L’article ci-dessous, publié en ligne le 26/02/2026 sous le titre "Behind the Chaos at the Louvre, a French Leader’s Legacy Hangs in the Balance" a été traduit de l’anglais par Sites et Monuments. La version papier est disponible dans l’édition du 27/02/206 sous le titre "Brazen Jewel Heist May Also Tarnish Macron’s Cultural Legacy".
Laurence des Cars, qui a démissionné cette semaine de ses fonctions de présidente du musée du Louvre, est la victime la plus en vue du chaos qui a enveloppé cette institution française de renommée mondiale après un audacieux vol des joyaux de la couronne en octobre dernier.
Mais elle pourrait ne pas être la seule.
Le président français, Emmanuel Macron, risque de voir s’échapper ce qui pourrait être un projet culturel marquant dans son héritage : une rénovation du Louvre de plus d’un milliard de dollars, qui inclurait le transfert de la Joconde, le tableau le plus célèbre du musée, dans une salle qui lui serait entièrement dédiée, ainsi que la construction d’une nouvelle entrée. Les turbulences au Louvre jettent le doute sur ce plan ambitieux, même si le gouvernement assure qu’il se poursuivra.
Pour M. Macron, qui quittera ses fonctions l’an prochain, ce serait la dernière d’une série de déconvenues. L’automne dernier, le Parlement a voté la suspension de la réforme des retraites, son initiative phare sur le plan intérieur, après que sa décision malheureuse de convoquer des élections législatives en 2024 l’a affaibli.
Si M. Macron reste une figure de poids sur la scène internationale — il prononcera lundi prochain un discours très attendu sur le rôle de la France dans la dissuasion nucléaire au bénéfice de ses voisins européens — son statut de président en fin de mandat et la situation financière précaire du pays ont limité son action politique.
Dans de nombreux pays, revoir à la baisse un projet de construction passerait presque inaperçu pour un dirigeant. En France, en revanche, où les présidents ont longtemps considéré ces grands projets comme des accomplissements majeurs — et où le fait d’avoir un « complexe des édifices » est davantage une caractéristique qu’un défaut —, perdre le projet du Louvre pourrait se révéler particulièrement douloureux.
Georges Pompidou, qui a dirigé la France de 1969 à 1974, est connu pour le Centre culturel postmoderne qui porte son nom. Valéry Giscard d’Estaing, son successeur, est crédité d’avoir conçu ce qui est devenu le musée d’Orsay. Son successeur, François Mitterrand, est associé à la pyramide d’entrée du Louvre. Quant à Jacques Chirac, qui a remplacé M. Mitterrand, son nom est lié au musée du Quai Branly.
L’entrée pyramidale du Louvre est associée à l’un des prédécesseurs de M. Macron, François Mitterrand. Les analystes indiquent que M. Macron espérait qu’une rénovation du Louvre lui offrirait un héritage culturel comparable. Dimitar Dilkoff/Agence France-Presse — Getty Images
Éric Roussel, historien de la présidence française, explique que l’attirance des présidents pour ces grands projets puise ses racines dans la conception qu’avait Charles de Gaulle de la présidence d’après-guerre comme une « sorte de monarchie républicaine », confortable pour prolonger l’héritage esthétique de certains rois français.
« Si l’on regarde l’histoire de France, il y a en effet un style Louis XV, un style Louis XVI, un style Empire, et ainsi de suite », précise M. Roussel. « Je ne dis pas que c’est conscient, mais je pense que cela joue un rôle. »
Selon lui, M. Macron a déjà été salué pour avoir dirigé la reconstruction de Notre-Dame après que la cathédrale a été gravement endommagée par un incendie en 2019. Mais le projet du Louvre visait quelque chose d’encore plus ambitieux : réinventer un symbole du classicisme français et transformer l’un des sites touristiques les plus célèbres du monde.
« Le Louvre sera repensé et restauré pour devenir l’épicentre de l’histoire de l’art pour notre pays et au-delà », déclarait M. Macron l’an dernier, lorsqu’il annonçait le projet, debout devant le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci du XVIᵉ siècle.
Officiellement, le projet de rénovation, connu sous le nom de « Louvre — Nouvelle Renaissance », est toujours mené à plein régime.
Une porte-parole de M. Macron, Maud Bregeon, a déclaré mercredi que le remplaçant récemment nommé de Mme des Cars, Christophe Leribault, serait « responsable de la conduite de projets importants et majeurs pour l’avenir de l’institution, y compris la sécurisation et la modernisation du Louvre et la poursuite du projet ‘Louvre Nouvelle Renaissance’ ».
Laurence des Cars, ancienne directrice du Louvre, avec M. Macron l’année dernière. Photo pool par Bertrand Guay
Mais face aux vives critiques émises par des historiens de l’art, un commissaire du gouvernement et les personnels syndiqués du musée, certains se demandent désormais si le projet ne dépassera jamais le stade des plans.
Réunir les centaines de millions d’euros nécessaires pour le financer sera un défi, selon les critiques. Le musée a récemment reporté une réunion destinée à désigner le lauréat du concours d’architecture pour le projet.
Plusieurs experts estiment que M. Macron pourrait devoir se contenter d’une rénovation plus modeste et utilitaire, consistant à remplacer les canalisations corrodées et à consolider les poutres affaiblies du bâtiment ancien. Bien que toujours coûteuse, cette option moins ambitieuse pourrait être financée par le Louvre grâce aux revenus générés par l’exploitation de sa marque pour un établissement satellite à Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis.
Mme des Cars était une ardente défenseure du projet ambitieux. En novembre dernier, elle déclarait à l’Assemblée nationale que la nouvelle entrée était indispensable pour permettre aux millions de visiteurs d’accéder rapidement et facilement aux collections du Louvre.
Quatre-vingts pour cent des visiteurs viennent uniquement pour voir la Joconde, ce qui pose des problèmes de gestion des flux.
« Cela permettra enfin au Louvre d’être un musée du XXIᵉ siècle, ce qui, je te l’accorde, n’est pas le cas aujourd’hui », affirmait Mme des Cars.
Des visiteurs admirant plus tôt ce mois-ci des œuvres du peintre espagnol Pablo Picasso au musée du Louvre-Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis. Giuseppe Cacace/Agence France-Presse — Getty Images
M. Macron continue d’exercer une influence considérable sur le Louvre. Il a choisi M. Leribault comme nouveau président, tout comme il avait choisi Mme des Cars (et M. Leribault pour son poste précédent à la direction du musée du Palais de Versailles).
Mais avec la fin du mandat de M. Macron en vue, d’autres acteurs politiques commencent à se positionner. La ministre de la Culture, Rachida Dati, qui a également démissionné pour se présenter à la mairie de Paris, a publié un communiqué après l’annonce de la nomination de M. Leribault, revendiquant d’avoir proposé sa candidature.
Le communiqué du ministère précisait que sa priorité serait « de renforcer la sûreté et la sécurité du bâtiment, des collections et des personnes, de restaurer un climat de confiance et de réaliser, avec toutes les équipes, les transformations nécessaires du musée ».
Si le communiqué mentionnait le projet « Louvre — Nouvelle Renaissance », il rappelait expressément que tout chantier devrait être mené « en dialogue constant et attentif avec l’autorité de tutelle » — c’est-à-dire le ministère de la Culture.
Au-delà des questions financières, des objections esthétiques et culturelles se font entendre à propos du projet de rénovation. Certains critiques déplorent que, en déplaçant la Joconde dans une salle dédiée avec un accès spécifique, le musée encouragerait une forme de visite superficielle, où les visiteurs s’arrêtent pour prendre un selfie devant le tableau tout en négligeant le reste des trésors du Louvre.
« Nous créons une sorte de musée à deux vitesses », explique Julien Lacaze, président de Sites & Monuments, association de défense du patrimoine architectural français. « Un musée pour les passionnés qui profiteront des autres œuvres, et un musée fast-food où l’on voit la Joconde et l’on prend une photo. »
Christophe Leribault, le nouveau directeur du Louvre. Ryan Lim/Agence France-Presse — Getty Images
Là où certains voient en M. Macron un ardent défenseur du patrimoine culturel français, d’autres y perçoivent un président, en fin de mandat, à la recherche de moyens pour inscrire son nom dans les livres d’histoire.
Christian Galani, porte-parole du syndicat C.G.T.-Culture, qui représente les personnels du Louvre, a déclaré que le projet n’existait que pour permettre à M. Macron de « se présenter comme le sauveur du Louvre ».
Pour M. Macron, le Louvre a toujours été chargé de symboles. Il avait prononcé son discours de victoire après sa première élection présidentielle en 2017 devant l’entrée pyramidale du musée, conçue par l’architecte sino-américain I.M. Pei.
Aujourd’hui, M. Macron souhaiterait achever son mandat en léguant au public une nouvelle entrée monumentale pour le Louvre. Mais l’inscription de son nom au fronton de ce seuil pourrait bien ne pas dépendre de lui.
Ana Castelain a contribué au reportage.
Mark Landler est chef du bureau de Paris du New York Times, couvrant la France ainsi que la politique étrangère américaine en Europe et au Moyen-Orient. Il exerce le journalisme depuis plus de trois décennies.