Mis à jour le 17/04/2026
"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce treizième numéro, nous avons échangé avec Claudia-Lavinia Ignat, directrice de recherche Inria, responsable de l'équipe-projet Loreley du Centre Inria de l'Université de Lorraine.
Histoire et parcours
Quel est ton parcours ?
Je suis originaire de Roumanie, où j’ai suivi une formation d’ingénieur avec une spécialisation en informatique. J’ai découvert le monde de la recherche lors d’un stage de Master à l’ETH Zurich, en Suisse, où je suis ensuite restée pour préparer une thèse en informatique. En 2006, je suis venue en France pour effectuer un postdoctorat, puis, l’année suivante, j’ai eu l’opportunité d’être recrutée comme chargée de recherche à Inria.
En 2021, j’ai obtenu mon habilitation à diriger des recherches en informatique à l’Université de Lorraine, et en 2024, je suis devenue directrice de recherche à Inria. Depuis 2022, je dirige l’équipe de recherche Loreley. Cette équipe est commune au CNRS, à Inria et à l’Université de Lorraine, au sein du Centre Inria de l’Université de Lorraine et du Loria (Laboratoire Lorrain de recherche en informatique et ses applications).
Sur quel sujet de recherche travailles-tu ?
Mes travaux portent sur les systèmes collaboratifs, qui permettent à plusieurs utilisateurs de partager et de travailler ensemble sur un même ensemble de documents, y compris à distance, comme dans le contexte du télétravail. Des outils comme Google Drive, Dropbox ou encore les wikis, tels que Wikipédia, en sont des exemples. Je m’intéresse en particulier à la conception de systèmes collaboratifs distribués, capables de fonctionner sans autorité centrale (qu’il s’agisse de grandes entreprises du numérique ou d’États contrôlant les données des utilisateurs). Mon objectif est de concevoir des outils d’édition collaborative plus faciles à utiliser, plus fiables (afin d’éviter toute perte de contributions) et plus sécurisés, garantissant à la fois la protection des données et un meilleur contrôle par les utilisateurs, tout en permettant une collaboration à grande échelle.
Parité et inclusion
À ton avis, pourquoi les filles peinent-elles à se projeter dans les filières du numérique/de l’informatique ?
Cela ne relève pas d’une question d’aptitude, mais résulte de plusieurs facteurs combinés. Il existe notamment des stéréotypes précoces, dès la maternelle, où les jouets sont fortement genrés (poupées pour les filles, voitures pour les garçons), puis à l’école primaire, où les projets scientifiques sont parfois moins présents que les projets culturels.
L’informatique est ainsi souvent associée à une activité masculine, technique et solitaire. Les garçons sont plus fréquemment perçus comme « naturellement doués » en mathématiques ou en technologie, tandis que les filles peuvent intérioriser plus rapidement un doute quant à leur légitimité dans ces domaines.
S’ajoute à cela un manque de modèles féminins visibles, avec peu d’enseignantes en informatique et peu de femmes scientifiques médiatisées, alors même que l’identification joue un rôle clé dans les choix d’orientation.
Enfin, beaucoup de jeunes filles sous-estiment la dimension créative, sociale, collaborative et sociétale du numérique, et surestiment l’image du développeur isolé face à son écran.
Pourquoi penses-tu important d’avoir des femmes dans les métiers du numérique/de l’informatique ?
D’abord, c’est une question d’équité. À compétences égales, chacun devrait pouvoir s’y projeter et y accéder. Il est problématique qu’un domaine aussi structurant que le numérique soit largement dominé par un seul groupe.
Ensuite, je suis convaincue que la diversité des profils favorise la créativité et les points de vue variés améliorent la résolution de problèmes. J’aime bien d’illustrer cela avec le dessin animé Mulan où les soldats privilégient une stratégie classique de confrontation, tandis que Mulan adopte une approche créative, indirecte et stratégique, en exploitant l’environnement. Plutôt que d’affronter directement l’armée des Huns, beaucoup plus nombreuse, Mulan utilise un canon pour tirer sur la montagne et déclencher une avalanche. Cette avalanche ensevelit une grande partie de l’armée ennemie, permettant ainsi de renverser la situation sans combat frontal.
Tu as participé, en tant qu'ambassadrice, à la journée "Sciences, un métier de femmes" qui s'est déroulée sur le site lorrain en février. Qu’est-ce qui t’a motivée à t’associer à cette journée ?
Je soutiens les initiatives en faveur des femmes dans le numérique et je souhaite contribuer à lutter contre des stéréotypes que je trouve encore très marqués en France. J’ai eu la chance, durant mon enfance en Roumanie, que l’informatique soit perçue comme une discipline académique neutre, moins associée à une culture « geek » masculine. Mes parents, et en particulier mon père, professeur des universités en informatique, m’ont encouragée à suivre des études dans ce domaine.
J’encourage toutes les jeunes filles qui s’intéressent aux mathématiques et à l’informatique à se lancer dans le numérique. C’est un domaine passionnant, omniprésent, à la croisée des mathématiques et des sciences humaines, avec un impact sociétal et économique considérable et de nombreuses perspectives d’emploi à tous les niveaux de qualification.