La remise des prix du concours "Allées d’arbres" de Sites & Monumentsa eu lieu le samedi 25 octobre 2025 lors du Salon du patrimoine culturelau Carrousel du Louvre à Paris.
Déléguée générale de l’association « Allées-Avenue » / allées d’avenir Rapporteur du jury
Cette année voyait se dérouler la dixième édition du prix « Allées d’arbres » et le nombre de dossiers soumis au jury — treize — montre que l’intérêt est toujours au rendez-vous. Si les dossiers primés cette année concernent tous les trois des allées d’envergure modeste (450 mètres et 156 arbres pour la plus longue), pour autant, ils ne déméritent pas : l’engagement enthousiaste des municipalités retenues — les trois lauréats sont cette fois-ci des communes — et les actions engagées constituent incontestablement de bonnes sources d’encouragement et d’inspiration pour d’autres propriétaires ou gestionnaires d’allées d’arbres.
François Louis Crosnier (1792–1867), homme de lettres, fut directeur de plusieurs théâtres parisiens et administrateur de l’Académie impériale de musique avant d’endosser des responsabilités d’élu local en tant que maire de Lisle, conseiller général du Loir-et-Cher et député. Mais c’est en tant que propriétaire du château de l’Epau, au nord de Vendôme, que, dans les années 1850 sans doute, il fit planter une allée double de platanes du bourg de Lisle au domaine du château, sur une longueur de 600 mètres. Des 400 platanes d’origine, il n’en subsiste plus aujourd’hui que 156, répartis sur un tronçon raccourci à 400 mètres. L’allée fut en effet amputée en 1862 d’une trentaine de mètres au passage du tout nouveau viaduc de chemin de fer, puis, en 1967, des 170 mètres reliant le viaduc au bourg — les arbres, fragilisés par les importants bombardements de 1940 et 1944, y furent alors tous abattus. L’allée restante subit une autre perte importante lorsque la tempête Lothar la balaya à 140 km/heure, fin 1999.
L’allée de l’Epau vers 1930 (commune de Lisle) © libre de droits
Les dégâts de la tempête Lothar en 1999. Aujourd’hui 69 platanes sont manquants dans l’allée résiduelle © Patrick Lahoreau, adjoint au Maire
Largement utilisé par les habitants de Lisle, le chemin privé devint communal dès 1959. Mais ce n’est que récemment, en 2016, que la commune fit, pour le franc symbolique, l’acquisition des abords, avec les platanes. C’est que cette allée compte pour la commune. Témoin de la structure sociale du XIXe siècle et des aménagements usuels d’alors, elle est aussi un témoin de l’histoire tragique de la Seconde Guerre mondiale, lorsque des familles de la banlieue parisienne qui s’y étaient arrêtées furent prises pour cibles par des avions allemands. Elle est un élément marquant du paysage communal — songez : une allée double, extrêmement élancée, avec ses quatre rangs de platanes de 40 mètres de haut et ses proportions parfaites — et un cadre apprécié des randonneurs et des joggeurs. L’importance accordée par la collectivité à ce patrimoine s’est traduite tout naturellement par son inscription dans le plan local d’urbanisme intercommunal au titre de l’article L. 151-19 du Code de l’urbanisme qui permet de protéger des éléments du paysage pour des motifs d’ordre culturel et historique.
Cette allée — comme toutes les allées d’arbres, d’ailleurs — est évidemment plus qu’un simple marqueur du paysage et plus qu’un patrimoine historique et culturel. Elle est aussi un patrimoine naturel qui joue un rôle important pour le vivant. En l’occurrence, une prospection générale des colonies de Noctules réalisée par l’association spécialisée Perche Nature — cette espèce de chauves-souris est classée « quasiment menacée » en région Centre-Val-de-Loire — avait identifié la présence de 54 Noctules dans un des platanes de l’allée. Une étude acoustique complémentaire par une autre association, Athéna, devait également identifier une forte activité d’autres espèces de chauves-souris, Barbastelles d’Europe et Petits Rhinolophes.
Devenue propriétaire de l’allée, la commune pouvait se lancer dans un projet de restauration : 69 arbres manquants, c’est un tiers d’emplacements vides à combler ! Le choix retenu est celui de l’économie et de la préservation génétique, avec l’utilisation des 35 recépées existantes.
Mais la première des tâches à laquelle la commune s’est attelée, outre la reprise des cheminements extérieurs (ensablés), a été d’assurer la sécurité des usagers de l’allée par le retrait du bois mort des branchages. Elle l’a fait de manière exemplaire, en protégeant les chauves-souris grâce à la collaboration de Perche Nature. Avec l’accord des services de l’État, elle a pu ainsi se passer de demande de dérogation pour espèces protégées, sous réserve de faire suivre les travaux d’élagage par Perche Nature, selon un protocole élaboré par l’association et dûment validé par ces services.
Concrètement, la veille du chantier — qui devait impérativement se dérouler en septembre ou, à la rigueur, pendant la première quinzaine d’octobre, avant l’entrée en hibernation —, l’association devait observer la présence éventuelle des chauves-souris dans l’allée. Une branche où les chauves-souris étaient présentes ne pouvait être coupée, à moins de réussir à éviter leur retour par un dispositif spécifique ou par effarouchement. Pendant le chantier, les naturalistes de Perche Nature devaient être présents dans la nacelle pour inspecter les cavités et une personne devait assurer une vérification supplémentaire au sol sur les branches coupées. La rétention des branches à couper était prévue, de même que l’arrêt des machines à chaque étape pour écouter la présence éventuelle de ces petits animaux. Si, malgré les précautions prises, des individus étaient trouvés dans une branche au sol, celle-ci devait être mise à l’écart du chantier, cavité vers le haut pour permettre leur envol. Grâce à cette procédure exemplaire, trois chauves-souris ont ainsi échappé à la mort. Vous trouvez peut-être que c’est beaucoup de précautions pour trois pauvres individus ? Vous oubliez que la destruction de ces mammifères, dont la préservation joue un rôle clé dans la protection de nombreux autres groupes d’espèces, est strictement interdite, tout comme celle de leurs habitats. La commune de Lisle peut être fière de s’être donné les moyens de respecter le vivant autrement que par de simples vœux pieux !
À gauche : Sur la nacelle, en plus du conducteur et de l’élagueur, une chargée de mission biodiversité pour inspecter les cavités avant l’élagage. À droite : Exemple de partie de branche morte conservée après que la présence d’une chauve-souris a été identifiée © Perche Nature
Quoi de plus emblématique du sud de la France, de ses allées — en ville et à la campagne — que le platane ? Les vieux et imposants platanes alignés depuis le XIXe siècle ont bravé le cours du temps. Ils font le délice des corps, à la fraîcheur de leur ombre, et celui des yeux. Si, terrassés, ils laissent nues et brûlantes les rues et les places, vides et arides nos campagnes, c’est la désolation ! Ce scénario catastrophe est malheureusement connu : c’est celui qui a touché le canal du Midi. Et c’est bien ce scénario auquel la commune de Maubourguet, au nord de Tarbes, veut échapper aussi longtemps qu’elle le pourra. Depuis 2022, classée en zone d’enrayement du chancre coloré du platane, elle a cependant déjà dû abattre près de 120 arbres sur un total de 1 200. Le champignon, impitoyable, ne laisse aucune chance à son hôte, et la seule lutte possible — et obligatoire [1] — consiste à empêcher la propagation de la maladie : abattre les arbres atteints avant que d’autres ne soient infestés et, surtout, protéger les platanes de toutes les blessures qui sont autant de portes ouvertes à la pénétration du champignon.