Si les populations ne comprennent pas cette intervention, elles ne l’utiliseront pas. Si elles ne lui font pas confiance, son adoption restera limitée.

Des systèmes communautaires solides sont donc essentiels pour assurer le succès de telles interventions.

Q5 : Cette intervention est-elle durable ?

À court terme, des partenaires internationaux tels que le Fonds mondial jouent un rôle clé dans le soutien à l’introduction et au financement initial.

Avec un coût d’environ 40 dollars par personne et par an dans le cadre d’accords négociés, cette intervention est relativement abordable comparée à de nombreuses autres technologies de santé spécialisées. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas d’un vaccin universel destiné à l’ensemble de la population. Il cible les personnes présentant un risque élevé, ce qui rend la planification, la budgétisation et le ciblage plus gérables.

Cependant, la durabilité ne peut pas reposer uniquement sur les financements externes.

Les gouvernements africains doivent progressivement intégrer le financement de la prévention à longue durée d’action dans leurs budgets nationaux de santé. Cela nécessite une planification anticipée, des systèmes d’approvisionnement solides, des prévisions fiables et des investissements continus dans les plateformes de soins de santé primaires.

Q6 : Comment les pays africains peuvent-ils maintenir la dynamique et éviter les ruptures d’approvisionnement ?

Maintenir cette dynamique nécessitera une action coordonnée sur plusieurs fronts. Premièrement, la poursuite de la collaboration avec les partenaires mondiaux sera essentielle pour maintenir l’accès pour les populations les plus exposées.

Deuxièmement, les gouvernements doivent augmenter progressivement les investissements nationaux dans la prévention. Il s’agit d’une décision stratégique : à mesure que la couverture de prévention s’élargit et que les nouvelles infections diminuent, les coûts de traitement à long terme peuvent également baisser. Investir dans la prévention aujourd’hui permet de réduire la charge financière demain.

Troisièmement, le renforcement de la production locale et régionale sera essentiel pour garantir la sécurité de l’approvisionnement à long terme. Réduire la dépendance aux importations renforce la résilience et aide à se prémunir contre les perturbations de l’approvisionnement mondial.

Q7. Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir de la prévention du VIH en Afrique ?

La prévention du VIH à longue durée d’action représente un changement dans la manière dont nous envisageons l’observance des traitements, la praticité et l’équité. Mais l’innovation, à elle seule, ne met pas fin aux épidémies. Le véritable test sera de savoir si les systèmes de santé peuvent la déployer efficacement grâce à des plateformes solides de soins de santé primaires, si les communautés lui font confiance et la comprennent, et si les modèles de financement permettent un accès durable sur le long terme.

Si ces conditions sont réunies, ce moment pourrait marquer une étape importante vers la réduction des nouvelles infections par le VIH sur l’ensemble du continent. La prévention n’est pas seulement une stratégie clinique : c’est aussi un investissement dans la santé, la dignité et l’avenir économique de l’Afrique.

Coordonnées
Nancy MAALOUF