Corinne Luxembourg
Professeuse des Universités en géographie et aménagement
Directrice de l’UR 7338 – PLEIADE, marges créatrices : https://pleiade.univ-paris13.fr
Université Sorbonne Paris Nord (Paris 13)
https://orcid.org/0000-0002-2813-9173
Avril 2026
Capitalisme et démocratie forment une alliance instable, constamment renégociée au fil des crises, des compromis sociaux et des luttes. Si la démocratie repose sur l’exercice de la souveraineté populaire et la capacité de délibération collective à produire des règles communes, le capitalisme s’appuie, lui, sur la concentration du pouvoir économique et l’appropriation privée des ressources productives et naturelles. Cette contradiction fondamentale ne se joue pas seulement dans l’abstrait des définitions généralisatrices : elle s’incarne concrètement dans l’espace, à travers des logiques spatiales étroitement imbriquées qui structurent l’histoire longue du capitalisme et alimentent ce qu’Arnaud Orain nomme « capitalisme de la finitude » (Orain, 2025) comme jeu à somme nulle, passant de la concurrence aux conquêtes et à la confiscation.
La première logique, expansionniste, relève de ce que David Harvey nomme « accumulation par dépossession » (Harvey, 2008). De la conquête coloniale des terres à la financiarisation contemporaine du foncier, en passant par les enclosures primitives et les spéculations immobilières actuelles, cette dynamique repose sur l’appropriation violente ou légale de ressources communes au profit d’une minorité propriétaire. La marchandisation du logement, la privatisation des services publics, l’accaparement voire confiscation des terres agricoles par les fonds souverains en sont des formes contemporaines.
La seconde logique, extractiviste, consiste à épuiser séquentiellement les ressources naturelles (combustibles fossiles d’abord, puis terres rares et métaux stratégiques) en s’appuyant sur le mythe persistant du progrès technique comme horizon indépassable (Zetkin Collective, 2020). Ce récit techniciste traite les crises écologiques, sociales et énergétiques engendrées par le capitalisme non comme des contradictions structurelles, mais comme de simples obstacles temporaires que l’innovation serait appelée à résoudre. Ces deux logiques s’inscrivent dans une représentation d’une humanité extérieure à son environnement et appelée à le maîtriser, plutôt que comme partie intégrante de celui-ci. Ce positionnement en surplomb, structurant dans la pensée occidentale puis coloniale, est l’un des ressorts qui rendent possible la prédation capitaliste sur le milieu.
Cette double logique en concomitante d’autres dissociations : l’une est genrée, l’autre est racialisée (Mazouz, 2020). Dans ces deux cas, elles relèvent d’un même modèle de domination qui refuse pleinement aux femmes, d’un côté, et aux personnes non blanches, de l’autre, le statut d’êtres humains libres et autonomes, avec des variantes justifiant également le travail des enfants. Le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre les tâches productives et reproductives, qui structure ses contradictions internes et spatiales. Forgée dès les années 1970 par des féministes marxistes comme Mariarosa Dalla Costa et Selma James dans The Power of Women and the Subversion of the Community (1972) (Dalla Costa, 2022), puis approfondie par Maria Mies (Mies, 2024) et Silvia Federici (Federici, 2014), cette dissociation révèle la fracture genrée constitutive du capitalisme patriarcal. Les tâches productives produisent de la valeur marchande dans la sphère publique, tandis que les tâches reproductives assurent la régénération de la force de travail dans l’ombre domestique. Eleanor Marx l’avait déjà formulé en 1886 dans The Woman Question: From a Socialist Point of View : la division sexuée du travail, où le travail reproductif gratuit des femmes soutient le travail productif salarié des hommes, n’est pas un accident du capitalisme, c’en est la condition matérielle.
La dissociation ethnoraciale fonctionne de manière analogue, en s’appuyant sur la précarité économique et l’absence de droits : l’irrégularité de séjour des personnes étant produite à dessein par ce même régime. L’ubérisation du travail précaire s’articule à une politique migratoire restrictive qui refuse systématiquement les titres de séjour aux personnes étrangères non communautaires, les cantonnant dans une illégalité constitutive. Sans papiers, elles deviennent la main-d’œuvre idéale des plateformes numériques (livreurs Deliveroo, chauffeurs Uber, nettoyeurs Helpling, etc.), rémunérée à la tâche, sans cotisations sociales, sans droit de grève, sous menace constante d’expulsion. Cette non-délivrance des titres de séjour produit une précarité administrative parfaitement adaptée au modèle : travailleurs sans droits, hypermobiles, sans ancrage local, interchangeables. Spatialement, cette population invisible assure paradoxalement la reproduction sociale des métropoles : livraisons alimentaires tardives, ménage matinal, soins à domicile.
Ce texte prend donc appui sur une perspective géographique et intersectionnelle, qui considère l’humanité comme faisant partie du milieu et non en surplomb de lui. Il défend une thèse simple : il n’y aura pas de bifurcation démocratique, c’est-à-dire de réorientation durable et égalitaire des trajectoires sociales et écologiques, sans reconfiguration conjointe des rapports de production, de reproduction et de rapport à l’environnement. Transformer la démocratie ne consiste pas seulement à modifier des institutions politiques ou des règles électorales ; il s’agit de recomposer les géographies du travail, du care (également spatial), de l’habitat, des mobilités, des usages de la terre et des ressources. Une perspective écoféministe permet de relier oppression sociale et domination écologique, en montrant que l’exploitation des personnes et celles des territoires procèdent d’une même logique de prédation.
Dans cette perspective, le texte montrera d’abord comment le capitalisme contemporain repose sur des dissociations socio-spatiales fondamentales (entre production et reproduction, entre populations majoritaires et minorisées, entre espaces protégés et territoires sacrifiés) qui organisent un déséquilibre structurel des rapports de pouvoir. Il analysera ensuite la manière dont la spatialisation néolibérale[1] (Gintrac & Giroud, 2018) (villes-entrepreneuriales, mise en concurrence des territoires, fragmentation des chaînes de valeur) constitue une véritable contre-bifurcation, en réorganisant ces contradictions et en réduisant les marges de manœuvre démocratiques. Enfin, il esquissera quelques conditions d’une bifurcation démocratique pensée à partir des espaces : partir des besoins situés, redistribuer les temps sociaux, reconstruire des infrastructures publiques et des communs, réencastrer entreprises, finance et politiques macro-économiques dans des ancrages territoriaux démocratiquement disputés.
- Rapports de pouvoir intersectionnels dans l’espace
L’approche intersectionnelle des rapports de pouvoir montre dans l’espace une surmobilité (le fait que l’asymétrie des rapports sociaux se traduise par une plus grande mobilité des personnes dominées par rapport à la mobilité des personnes dominantes) et une hypermobilité (le fait que les personnes dominées soient associées principalement à leur capacité d’être mobile, voire surmobile) subies des subalternes qui se traduit non pas sur la surface du territoire parcouru mais par la fragmentation des trajets et la plus grande fréquence de la mise en mouvement.
I.1. Production, reproduction : une division socio-spatiale genrée
Les analyses féministes marxistes ont montré que le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre travail productif et travail reproductif. Le premier, rémunéré, reconnu, majoritairement associé à des figures masculines, se déploie dans la sphère publique des usines, des bureaux, des chantiers, des pôles de compétitivité. Le second, non rémunéré ou faiblement payé, largement assuré par des femmes, garantit la reproduction quotidienne et intergénérationnelle de la force de travail : soins aux enfants, aux personnes âgées, travail domestique, soutien émotionnel. Cette dissociation est profondément spatialisée.
Appliquée à l’espace urbain, cette division structure la ville elle-même. Les infrastructures des métropoles sont conçues pour optimiser les mobilités liées à la production : axes de transport rapides (transports en commun comme automobiles), zones d’activités connectées, pôles économiques des centralités tertiaires. À l’inverse, les temporalités de la reproduction sociale (courses, accompagnement de tierces personnes pour des lieux spécifiques selon les génération, chaînes de soins complexes, parfois nocturnes…) se déploient dans des territoires souvent mal desservis, fragmentés, sous-dotés en services publics : quartiers populaires avec peu de crèches et de services de santé, périphéries commerciales accessibles surtout en voiture, ruralités sans transports collectifs efficients. Le fameux « triangle domicile-travail-commerce » n’est pas seulement une figure rhétorique : il décrit des trajectoires concrètes, saturées de temps d’attente, de correspondances manquées, de charges mentales. Il génère une surmobilité des femmes. Le capital optimise ainsi ses coûts en externalisant sur elles le coût social de la reproduction, reléguée dans des périphéries spatio-temporelles discontinues.
Dans ce dispositif, les hommes des classes moyennes et supérieures bénéficient de couloirs de circulation relativement fluides vers les centralités de commandement, tandis que les femmes, en particulier celles des classes populaires, assument l’essentiel des déplacements fragmentés rendus nécessaires par l’éclatement des lieux de reproduction sociale. La ville néolibérale fonctionne ainsi comme une machine à dissocier : elle facilite la circulation des flux marchands et financiers, tout en fractionnant et invisibilisant les espaces et les temps du care.
Cette division socio-spatiale du travail est elle-même traversée par des lignes de classe et de race. Les femmes des classes moyennes très diplômées peuvent partiellement déléguer une partie du travail reproductif en recourant à divers dispositifs d’emploi : garde d’enfants, ménage, livraison de repas ou de courses. Elles externalisent ainsi une part de la charge vers d’autres femmes, souvent racialisées et/ou en situation administrative précaire. À l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, les femmes des quartiers populaires cumulent emplois de service mal rémunérés, horaires décalés et contraintes de mobilité importantes, dans des environnements où les services publics se raréfient.
Prendre au sérieux la bifurcation démocratique à partir de cette réalité, c’est reconnaître que des mesures apparemment « neutres » (réduction générale du temps de travail, taxation de l’essence, densification urbaine) n’ont pas les mêmes effets selon les positions de genre, de classe, de race et de territoire. Une politique de transition qui ignorerait ces inégalités risquerait de les renforcer au lieu de les combattre.
I.2. Géographie racialisée du travail précaire
La dissociation socio-spatiale ne se joue pas uniquement le long de la ligne de genre ou de classe. Elle s’appuie aussi sur une division racialisée du travail, structurée par les politiques migratoires et les statuts administratifs. Les régimes contemporains de contrôle des frontières produisent des populations de travailleurs et de travailleuses sans droits pleins : sans-papiers, titulaires de titres temporaires fragiles, personnes en procédure. Leur vulnérabilité juridique en fait des cibles privilégiées pour les emplois les plus précaires.
Les plateformes de livraison de repas, de transport à la demande ou de services domestiques illustrent clairement cet agencement. Les livreurs à vélo, les chauffeurs VTC, les aides à domicile et les employé·es de nettoyage à la tâche sont surreprésentés parmi les personnes racialisées et migrantes. Rémunérés à la course ou à la mission, sans salaire minimum garanti, sans protection sociale digne de ce nom, ils et elles assurent une part croissante des services qui permettent aux classes moyennes et supérieures urbaines de maintenir un quotidien fondé sur la flexibilité, l’instantanéité, la disponibilité. Ces personnes sont hypermobiles, sans reconnaissance d’un ancrage local, interchangeables, disponibles 24/7 pour de micro-tâches nomades d’une sorte de care ubérisé. Leur situation est largement produite par des choix politiques. Des taux de refus élevés dans l’attribution des titres de séjour (taux de refus de 78% en France en 2024 pour les demandes hors regroupement familial/études), des contraintes bureaucratiques lourdes, des menaces d’expulsion permanentes créent de multiples situations d’illégalité organisée qui profitent directement au capital. La peur du contrôle, combinée à l’absence de droits syndicaux effectifs, rend toute contestation difficile.
Du point de vue spatial, cette configuration se traduit par des trajectoires singulières. Beaucoup de ces travailleurs résident dans des quartiers populaires périphériques où les loyers sont moins élevés mais où les services publics sont souvent insuffisants. Ils traversent la ville pour desservir des espaces centraux (quartiers d’affaires, hypercentres commerçants, zones touristiques) sans jamais y être pleinement présents : ils y circulent sans y habiter, sans y exercer de droits politiques ou symboliques.
En périphérie des métropoles comme dans les territoires ruraux ou les régions industrielles en reconversion, d’autres travailleurs migrants occupent des emplois saisonniers dans l’agriculture, l’agro-industrie (alimentaire ou non) ou le bâtiment, souvent dans des conditions d’habitat indignes : campements informels, foyers surpeuplés, hôtels sociaux éloignés. Là encore, on observe une dissociation entre les espaces où est produite la valeur et ceux où vivent les personnes qui la produisent, dissociation qui fragilise toute possibilité de bifurcation démocratique ancrée dans des communautés de travail et de voisinage.
I.3. Territoires sacrifiés et injustices environnementales
Le dérèglement climatique est fréquemment appréhendé à partir d’indicateurs globaux : concentration de CO₂, hausse moyenne des températures, effondrement de la biodiversité, modifications des rythmes biologiques et de leurs concordances interespèces. Or ces processus globaux prennent corps dans des espaces précis, où les populations sont affectées de manière très inégale. Les injustices environnementales dessinent une géographie de la vulnérabilité qui recoupe en grande partie les lignes de classe et de race (Acker, 2021; Zimmer, 2016). Dans les grandes agglomérations, les quartiers populaires sont souvent les plus proches des axes routiers ou autoroutiers, des zones industrielles, des décharges, des entrepôts logistiques. Ils cumulent pollution de l’air, bruit, manque d’espaces verts, habitat dégradé. Les épisodes de canicule y sont plus meurtriers, en raison de la mauvaise isolation des logements, de l’absence de dispositifs de rafraîchissement durables, de la difficulté à se mettre au frais, à l’ombre, d’échapper à la trop forte artificialisation et minéralisation des sols. L’accès aux soins et à l’information y est aussi plus difficile, ce qui aggrave les conséquences sanitaires des pollutions et des risques climatiques.
À une autre échelle, certains territoires sont explicitement traités comme des zones sacrifiées : régions minières, bassins industriels, territoires d’extraction de combustibles fossiles ou de métaux rares, zones de monocultures intensives. Les populations qui y vivent (ouvriers, paysans, populations autochtones, habitants de petites villes souvent dépendantes d’un employeur unique) supportent une part disproportionnée des nuisances et des risques, tout en bénéficiant peu des profits générés. Lorsqu’une activité ferme ou se déplace, elles se retrouvent avec un environnement dégradé et des perspectives économiques limitées. Rappelons-nous par exemple, parmi tant d’autres, la pollution quasi éternelle du site de Métaleurope à Noyelles-Godault, ou des quartiers populaires situés sous le vent lors de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen. Ces situations ne relèvent pas d’« accidents » ou de « défaillances » isolées ; elles sont le produit d’un modèle d’accumulation qui considère certains espaces et les populations qui y vivent comme plus sacrifiables que d’autres.
Ces situations posent directement la question de la bifurcation : comment envisager une transition écologique qui ne reproduise pas, sous une forme « verte », la même géographie des inégalités et des sacrifices ? Les mouvements de justice environnementale, dans de nombreux pays, ont précisément mis en avant cette articulation entre écologie et antiracisme, entre climat et justice sociale. Ils obligent à poser la question non seulement de la réduction globale des émissions ou des pressions sur les écosystèmes, mais aussi de la répartition spatiale des nuisances, des protections et des investissements.
Ainsi, dès que l’on part des espaces, la bifurcation apparaît comme un problème d’ensemble : il ne s’agit pas seulement de « verdir » l’économie ou de moraliser la finance, mais de transformer les rapports socio-spatiaux qui organisent aujourd’hui la division du travail, les mobilités, l’exposition aux risques et l’accès aux ressources. C’est sur ce terrain que la spatialisation néolibérale a puissamment travaillé contre la démocratie. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.
I.4. Formes d’oppression : synthèse théorique.
Iris Marion Young (Young, 2011) propose de penser l’oppression comme un système à plusieurs dimensions, et non comme une seule relation de domination réductible à l’exploitation économique. Elle distingue ainsi cinq formes d’oppression qui se combinent et se renforcent mutuellement, chacune ayant des manifestations spatiales particulières.
La première est l’exploitation, qui désigne l’appropriation du travail d’un groupe par un autre. Dans les sociétés capitalistes, ce sont les classes populaires qui supportent l’essentiel des tâches pénibles, peu rémunérées, exposées aux risques, tout en étant largement exclues des processus de prise de décision, du pouvoir de choisir leurs trajec