Second épisode des aventures coréennes de l’ex-inspecteur Gangnam au Pays des matins-gueule-de-bois, hérités du système mafieux des dictatures. Au menu touristique : de la violence, pas mal d’humour et une pincée de poésie. Ian Manook compte parmi nos écrivains-voyageurs préférés, un peu comme Caryl Férey, et l’an passé, on avait pu apprécier Gangman qui inaugurait sa nouvelle série coréenne. C’est en tout cas un auteur très abordable, pour qui apprécie les thrillers dits « ethniques » et il sait nous mitonner des plats savoureux qui combinent découverte, suspense et humour. Il nous balade depuis une dizaine d’années dans diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger, jusqu’à son plus récent Krummavisur islandais. Désormais, Patrick Manoukian (son vrai nom de journaliste au bonnet de Commandant Cousteau) a donc élu domicile en Corée du Sud, pour quelques enquêtes de l’inspecteur Gangnam dont voici le second épisode, Minjung. Minjung de Ian Manook, aux Éditions Flammarion, ou le livre des aventures coréennes de l’ex-inspecteur Gangnam !
Un sacré duo d’enquêteurs
Bien sûr, on a tout le plaisir de retrouver ce sacré duo d’enquêteurs !
Gangnam, ancien voyou, ancien flic, qui « s’appelle en réalité Lee Min-ho, comme un trop célèbre acteur », c’est un « cœur de nounours » qui est désormais à la retraite, mais qui a conservé ses relations parmi les dragons des clans mafieux de Séoul. Et puis, l’inénarrable inspectrice Park Chin-sun, avec ses tenues fluos improbables et sa Fiat 500 jaune poussin : « plutôt jolie et habillée comme pour un cosplay » une « fille insolente mais talen-tueuse […] dans sa tenue Hello Kitty ridicule mais assumée ». Ses collègues la surnomme « Cosplay Cop ». Et quand elle change de poste dans un commissariat, elle ne négocie ni son salaire, ni ses avantages, mais la liberté de venir travailler habillée comme elle l’entend…
Rien que ces deux-là sont déjà une promesse.
D’étranges et complexes ramifications
Mais en Corée, on ne fait pas que rigoler et ils vont devoir « aller se frotter à ce qui reste du système mafieux et corrompu de la période des dictatures ».
Et puis, il y a Jeanine, « une amie française d’origine coréenne, adoptée à l’âge de 6 mois » venue découvrir les secrets de ses origines. Et l’impitoyable Kimchi, dragon du clan des Quatre Lanternes de Séoul, ancienne relation mafieuse de Gangnam. Son surnom, il l’a gagné en enfermant quelques inopportuns dans des jarres de kimchi, jusqu’à ce qu’ils s’étouffent avec les gaz dégagés par la fermentation. C’est plus original que d’être balancé à la mer avec les « palmes en béton » traditionnelles, mais on retrouve bien la justice efficace et expéditive des clans mafieux de Séoul.
On croisera aussi le sinistre destin de quelques minjungs au passé terrible.
Et puis, il y a un mystérieux « évaporé », disparu à la façon des jōhatsu japonais. Il s’appelle peut-être Won Bong, on ne sait pas trop.
Manook va tisser d’étranges et complexes ramifications entre différentes intrigues et on y apprendra, au passage, beaucoup de choses sur le sombre passé de Gangnam. Des choses que, honnêtement, on aurait préféré ne pas savoir.
Découvrir Séoul et ses bas-fonds
Après le premier épisode (Gangman) très « touristique », histoire de nous permettre de découvrir Séoul, ses bas-fonds et les dragons des clans de la mafia, Ian Manook adopte cette fois un ton un peu plus sérieux pour nous faire connaître un peu de l’histoire tourmentée de ce pays lointain : « ce pays baptisé par malentendu celui du matin calme au lieu du matin clair, les matins ne sont ni clairs ni calmes et tout n’est que violence ».
Un pays coupé en deux après le départ des américains et où le sud fut complaisamment abandonné à des dictatures militaires à répétition dans les années 1960-70, qui laissèrent des traces profondes dans la société sud-coréenne.
Deux épisodes particulièrement sombres
Comme toile de fond pour son intrigue, Manook va s’appuyer sur deux épisodes particulièrement sombres de cette époque.
- Une terrible affaire d’enfants-volés, ce sont les « adoptions forcées d’enfants coréens dans les années sombres », c’est « le scandale des enfants coréens vendus à l’adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999 », autrement dit « un scandale d’État vieux de cinquante ans, voulu et couvert par la dictature de l’époque et étouffé par tous les régimes qui ont suivi ».
- Et un autre trafic d’êtres humains, les fameux minjungs du titre, des sans-abris raflés en masse dans les rues pour être emprisonnés dans de véritables camps de concentration et de travail aux mains de la mafia. Un esclavage moderne sous couvert d’aide sociale largement subventionnée par les institutions : « un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d’aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan ».
« — C’est quoi cette histoire ? C’est pour écrire un roman ?
— L’histoire est si dingue qu’elle ne serait pas crédible. »
Quelques instants de poésie
Dans ce dur et terrible paysage coréen, Ian Manook arrive, fort heureusement, à préserver quelques instants de poésie, comme suspendus entre deux poursuites, deux meurtres, deux horreurs.
Cette fois, on pourra savourer la soirée avec l’ancien moine joueur de go dans le « daldongnae, le village de la lune » (un bidonville en français – d’accord c’est moins poétique), soirée au cours de laquelle Gangnam et le lecteur apprendront plein de choses sur le passé de Lee Min-ho.
Ou encore, le jour où Gangnam retrouve la trace de l’évaporé autour de « l’ancienne gare de Neungnae ».
Quelques moments de grâce, de respiration, qui mettent un peu de baume au cœur du lecteur.
Un amoureux de la langue
Et puis, on sait désormais que Ian Manook est un amoureux de la langue et on pourra apprécier « la forêt décidue » ou les « les frondaisons bigarade », pour n’en citer que deux.
Aaah et chic ! Revoici les improbables dictons qui sonnent comme un écho extrêmement oriental à ceux de l’inspecteur Ari du Krummavisur islandais :
« Les écrevisses côtoient le crabe », comme dit le proverbe.
Ce sont les charrettes vides qui font le plus de bruit.
Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent. »
Soutenez-nous
Nous vous encourageons à utiliser les liens d’affiliation présents dans cette publication. Ces liens vers les produits que nous conseillons, nous permettent de nous rémunérer, moyennant une petite commission, sur les produits achetés : livres, vinyles, CD, DVD, billetterie, etc. Cela constitue la principale source de rémunération de CulturAdvisor et nous permet de continuer à vous informer sur des événements culturels passionnants et de contribuer à la mise en valeur de notre culture commune.
Par Bruno Ménétrier. Les bouquins de Bruno Ménétrier.