Les vitraux de Claire Tabouret pour Notre-Dame divisent la société française, sur fond de menace juridique

Compatibilité
Sauvegarder(0)
partager

(Les maquettes à l’échelle des vitraux de Claire Tabouret pour Notre-Dame de Paris sont présentées au Grand Palais. ©2025 Simon Lerat pour GrandPalaisRmn, Paris)

Lors d’une récente visite à Notre-Dame de Paris, la cathédrale du XIIe siècle était animée par un flux continu de visiteurs venus s’abriter du froid hivernal à l’intérieur du monument gothique. Elle semblait encore plus fréquentée qu’avant sa fermeture en 2019, consécutive à l’effondrement de sa flèche emblématique et de sa toiture dans un incendie dévastateur. Pourtant, la file d’attente avançait rapidement et, une fois sous ses voûtes, l’immensité du lieu laissait toute latitude pour s’y attarder. J’étais venue voir les vitraux conçus au XIXe siècle par Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, qui ornent six chapelles du côté sud de la nef — avant leur remplacement.

Les vitraux de Viollet-le-Duc, des grisailles aux motifs géométriques et floraux — des panneaux en nuances de gris clair ponctués d’éléments colorés — furent installés dans le cadre de la grande campagne de restauration de Notre-Dame qu’il mena entre 1844 et 1864. Plus tôt dans la semaine, je m’étais rendue au Grand Palais, lui aussi très fréquenté, pour découvrir les modèles à taille réelle des vitraux appelés à les remplacer : une interprétation figurative de la Pentecôte par l’artiste contemporaine Claire Tabouret.

Ces deux ensembles de vitraux se trouvent au cœur de ce que les médias français qualifient régulièrement de « querelle des vitraux », ou, de manière plus poétique, de « vitraux de la discorde », selon les termes du journal Le Monde. Fin 2023, à la suite de l’incendie de 2019 qui a failli ravager l’ensemble de Notre-Dame, le président français Emmanuel Macron, en accord avec Laurent Ulrich, archevêque de Paris, a annoncé un projet visant à commander à un artiste vivant une nouvelle série de vitraux pour six des sept baies des chapelles situées le long du côté sud de la nef, comme un « geste contemporain » destiné à insuffler une nouvelle vie à cet édifice pluriséculaire.
Parmi huit finalistes, les six propositions peintes de Tabouret — qui seront transposées en vitraux par les maîtres verriers de l’Atelier Simon-Marq — ont finalement été retenues fin 2024, pour une commande qui marque une consécration dans une carrière. Mais la polémique couvait déjà bien avant cette décision.

Claire Tabouret, entourée des maquettes à taille réelle réalisées pour les six vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Photo Bebel Matsumiya, 2025 / © Claire Tabouret

Au cœur de la controverse se trouve le fait que les nouveaux vitraux de Tabouret entraîneraient la dépose de ceux, pourtant intactes, de Viollet-le-Duc. Les partisans du projet soutiennent que, ces vitraux datant du XIXe siècle — et non du Moyen Âge —, ils peuvent légitimement être remplacés dans un monument qui, au fil des siècles, a intégré de nouveaux éléments artistiques à ses murs. L’objectif est d’apporter du « sens » et de la « beauté », à travers le récit de la Pentecôte, tout en maintenant une « cohérence » dans cette partie de Notre-Dame avec un vitrail figuratif voisin représentant l’Arbre de Jessé, selon Philippe Jost, chargé de la restauration de Notre-Dame depuis l’incendie. (Le vitrail de l’Arbre de Jessé est le seul vitrail figuratif situé au même niveau, le long de la nef, que les compositions géométriques de Viollet-le-Duc.) Un autre argument avancé pour relativiser l’importance des vitraux du XIXe siècle tient à leur nature de grisailles, donc moins colorées que ce que l’on attend habituellement d’un vitrail. Le projet de Tabouret, à l’inverse, se distingue par une profusion de couleurs éclatantes.
Cependant, en tant que site classé au patrimoine de l’UNESCO, et au regard des principes énoncés par la Charte de Venise de 1964, retirer des éléments aussi importants que ces hautes baies richement ornées de Notre-Dame n’est pas une opération si simple.
Une pétition contre ce « geste contemporain » a recueilli plus de 335 000 signatures et, avant même l’annonce du projet retenu de Tabouret, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) s’y était opposée en juillet 2024, tandis que l’Académie des Beaux-Arts avait publié un avis défavorable dès décembre 2023. Nombreux sont ceux qui voient également dans ce projet une tentative d’Emmanuel Macron de laisser son empreinte culturelle sur la cathédrale, et dénoncent un usage excessif des fonds publics.

Un incendie à Notre-Dame de Paris en 2019 a provoqué l’effondrement de sa flèche emblématique et de sa toiture. Eric Bouvet / Gamma-Rapho via Getty Images

Mais au milieu de cette discorde règne aussi une certaine confusion, en France comme à l’étranger. À ce jour, il reste incertain que les vitraux commandés à Tabouret — exposés au Grand Palais jusqu’à dimanche — soient un jour effectivement installés à Notre-Dame comme prévu.
« Vous n’êtes pas au courant ? », m’a lancé un agent de Notre-Dame en gilet rouge en orientant les touristes. « Tout a été annulé. Ça ne se fera pas », a-t-il ajouté avec un sourire satisfait lorsque je lui ai demandé où seraient placés les nouveaux vitraux. Un autre agent a confirmé cette version. Même des visiteurs bien informés, que j’ai entendus discuter des vitraux modernes installés à l’étage supérieur de la cathédrale un siècle après ceux de Viollet-le-Duc, ignoraient l’existence du projet de Tabouret.

Mais la réalité est plus nuancée. Selon des sources proches du dossier, les dessins de Tabouret sont bien en cours de traduction en panneaux de verre coloré. Bernard Blistène, ancien directeur du Centre Pompidou et président du comité de sélection pour cette commande, a indiqué que Tabouret et l’Atelier Simon Marq « travaillent avec ardeur à Reims à la réalisation des vitraux », lesquels devraient être achevés et installés, comme prévu, d’ici la fin de l’année 2026.

Détail d’une maquette de Tabouret pour un vitrail de Notre-Dame, interprétation de la fête de la Pentecôte. Photo Marten Elder, 2025 / © Claire Tabouret

À condition toutefois qu’une bataille juridique imminente ne vienne pas tout compromettre. L’association Sites & Monuments, basée à Paris, affirme qu’elle entend bloquer devant les tribunaux toute tentative de dépose des vitraux de Viollet-le-Duc. Dès qu’un permis de construire en ce sens sera officiellement délivré — une étape largement attendue dans les semaines ou les mois à venir, sans pour autant être garantie — l’association pourra engager un recours. (Le préfet de région chargé de délivrer ce permis pourrait en théorie le refuser, bien que cela soit peu probable ; ses services n’ont pas répondu aux sollicitations.)
« Nous saisirons en urgence un juge afin de suspendre la pose des vitraux, pour lui permettre d’examiner le dossier », a déclaré Julien Lacaze, président de Sites & Monuments, à ARTnews. L’association de Lacaze a également fait appel d’une décision rendue en novembre par un tribunal administratif, qui rejetait son argument selon lequel l’établissement en charge de la gestion de Notre-Dame n’aurait pas compétence pour commander une installation d’art contemporain.

Les vitraux géométriques de Viollet-le-Duc, qui n’ont pas été endommagés en 2019, sont actuellement en place à Notre-Dame. Ceux de la chapelle Sainte-Clotilde font partie des six ensembles appelés à être remplacés par les créations contemporaines de Tabouret. Photo Devorah Lauter pour ARTnews

Lacaze estime que son association dispose d’arguments solides en vue d’un recours au fond portant sur la légalité même du projet. « Si nous parvenons à démontrer que l’œuvre de Viollet-le-Duc présente un intérêt public, du point de vue artistique ou historique, au même titre que l’ensemble de la cathédrale classée, nous pourrions faire annuler la [future] décision administrative accordant le permis de construire », a-t-il expliqué. (Le projet actuel concernant les vitraux de Viollet-le-Duc prévoit de les déplacer vers un site proche de Notre-Dame où ils pourraient être présentés au public.)
Comme nombre d’opposants au projet, Lacaze précise qu’il n’est pas hostile à l’art contemporain en soi. « Pour nous, ajouter n’est pas un problème — on pourrait, par exemple, installer des vitraux dans les beffrois de la cathédrale — mais enlever, c’est une autre question », a-t-il déclaré.

Détail d’une maquette de Tabouret pour un vitrail de Notre-Dame, montrant la représentation par l’artiste des vitraux géométriques de Viollet-le-Duc, que les siens remplaceront à l’arrière-plan. Photo Claire Dorn, 2025 / © Claire Tabouret

Qu’est-ce qu’un “geste contemporain” ?

Ayant visité l’exposition de Tabouret au Grand Palais avant ma visite à Notre-Dame, j’ai pu identifier facilement les vitraux désignés pour être remplacés, car l’artiste a intégré dans sa propre composition des éléments des vitraux inspirés de la nature par Viollet-le-Duc, en hommage à son prédécesseur artistique dont l’héritage sera désormais pour toujours associé au sien.
Âgée de 44 ans, Tabouret est une figure montante de la scène artistique contemporaine parisienne et internationale depuis environ une décennie. Connue pour ses œuvres figuratives expressives, colorées et troublantes, l’artiste — qui fait également l’objet d’une rétrospective au Museum Voorlinden aux Pays-Bas — a été propulsée sur le devant de la scène internationale depuis sa sélection, quelque peu inattendue, pour cette commande. Lors du vernissage de son exposition néerlandaise, Tabouret a déclaré au Guardian : « Ce n’est pas très français de changer les choses », en référence à la controverse autour de Notre-Dame. À propos des critiques de la commande, elle a ajouté : « Ce sont des gens qui détestent le projet, quoi qu’il arrive. »
Dans un portrait approfondi paru en 2025 dans Le Monde, Tabouret a adopté un ton plus conciliant pour expliquer sa décision de se lancer dans ce projet délicat. Étant née d’une mère anglaise et d’un père français, issus de classes sociales différentes, elle a expliqué ressentir depuis sa jeunesse « le désir de rapprocher les gens, de dire : “Attendez, laissez-moi expliquer ce que vit l’autre camp.” Me retrouver aujourd’hui dans un projet qui suscite la controverse et tenter de rapprocher les gens, sans arrogance ni certitude, je me dis que c’est peut-être mon destin. C’est pour cela que je suis artiste : parce que je peux accueillir le doute, l’ambiguïté humaine, le fait de ne pas savoir. »
Tabouret a décliné tout commentaire supplémentaire pour cet article, renvoyant à ses propos au Guardian et dans Le Monde.
Mais ses déclarations au Monde révèlent également le cœur de son approche de la commande. Les œuvres, qui s’élèveront jusqu’aux arcs gothiques de la cathédrale, représentent des individus de divers horizons et origines rassemblés. L’un des plus frappants est un portrait frontal de la Vierge Marie, qui se distingue comme un émouvant symbole de force féminine.

Détail d’une maquette de Tabouret pour un vitrail de Notre-Dame, montrant la Vierge Marie. Photo Marten Elder, 2025 / © Claire Tabouret

Ces œuvres ont également convaincu certains sceptiques initiaux. « J’ai été emporté », a déclaré Nicolas Milovanovic, conservateur au Louvre, qui a admis avoir initialement signé la pétition contre le projet de vitraux contemporains. « Pour moi, ces vitraux semblent dignes de Notre-Dame », a-t-il affirmé dans une vidéo YouTube publiée en février.
Lors de l’exposition de Tabouret, mes questions aux visiteurs sur le débat autour des vitraux ont de nouveau suscité des réponses inattendues, mais les rapports de force avaient étonnamment changé. Personne ne doutait que les n

Coordonnées
François Besseron