Ideas - Identité numérique : qui sommes-nous en ligne ?

Compatibilité
Sauvegarder(0)
partager

Identité numérique, quésaco ?

Nous allons creuser avec vous cette notion d’identité numérique, et pour commencer, nous pencher sur ses origines et ses différentes dimensions. Et d’abord en donner une définition : qu’est-ce que l’identité numérique ? Quelles sont ses différentes dimensions et ses applications ?

L’identité numérique est l’ensemble des informations, traces, attributs et modes d’authentification qui permettent de nous représenter, de nous reconnaître ou de nous identifier dans l’espace numérique.

Le concept d’identité numérique (IN) et ses évolutions sont indissociables des transformations sociotechniques du numérique. Par « sociotechnique », on entend l’évolution et la sophistication conjointe des technologies numériques et des usages (sociaux) de ces technologies.

Depuis l’émergence d’Internet, la notion « d’identité numérique » tout comme la réalité de « nos identités numériques » ont profondément évolué. Remontons ensemble dans le temps, en balayant rapidement quelques jalons.

Les années 1990-2000 : on découvre et on vit un Internet naissant, perçu alors comme un espace de liberté marqué par l’anonymat et où les individus expérimentent des identités multiples via des avatars, des pseudonymes… L’identité numérique est alors une extension symbolique de soi : le web est un espace de bricolage identitaire.

Dans les années 2003-2010, avec Facebook, LinkedIn et les premiers réseaux sociaux de masse, le profil d’un individu sur les réseaux devient un miroir social, d’ailleurs souvent embellissant, participant à créer une « société d’exposition ». Les individus se mettent en scène, et pour nombre calculent à travers les « likes », l’effet produit : on assiste à la naissance du “soi performatif”. La notion de capital social numérique apparaît alors, c’est-à-dire l’idée que la réputation, l’influence et la crédibilité acquises en ligne constituent une forme de capital social numérique monétisable. Cela conduira notamment à l’apparition du phénomène des influenceurs sur les réseaux sociaux.

Durant la décennie suivante 2010-2020, la diffusion massive du smartphone et des plateformes centrées sur les flux de contenus (Instagram, Snapchat, TikTok…) va nous faire entrer dans l’ère algorithmique. L’identité numérique n’est plus seulement déclarative (ce que je dis de moi) mais comportementale (ce que je fais, ce que je regarde, ce que je consomme). Les algorithmes construisent un « moi calculé », qui sert à la personnalisation des contenus qui défilent sur les fils de nos réseaux sociaux, à la publicité ciblée, tout en orientant progressivement nos perceptions et nos façons de penser. Avec les algorithmes, l’identité devient une donnée, profilée et exploitée économiquement.

Dans les années 2020–2025, avec la massification d’Internet et la sophistication des technologies numériques, les enjeux qui dominent deviennent principalement d’ordre politique et éthique. Les réseaux sociaux sont entrés dans une phase de politisation de l’identité numérique. Les flux d’informations qui nous parviennent sont triés et orientés, façonnant une identité parfois assignée plutôt que choisie. Sur cette question de l’identité numérique, se développe une conscience critique nourrissant des débats sur les enjeux de la vie privée, de la désinformation, de l’utilité de la modération des plateformes.

Ce contexte de politisation des réseaux sociaux soulève d’importants enjeux de régulation par des autorités publiques. Il se traduit notamment par l’adoption en 2016 du RGPD (Règlement Général de Protection des Données personnelles) et plus récemment, en août 2024, de l’IA Act, règlement pionnier pour la régulation des systèmes d’intelligence artificielle.

À ces formes d’identité numérique, fondées sur des modalités de représentation de soi (déclarée, calculée ou assignée), se sont progressivement articulées des technologies d’authentification, notamment biométriques – empreinte digitale, reconnaissance faciale – aujourd’hui largement mobilisées pour l’accès et le déverrouillage de nos smartphones. Le corps même est transformé à l’ère des algorithmes. Ces dispositifs véhiculent des formes d’identité que j’aime à qualifier de « gafamesque », dans la mesure où elles sont largement structurées par les grandes plateformes numériques, les GAFAM – Google, Apple, Facebook (aujourd’hui Meta), Amazon, Microsoft. Elles portent des identités sociales et corporelles dans des zones où la régulation étatique reste limitée, voire en décalage.

Parallèlement, l’État investit le champ de l’identité numérique en déployant ses propres infrastructures de certification : carte nationale d’identité biométrique, applications telles que France Identité (prolongement numérique de la carte d’identité ; l’application permet de stocker sur son téléphone certaines informations issues de la carte d’identité et de s’en servir pour s’authentifier ou justifier son identité en ligne ou en face-à-face), et plus récemment projet de Portefeuille numérique européen (permettant par exemple de s’identifier pour des services publics en ligne dans toute l’Union Européenne). Ces dispositifs visent à garantir l’authenticité de l’identité en ligne et à sécuriser l’accès aux services publics. Face aux risques réels d’usurpation d’identité – susceptibles d’entraîner des dommages financiers et personnels significatifs – ces dispositifs d’identité numérique s’imposent désormais comme des composantes essentielles de la confiance numérique. Ils contribuent ainsi à la sécurisation des échanges et à la réponse institutionnelle aux menaces croissantes en matière de cybersécurité.

Big Tech, Big Brothers ?

Revenons aux Big Tech : en structurant l’environnement numérique (flux, architecture), façonnent-elles aussi, d’une certaine manière, nos identités numériques ?

Oui, dans une certaine mesure. Les grandes plateformes ne se contentent plus d’héberger des contenus ou des interactions :

elles organisent aussi une partie des conditions d’accès aux services, aux échanges et à l’identification dans l’espace numérique. C’est en cela qu’elles jouent aujourd’hui un rôle structurant dans la formation de nos identités numériques.

Prenons le cas de PayPal, qui permet aux individus de payer, de transférer de l’argent et, dans une certaine mesure, de s’identifier dans les environnements numériques marchands. Par leur centralité dans les transactions en ligne et leur capacité à vérifier l’identité de millions d’utilisateurs, ce type de plateforme acquiert une fonction d’authentification et de validation qui rappelle, sous certains aspects, des prérogatives traditionnellement associées aux banques ou à l’État. On pourrait ainsi parler d’une forme de « quasi-régalien » — non pas au sens juridique strict, mais dans la mesure où ces acteurs exercent un rôle structurant dans l’accès aux échanges économiques numériques.

Plus largement, certaines technologies portées par les grandes plateformes montrent jusqu’où peut aller cette reconfiguration. Meta prévoit d’ajouter une brique technologique de reconnaissance faciale aux lunettes « intelligentes », permettant de télécharger des photos de visage et de retrouver sur Internet tous les liens URL associés et de capter ainsi une série d’informations personnelles. Le couplage entre lunettes, IA et bases de données peut rendre possible une identification intrusive dans l’espace public et c’est un signal d’alerte sur l’évolution de ces environnements techniques.

Une chaire pour y voir plus clair

On a l’impression d’une complexité croissante de nos différents niveaux d’identités, qui s’enchevêtrent, se superposent… La Chaire de recherche Identité Numérique Responsable, dont vous êtes titulaire et que vous pilotez depuis 2019, cherche, j’imagine, à démêler cette complexité ?

Face à la complexité de « notre » ou plutôt de « nos » identités numériques, ou encore de ces « fragments d’identité numérique », et aux enjeux qu’ils soulèvent, la chaire mobilise différentes disciplines, à l’intersection des sciences sociales, du droit, de la philosophie et des sciences technologiques.

Ses recherches interrogent les usages, les représentations et les effets sociaux des technologies émergentes qui façonnent nos identités numériques. Elles explorent les liens entre innovation technologique, enjeux politiques et dynamiques démocratiques.

L’équipe est constituée de chercheurs permanents (Laura Draetta, co-responsable de la chaire, et Kalli Giannelos qui co-dirige le think tank à mes côtés) et associés (Thomas Houy, Marc Relieu) ; de doctorants (Yanis Fadili ; Francesco Ortu) et chercheurs étrangers invités.

Les problématiques de recherche adressées par la chaire ont évolué au fil du temps et s’organisent aujourd’hui autour de trois axes principaux, associant chercheurs et doctorants. Le premier axe, « Identité numérique et pratiques sociales ordinaires », s’appuie sur des enquêtes de type ethnographique pour observer les usages numériques du quotidien. Il vise à comprendre les modes d’appropriation, les ajustements, les détournements, voire les formes de résistance qui accompagnent le déploiement de certains dispositifs d’identité numérique. Un deuxième axe, « Identité numérique et environnement », explore de manière prospective les relations possibles entre identité numérique et protection de l’environnement. Ces travaux s’inscrivent dans le débat plus large sur les liens entre numérique et transition écologique. Enfin, l’axe « Identité numérique et débats publics » analyse les controverses qui émergent dans l’espace public autour de l’identité numérique, de ses dispositifs et de leurs usages. Il s’intéresse notamment aux débats suscités par certaines technologies, parmi lesquelles les dispositifs de reconnaissance faciale, sur lesquels la chaire a été amenée à intervenir dans le débat public, y compris à l’Assemblée Nationale.

Sans doute parce qu’il est important de faire dialoguer les différentes et nombreuses parties prenantes sur le sujet, vous avez créé un think tank qui rassemble des représentants de différentes instances de régulation, ainsi que des entreprises ?

Le think tank de la chaire constitue un espace important de dialogue et de co-construction des savoirs. Il réunit des chercheurs de différentes disciplines, mais aussi des représentants du monde industriel (Thales et Bouygues Telecom, mécènes de la chaire), ainsi que des représentants d’organismes de régulation nationaux et européens, dont l’ANSSI, sur les enjeux de cybersécurité, la CNIL, sur la protection de nos données, et la Commission européenne, avecd l’un de ses représentants impliqués dans les questions éthiques liées au numérique.

En 2026, le think tank s’intéresse à la manière dont les dispositifs d’identité numérique sont acceptés par le public. L’objectif est de comprendre les tensions qui accompagnent leur diffusion : entre technologie et usages réels, entre promesse de simplicité et crainte de la surveillance, entre adoption et méfiance.

L’essor des dispositifs d’identité numérique dans leurs déclinaisons privées (Apple ID, Google Identity…) et publiques (France Identité, ou plus largement le portefeuille européen d’identité numérique dans le cadre eIDAS) participent à la production même de l’individu légitime dans l’espace numérique, et ce faisant, dans l’espace social. L’identité numérique n’est pas un simple outil administratif. Or, l’adhésion à ces dispositifs n’est pas forcément consciente : elle peut refléter une forme de dépendance contrainte plutôt qu’une véritable confiance dans le prestataire. Il peut y avoir aussi des réticences, sans pour autant donner lieu à de véritables controverses publiques. Cette discrétion ne traduit pas un consensus, mais plutôt un déficit de visibilité et d’information. La technicité du sujet, la complexité institutionnelle des dispositifs et la faible transparence de leur gouvernance limitent la capacité des citoyens à formuler une critique informée.

Nous posons l’hypothèse que le déploiement des dispositifs d’identité numérique transforme les régimes contemporains de la confiance et de la légitimité.

Il fait émerger un régime dans lequel la confiance reposerait sur un juste équilibre entre l’invisibilité de l’infrastructure — gage de simplicité d’usage — et la visibilité des garanties, telles que la transparence et l’ »auditabilité ». La sécurité ne se réduit pas au chiffrement mais englobe la « gouvernementabilité » de la donnée et la pédagogie sur les droits des usagers.
Nous explorons ainsi comment ces identités numériques pourraient déplacer le centre de gravité de la confiance vers moins de consentement individuel explicite et davantage vers une construction collective portée par les institutions.

Persuasion par facilité d’usage

Vous parlez de dynamiques d’acceptabilité sociale des dispositifs d’identité numérique, du fait notamment de design qui facilitent l’expérience utilisateur au point de perdre toute conscience des enjeux en termes notamment des traces que nous laissons sur le web et aussi parce qu’il existe une porosité entre usages publics et privés ?

Le concept de « persuasive design » (technologie persuasive), théorisé par Brian Jeffrey Fogg, chercheur en psychologie comportementale à Stanford, désigne la conception d’interfaces numériques visant à influencer le comportement des utilisateurs, par exemple en les incitant à revenir sur une application, à cliquer, à prolonger leur temps d’usage ou à effectuer une action spécifique.

L’utilisateur est ainsi souvent enrôlé, de manière peu consciente, par des dispositifs de design persuasif (on parle aussi de « nudges »), qui orientent ses comportements à la marge, sans qu’il en ait pleinement conscience, ce qui peut limiter sa capacité critique.

Coordonnées
Stéphane Boucart