Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty : le réel comme mythe, ou l’invention du film documentaire ! - CulturAdvisor

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Œuvre matricielle du cinéma, Nanouk l’Esquimau (1922) de Robert Flaherty revient aujourd’hui dans une version restaurée en 2024, visible gratuitement sur la plateforme Henri de La Cinémathèque française. Surnommé « bouton d’or » par Henri Langlois pour la chaleur sépia de ses images, le film capte la vie d’une famille inuit dans l’Arctique canadien. Mais derrière l’apparente évidence documentaire se cache une œuvre profondément construite, où le réel est déjà mis en scène, organisé, dramatisé. Entre observation ethnographique et récit héroïque, Flaherty invente une forme ambiguë, à la fois poétique et problématique. Plus qu’un simple témoignage, Nanouk l’Esquimau interroge la possibilité même de filmer le réel. Sa restauration permet aujourd’hui d’en redécouvrir toute la richesse, mais aussi les zones d’ombre. Un film à voir en famille, autant pour sa beauté que pour les questions qu’il continue de poser au cinéma contemporain. Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty : le réel comme mythe, ou l’invention du film documentaire !

Robert Flaherty, ou la naissance d’un regard

Avant d’être cinéaste, Robert Flaherty (1884-1951) est explorateur. La caméra vient après l’expérience du terrain, après les longues expéditions dans la baie d’Hudson, au contact direct des Inuits dont il partage, un temps, les conditions de vie. Ce rapport au réel précède le geste cinématographique et en détermine profondément la nature.

Une première version de Nanouk l’Esquimau (en 1916) disparaît dans un incendie. Cet accident marque un tournant décisif : Flaherty comprend qu’il ne s’agit pas seulement d’enregistrer le monde, mais de le reconstruire à travers le cinéma. Lorsqu’il retourne dans le Grand Nord (entre 1920 et 1921), il filme avec une intention nouvelle : organiser le réel pour en faire un récit.

Nanouk – de son vrai nom Allakariallak – devient alors une figure centrale, presque mythologique. Autour de lui, Flaherty compose une narration où chaque séquence répond à une logique dramatique : une situation, un danger, une résolution. Le quotidien est structuré, scénarisé, sans jamais perdre son ancrage dans le réel.

Le cinéaste n’hésite pas à faire rejouer certaines scènes, à diriger ses protagonistes, à recomposer des situations. Loin de trahir son sujet, il cherche ainsi à atteindre une forme de vérité plus profonde, émotionnelle, qui dépasse le simple enregistrement.

C’est dans cette tension entre observation et mise en scène que naît un langage inédit. Avec Nanouk l’Esquimau, Flaherty invente sans le nommer une forme hybride, à la frontière du documentaire et de la fiction, qui continue aujourd’hui d’interroger la nature même du cinéma.

Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty : le réel comme mythe, ou l’invention du film documentaire !

Les Inuits, entre présence et projection

À l’écran, les Inuits apparaissent comme les figures d’une humanité primitive et héroïque, vivant en symbiose avec un environnement extrême. Chasse, pêche, construction d’igloos : autant de gestes filmés avec une précision presque chorégraphique, révélant une intelligence du milieu et une économie du geste essentielles à la survie.

Mais cette représentation n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une longue tradition occidentale de fascination pour le Grand Nord, perçu comme un espace vierge, presque mythique. Dès le début du XXe siècle, l’Inuit devient une figure imaginaire : celle d’un être simple, courageux, vivant en harmonie avec la nature.

Robert Flaherty participe à cette construction. Il demande parfois à ses protagonistes de rejouer des pratiques anciennes, déjà abandonnées, pour correspondre à une image plus « authentique ». Ainsi, ce que nous voyons est à la fois vrai et reconstruit.

Pourtant, le film touche à quelque chose d’essentiel : la relation entre l’homme et son environnement. Dans ces étendues blanches, où toute vie semble impossible, chaque geste devient vital, chaque action une conquête.

C’est là que réside la force du film : dans cette tension entre vérité anthropologique et projection occidentale. Une tension qui, aujourd’hui encore, oblige à regarder autrement.

Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty : le réel comme mythe, ou l’invention du film documentaire !

Nanouk l’Esquimau, ou l’invention d’un langage

Présenté en 1922, Nanouk l’Esquimau est souvent considéré comme le premier long métrage documentaire de l’histoire. Mais il est surtout l’invention d’une forme : un cinéma où le réel est organisé, dramatisé, mis en récit.

Flaherty construit son film comme une suite d’épisodes : la chasse au phoque, la tempête, la construction de l’igloo. Chaque séquence repose sur une tension, un suspense, une résolution. Le quotidien devient aventure.

Certaines scènes sont devenues célèbres, comme celle du gramophone, où Nanouk semble découvrir l’objet avec émerveillement. En réalité, la scène est rejouée. Mais peu importe : ce qui compte, c’est l’effet produit, cette rencontre entre deux mondes.

Le film influencera profondément le cinéma, du documentaire ethnographique au cinéma-vérité. Des cinéastes comme Jean Rouch prolongeront cette idée d’un réel partagé, construit avec ceux qui sont filmés.

Surnommée « bouton d’or » pour sa teinte sépia, la copie restaurée en 2024 redonne au film sa matérialité originelle. Elle rappelle que le cinéma est aussi une affaire de lumière, de texture, de mémoire.

Voir Nanouk l’Esquimau aujourd’hui, c’est assister à la naissance d’un art. Un art qui, dès l’origine, doute de lui-même, oscillant entre vérité et fiction. Et qui, peut-être, n’a jamais cessé de le faire.

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Hakim Aoudia.

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