Des femmes et des fleurs ? Réinvestir les fleurs au prisme du genre (1840-1940)

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Appel à communication pour un colloque organisé les 22 et 23 octobre 2026, à Montréal. Ce colloque cherche à questionner les rapports entretenus, imposés ou choisis, réels ou fictionnels, entre les femmes et les fleurs entre les années 1840 et années 1930, en France, en Grande-Bretagne, au Canada et aux États-Unis.

Contexte

Ce colloque est organisé dans le cadre du projet de recherche GATES (Grenoble ATtractiveness and ExcellenceS) « FLOWER - Floral Legacies: Observing Women’s Eco-artistic Representations » de l’Université Grenoble Alpes.

Les propositions de communication (sous la forme d’un résumé de 300 mots et d’une biobibliographie, en français ou en anglais pour une communication de 20 minutes) sont à envoyer avant le 18 mai 2026 à l’adresse suivante : flower.projetgates@gmail.com, en mettant en copie noemie.cadieux@umontreal.ca et alienor.bautruvalois@univ-grenoble-alpes.fr

Appel à communication

Depuis quelques décennies, l’histoire sociale de l’art nous invite à reconsidérer l’omniprésence des fleurs non seulement dans les arts visuels, mais aussi, plus généralement, dans nos vies et dans nos sociétés. Les fleurs ont ainsi pu être examinées comme des marqueurs de classe sociale (Chansigaud 2014 ; Le Foll 2023) ou abordées en considérant les coûts environnementaux et coloniaux directs et indirects de leur production (Zinnenburg Caroll 2017 ; Blais 2023). Le rôle des femmes dans les sciences naturelles et la botanique a quant à lui été étudié, quoique plutôt pour des périodes antérieures. Pourtant, la place des fleurs ornementales, produites ou « sauvages », sous le prisme du genre, des études féministes et queer reste sous étudiée.

Ce colloque a donc pour ambition de préciser les rapports entretenus, imposés ou choisis, réels ou fictionnels, entre les femmes et les fleurs au cours de la période allant de la décennie
1840 aux années 1930, en France et en Grande-Bretagne, ainsi qu’au Canada et aux États-Unis, dans une perspective résolument interdisciplinaire, interrogeant autant la botanique ou l’art floral que la littérature ou les arts visuels.

Les années 1840 semblent constituer un moment important dans la représentation et l’étude des fleurs, de part et d’autre de l’Atlantique. Elles correspondent à l’essor de l’horticulture industrielle et au développement de la Société d’Horticulture de Paris, créée en 1827 et qui est à partir de 1841 doublée de la Société Nationale d’Horticulture de la Seine. Notons que ces sociétés botaniques, à l’instar des disciplines scientifiques qui leur sont associées, sont fermées à leurs débuts à l’entrée des femmes, malgré leur participation effective à la « floristique », notamment au sein de réseaux de sociabilité féminine (Pépy 2018 ; André et Philippe 2020). C’est en 1840 que les Kew Gardens reçoivent l’appellation officielle de « Jardins botaniques nationaux » et sont réorganisés sous la houlette du botaniste William Jackson Hooker, avec notamment la création d’un herbier. Les années 1840 représentent également une décennie fondatrice dans le contexte colonial du développement territorial et identitaire du Canada et des États-Unis, accompagné des deux côtés de la frontière par une volonté de valoriser le développement national des sciences, dont celui de la botanique. La création de la Commission géologique du Canada en 1842 témoigne de l’urgence perçue de créer un inventaire des ressources naturelles du territoire, notamment de la flore. De façon similaire, l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) est mise sur pied aux États-Unis en 1848.

En 1840 paraît la Flora Boreali-Americana de William Jackson-Hooker, ouvrage portant sur la flore nord-américaine auquel plusieurs Canadiennes ont contribué (Shteir et Cayouette
2019). Ces années voient également l’importance prise par les femmes dans les illustrations botaniques (Priscilla Susan Bury, Anne Pratt pour la Grande Bretagne). La place des femmes
dans l’illustration botanique reste le plus souvent restreinte à des positions subalternes, dans un domaine de recherche majoritairement masculin (Chansigaud 2016). Dans le même temps, après que la peinture florale a connu une large féminisation dans les années 1830 (Sofio 2007), elle perd du terrain au Salon face à la peinture de paysage, même si l’illustration botanique reste encore largement affaire de femmes. D’autres médiums, photographiques notamment, sont également envisagés à l’image des cyanotypes d’Anna Atkins (1843-1853).

À l’autre extrémité de notre période, la transformation du monde matériel de la fin du XIXe siècle, accélérée par le modernisme de l’entre-deux-guerres (Sparke 1995, 2021), touche la
place des fleurs dans les pratiques décoratives, où la rationalisation et la géométrisation des formes succèdent à l’abondance de motifs floraux que l’Art nouveau associe souvent à des
figures féminines. En témoigne par exemple la fin de l’enrichissement des planches botaniques de l’Encyclopédie Florale d’Henri Bergé dans les années 1930. La peinture florale comme genre pourrait également paraître démodée. Du côté britannique cependant, le design floral et l’art des jardins évoluent, notamment sous l’action de Gertrude Jekyll (1843-1932). La décennie de sa mort correspond également à une période faste pour le design floral. Le nom de la fleuriste Constance Spry (1886-1960), aux compositions audacieuses, est quant à lui associé à la création de la Constance Spry Flower School, qu’elle fonde en 1929 et qui marque un point de départ pour la professionnalisation de sa discipline.

Si les liens entre les femmes et les fleurs portent évidemment des enjeux différents au Canada, aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne, si les chronologies ne coïncident
évidemment pas parfaitement de part et d’autre de l’Atlantique, certaines ressemblances culturelles semblent néanmoins lier ces quatre nations et justifier leur étude comparée au sein de ce colloque. Ces ressemblances tiennent en partie à la proximité géographique entre les paires de pays de chaque côté de l’Atlantique. Mais elles tiennent également aux liens coloniaux qui les unissent en puissances impérialistes. La colonisation a non seulement été l’un des pivots d’une rivalité politique, scientifique et artistique entre la France et la Grande-Bretagne, mais a aussi profondément façonné les territoires aujourd’hui connus comme le Canada et les États-Unis.

Du XIXe siècle au début du XXe siècle, la période a été marquée par un colonialisme intense, autant pour le Canada, qui s’y construit comme une nation autonome, que pour les États-Unis, qui agrandissent et remodèlent leur territoire. Les rapports coloniaux unissant ces pays ont engendré des liens culturels et épistémologiques, maintenu des échanges de connaissances scientifiques et porté des tendances artistiques et littéraires, qui trouvent évidemment écho dans la place faite aux fleurs, et aux correspondances entre les femmes et les fleurs. Face aux modèles scientifiques occidentaux, les nations autochtones du territoire ont néanmoins réussi à préserver leurs savoirs et leurs relations au plus-qu’humain – notamment des rapports entre femmes et fleurs qui ne correspondaient pas aux tropes occidentaux – grâce à leurs propres modes d’apprentissage et de transmission des connaissances (Kimmerer 2013 ; Joseph et al. 2022).

Des siècles d’une culture visuelle, littéraire et religieuse, notamment chrétienne, lient les plantes à fleurs au genre féminin et irriguent les imaginaires dans ces quatre nations. De telles
associations essentialistes et essentialisantes ont simultanément cantonné les femmes dans un cadre les définissant comme passives, et encouragé leur accès à certains domaines, comme la peinture de fleurs à l’aquarelle et l’horticulture (Biagioli 2008 ; Shteir 2022). Les femmes et les fleurs, ainsi que leur relation, ont été largement étudiées comme objets de représentation (Stott 1992), mais méritent d’être analysées autrement. De fait, nous refusons une approche essentialiste pour visualiser la dimension socialement construite de ce qui rapproche femmes et fleurs. Les femmes seront ici examinées non plus comme objets de représentation passifs, « objets de décoration » en un sens comme les fleurs, mais plutôt comme agentes, créatrices de sens, de matière et de savoir en lien avec les fleurs. L’évolution de leur rapport aux fleurs dans le contexte géographique et temporel choisi sera considérée sous le prisme de différentes disciplines, afin d’en circonscrire notamment les composantes historiques, anthropologiques, sociologiques, scientifiques, artistiques et littéraires. Plutôt qu’une simple approche pluridisciplinaire, il s’agira ici de proposer une vraie réflexion méthodologique pour comprendre comment ces différents champs se sont nourris les uns les autres, dans une perspective réellement interdisciplinaire.

Nous fixons comme trame l’exploration des processus allant de la culture, de la cueillette et de l’étude des fleurs vivantes jusqu’aux conditions de leur représentation par le biais de divers
médiums, puis à la conservation et à l’exposition des objets qui les intègrent. Les contributions pourront ainsi porter sur des personnes (naturalistes, peintres, illustratrices, herboristes,
jardinières, responsables de jardins ornementaux privés, colporteuses et marchandes ambulantes…), des objets (herbiers, tableaux, gravures, ouvrages de botanique, teintures…) et/ou sur leur survivance (expositions, enjeux de conservation, d’archivage, etc.). Nous encourageons les approches transdisciplinaires et les formats d’intervention variés (communication individuelle ou à plusieurs voix, atelier, etc.). Nous invitons donc les chercheurs et les chercheuse de toutes disciplines, botanistes, bibliothécaires, artistes et conservatrices/conservateurs d’institutions muséales à explorer les différents contextes suivants, de façon non exhaustive : sciences de la nature et histoire des sciences ; arts visuels, études visuelles et histoire de l’art ; littérature ; contexte colonial.

Sciences de la nature et histoire des sciences

La place des femmes dans une botanique en voie de professionnalisation et de masculinisation est un angle d’étude riche. Différents enjeux en lien avec la présence des femmes dans les archives scientifiques peuvent être explicités, notamment leur invisibilisation, leur morcellement dans des fonds archivés sous le nom de botanistes masculins, ou les difficultés de recherche engendrées par les changements de nom des femmes après leur mariage. Des questions spécifiques à la période étudiée peuvent aussi servir de point d’ancrage, par exemple : comment a évolué l’accessibilité des femmes au travail de terrain pendant cette période ? Pourquoi certains domaines, comme l’illustration botanique, l’édition et la confection d’herbiers, étaient-ils plus perméables à la participation des femmes ? Les livres eux-mêmes, utilisés par des femmes pour presser des fleurs séchées, peuvent aussi être des objets d’étude. La pratique de pressage de fleurs entre les pages de livres peut aussi mener à des enjeux de conservation : doit-on préserver les spécimens séchés que l’on retrouve entre les pages de livres anciens dans les collections des bibliothèques ?

Arts visuels, études visuelles et histoire de l’art

Comment les femmes usent-elles d’agentivité dans la création d’oeuvres d’art et/ou de jardins, dans un contexte où leurs représentations sont liées à celles des fleurs ? Comment s'emparent-elles d'un genre, la nature morte florale, qui était considéré comme leur étant "naturellement" attaché ? Comment usent-elles d'agentivité alors même que l'association femme-fleur semblait les cantonner à la passivité du modèle ? La pratique de la peinture de fleurs est-elle vécue comme une contrainte ou peut-être elle une porte d'entrée pour faire sa place dans le monde de l'art ? Quelle est la place des fleurs dans le travail de femmes artistes issues de nations autochtones ?

Littérature

Quelles formes littéraires peuvent être investies par les autrices pour faire intervenir les fleurs dans leurs écrits ? Comment la relation entre les femmes et les fleurs est-elle abordée
par les autrices ? Les associations sémantiques entre femmes et fleurs peuvent-elles être réappropriées et détournées par les autrices pour leur donner un nouveau sens ?

Contexte colonial

Existe-t-il des associations entre femmes et fleurs dans les traditions de différentes nations autochtones ? La place des femmes dans la botanique coloniale, utilisée à la fois comme véhicule idéologique et physique (par le biais de l’importation de spécimens « exotiques »), mérite d’être discutée. Par exemple, quel est le rapport des femmes botanistes colonisatrices aux savoirs autochtones dans leurs ouvrages ? Quel rôle ont joué les colonisatrices canadiennes et états-uniennes dans l’exportation de fleurs américaines vers l’Europe et, inversement, d’espèces européennes vers l’Amérique ? Comment les femmes des nations autochtones utilisent-elles et transmettent-elles les savoirs botaniques ancestraux ?

Comité d'organisation, comité scientifique et bibliographie

Comité d'organisation

  • Aliénor Bautru-Valois (Université Grenoble Alpes)
  • Noémie Cadieux (Université de Montréal)
  • Ersy Contogouris (Université de Montréal)
  • Marie Gispert (Université Grenoble Alpes)

Comité scientifique

  • Rachel BOUVET (études littéraires, UQAM)
  • Valérie CHANSIGAUD (histoire des sciences, CNRS - Université Paris-Cité)
  • Joséphine LE FOLL (histoire de l’art, chercheuse indépendante)
  • Valérie MORISSON (études anglophones, Université Paul Valéry Montpellier 3)
  • Rolland DOUZET (biologie et botanique, Université Grenoble Alpes, jardin du Lautaret)
  • Stephanie POSTHUMUS (littérature française, Université McGill)
  • Denis RIBOUILLAULT (histoire de l’art, des jardins et du paysage, Université de Montréal)
  • Ann B. (Rusty) SHTEIR (études de genre/feminist plant studies, York University)
  • Lindsay WELLS (histoire de l’art, de l’architecture et du design d’intérieur, UCLA Extension)
  • Émilie-Anne PÉPY (histoire moderne, Université Savoie Mont Blanc)
  • Erika WICKY (histoire de l’art contemporain, Université Grenoble Alpes)

Bibliographie

  • ANDRÉ, Gilles, PHILIPPE, Marc, « Contributions féminines à la floristique de la France avant 1870 », Le Journal de Botanique, 2020, no 90, pp. 35-60.

  • BENNET, Sue, Five Centuries of Women and Gardens, Londres, National Portrait Gallery, 2001.

  • BLACKER, Mary Rose, Flora Domestica: A History of British Flower Arranging, 1500-1930, Londres, National Trust, 2000.

  • BLAIS, Hélène, L’Empire de la nature. Une histoire des jardins botaniques coloniaux (fin XVIIIe siècle – années 1930), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2023.

  • BOUVET, Rachel, POSTHUMUS, Stéphanie, BILODEAU, Jean-Pascal, DUBÉ, Noémie (éd.), Entre les feuilles. Explorations de l’imaginaire contemporain, coll. « Approches de l’imaginaire », Québec, Presses de l’Université du Québec, 2024.

  • CHANSIGAUD, Valérie, Une histoire des fleurs: entre nature et culture, Paris, Delachaux et Niestlé, 2014.

  • CHANSIGAUD, Valérie, « Scientific Illustrations », in Bernard LIGHTMAN, A Companion to the History of Science, première édition, Hoboken, John Wiley & Sons, 2016.

  • GARASCIA, Ann, « "Her Flowers are Her Children’: Cultivating Victorian Houseplant Motherhood in Colonial Archives », Journal of Ecohumanism, janvier 2023, vol. 2, no 1, pp. 21-37.

  • GATES, Barbara T., In Nature’s Name. An Anthology of Women’s Writing and Illustration, 1780-1930, Chicago, The University of Chicago Press, 2002.

  • HONG, Jiang, « Angel in the house, angel in the scientific empire: women and colonial botany during the eighteenth and nineteenth centuries », Notes and Records of the Royal Society of London, vol. 75, vol. 3, septembre 2021, pp. 415-438.

  • HUNEAULT, Kristina, Rethinking Professionalism: Women and Art in Canada 1850-1970, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2012.

  • JACKSON-HOULSTON, Caroline Mary, « "Queen Lilies"? The Interpenetration of Scientific, Religious and Gender Discourses in Victorian Representations of Plants », Journal of Victorian Culture, vol. 11, no 1, janvier 2006, pp. 82-110.

  • JOSEPH, L., CUERRIER, A., MATHEWS, D. (éd.), « Shifting Narratives, Recognizing Resilience: Taking Anti-Oppressive and Decolonial Approaches to Ethnobotanical Research with Indigenous Communities in Canada », Botany, vol. 100, no 2, 2022, pp. 65-81.

  • KAY GUELE, Jeanne, MORIN, Karen M., « Gender, Nature, Empire: Women Naturalists in Nineteenth Century British Travel Literature », Transactions of the Institute of British

  • Geographers, vol 26, no 3, 2001, pp. 306-326.

  • KENNEDY, Kerrie, « Science Culture in the Nineteenth Century: Women and the Botanical Society of Canada », Resources for Feminist Research, vol. 33, nᵒ 3, 2010, pp. 47-70.

  • LAIRD, Mark, The Dominion of Flowers: Botanical Art and Global Plant Relations, Londres, Paul Mellon Centre for Studies in British Art, 2024.

  • LE FOLL, Joséphine, Le Bouquet dans la peinture, Paris, Citadelles & Mazenod, 2023.

  • LE-MAY SHEFFIELD, Suzanne, Revealing New Worlds. Three Victorian Women Naturalists, Londres, Routledge, 2001.

  • LETH-ESPENSEN, Pernille, OELSNER, Gertrud, VANDSØ, Anette, Plant Fever. The World on the Windowsill, Aarhus, Aarhus University Press, 2025.

  • LLOYDLANGSTON, Amber, « Women in Botany and the Canadian Federal Department of Agriculture, 1887-1919 », Scientia Canadensis, vol. 29, nᵒ 2, 23 juin 2009, pp. 99-130.

  • MATTHEWS, Charity C., « Women Writers and the Study of Natural History in Nineteenth-Century Canada », thèse de doctorat en études britanniques, Vancouver, University of British Columbia, 2013, sous la direction de Laura Moss.

  • MORISSON, Valérie, « Cultures of Care: The Art of Growing Plants Together », 2026, Irish Studies Review, pp. 1-20.

  • NAU, Clélia, La parade des fleurs. Leçons de peinture, Paris, Hazan, 2025.

  • PÉPY, Émilie-Anne, « Les femmes et les plantes :

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Celine Boudard