Ce vendredi 8 mai 2026, Louviers a commémoré la fin de la Seconde guerre mondiale dans la cour de l’Hôtel de ville en présence des associations patriotiques, du Conseil municipal des jeunes et de l’Harmonie municipale. Retrouvez l’allocution de François-Xavier Priollaud, maire de Louviers, Vice-président de la Région Normandie.
Allocution de François-Xavier Priollaud
Le 8 mai 1945, c’était il y a 81 ans jour pour jour, l’Europe, notre continent, sortait enfin de la nuit et du brouillard. Six années d’une guerre totale, des villes entièrement détruites, des populations martyrisés, des vies dévastées.
Ce 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitulait. Enfin. Ce jour-là, c’était un mardi, le bruit des armes a cessé. Mais le silence qui revenait n’était pas encore celui de la paix retrouvée. C’était d’abord celui du vertige. Celui d’un monde découvrant l’étendue de ses ruines. Celui d’une humanité bien obligée de regarder en face, ce dont elle s’était elle-même rendue coupable.
Car la Seconde Guerre mondiale ne fut pas seulement le conflit le plus meurtrier de l’Histoire. Elle fut une fracture morale. Une chute de civilisation. Une tentative méthodique d’anéantissement de l’humain par l’humain.
Soixante millions de morts.
Des millions de blessés, d’orphelins, de déplacés.
L’horreur absolue de la Shoah, l’extermination industrielle des Juifs d’Europe ; les camps ; les convois ; les fours crématoires ; l’organisation bureaucratique de la mort.
Des noms demeurent comme des cicatrices dans la conscience universelle : Auschwitz, Birkenau, Treblinka, Ravensbrück.
Et derrière ces noms, il y avait des visages. Des vies. Des familles. Des enfants. Tous innocents.
La barbarie nazie avait tout pensé pour ne laisser aucune trace, pour effacer jusqu’à la mémoire de ces êtres dont elle était fière de nier la dimension humaine.
Mesdames et Messieurs,
J’ai ce matin une pensée particulière pour Pierre-François Veil, le fils de Simon Veil, qui nous a quittés brutalement avant-hier. Avocat, Président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il aura consacré sa vie à œuvrer pour nommer l’innommable et ne jamais cesser de transmettre pour faire toute la lumière sur la vérité historique.
Parce qu’un peuple qui oublie devient vulnérable aux mensonges de l’Histoire.
Et parce que le temps faisant son œuvre, les témoins directs disparaissent. Les survivants se taisent peu à peu pour toujours. Alors il nous revient à nous, à nous tous, désormais de porter cette mémoire à leur place.
Ici, en Normandie, cette mémoire est tout sauf abstraite.
Notre terre porte encore les stigmates de la guerre.
La Normandie fut le théâtre du Débarquement et de la Bataille de Normandie. Elle fut ce champ de bataille gigantesque où s’est jouée une part décisive de la libération de l’Europe. Mais derrière l’épopée militaire, derrière le récit héroïque, il y eut aussi une tragédie humaine immense.
Plus de 20 000 civils normands périrent durant l’été 1944.
La liberté retrouvée eut le goût amer du deuil.
Et nous savons ici, à Louviers, ce que cela signifie. Notre ville fut meurtrie. Des quartiers entiers détruits. Des habitants arrachés à leur existence. Des noms gravés salle des Plaques, derrière moi, et au monument au morts du square Albert 1er, nous rappellent que la « grande Histoire » traverse, je dirais même percute, les destins locaux.
Mesdames et Messieurs,
Le 8 mai 1945 ne marque pas seulement la fin de la guerre. C’est aussi le commencement d’une ère nouvelle qui connaît en ce moment même son crépuscule.
Les Européens, au sortir de l’abîme, avaient compris une chose essentielle : ils ne survivraient pas à un nouveau suicide collectif.
Alors, sur les ruines encore fumantes du continent, ils ont voulu bâtir autre chose.
Ils ont voulu substituer le droit à la force.
La coopération à la confrontation
La volonté d’union à l’esprit de vengeance.
L’Europe est née de cette ambition collective.
Et pendant des décennies, malgré les crises, malgré les tensions, malgré les imperfections, l’Europe a offert à notre continent quelque chose d’inédit dans notre Histoire : une longue période de paix entre grandes puissances européennes.
Cette paix durable, que l’on ne saurait résumer à un simple état de « non guerre », nous a paru si naturelle, si évidente, que nous avons fini par la croire acquise.
C’était une illusion.
Car un nouveau chapitre s’ouvre sous nos yeux. Et qui sait où il va nous mener.
Le retour de la guerre sur le continent européen, avec l’invasion de l’Ukraine, a sonné comme un réveil brutal. Nous découvrons que l’Histoire n’était pas terminée. Que la puissance militaire, les frontières contestées, les logiques impériales, les rapports de force n’ont en vérité jamais disparu.
Partout, les équilibres vacillent.
La relation transatlantique, qui structurait l’ordre occidental depuis 1945, est en train de s’effondrer. Les démocraties doutent d’elles-mêmes. Les nationalismes progressent. Le droit international est piétiné. Les institutions multilatérales sont contestées. La prolifération nucléaire est de retour. Jamais les Nations n’ont dépensé autant d’argent pour acheter des armes.
Et pendant ce temps, les réseaux sociaux accélèrent tout : les peurs, les colères, les manipulations, les fractures.
Nous vivons dans notre chaire la fin de l’après-guerre.
C’est probablement cela, au fond, le grand basculement historique de notre époque.
Nous quittons progressivement le monde né en 1945, avec ses certitudes, ses alliances stables, ses équilibres hérités de Yalta et de la guerre froide.
Un autre monde émerge sous nos yeux. Toujours plus instable. Toujours plus violent. Toujours plus fragmenté.
Face à cette nouvelle donne, ne soyons ni naïfs, ni fatalistes.
Parce ce que la naïveté comme le fatalisme consisteraient à laisser à d’autres décider de notre destin à notre place.
Mesdames et Messieurs,
L’Histoire n’est jamais écrite d’avance.
Et c’est précisément dans les périodes de rupture que l’on a besoin de clarté et de courage. Et vous me permettrez de m’adresser ce matin plus particulièrement à la jeunesse.
La jeune génération, vous n’êtes pas la génération de
« l’après-Histoire ». Vous êtes la génération d’un nouveau commencement.
Vous allez vivre dans un monde plus complexe que celui qu’ont connu vos parents. Sans doute, plus dangereux aussi. Mais vous avez une responsabilité immense : celle de préserver ce que d’autres ont conquis avant vous au prix du sang.
La liberté.
La démocratie.
La paix.
La dignité humaine.
La vérité face à la propagande.
La République face aux haines identitaires.
L’Europe face au retour des murs.
Ces valeurs ne sont pas des acquis administratifs. Elles sont des conquêtes fragiles.
Et l’on découvre toujours trop tard ce que l’on perd lorsqu’on cesse de le défendre.
Le grand défi de notre temps est peut-être là : retrouver le sens de l’essentiel. Et ça, on ne le trouve ni sur Tik Tok, ni sur Instagram.
Il s’agit de retrouver ce qui nous relie les uns aux autres, au-delà des divisions permanentes, des indignations instantanées, des postures médiatiques et des enfermements idéologiques.
Il nous faut savoir retrouver une exigence de vérité dans une époque saturée de confusion.
Dans ce monde nouveau, l’Europe est à la croisée des chemins.
Elle peut devenir un continent marginalisé, divisé, dépendant des puissances extérieures.
Ou elle peut redevenir une puissance démocratique consciente de son destin, capable de protéger ses peuples, de défendre ses intérêts et de porter un modèle de civilisation fondé sur la liberté, la justice et la dignité humaine.
Cela suppose des choix.
Cela suppose de la volonté politique.
Cela suppose aussi des citoyens engagés.
La paix ne se préserve pas par l’effacement. Elle se préserve par la lucidité, par l’unité et par la force du droit.
Mesdames et Messieurs,
Commémorer le 8 mai n’a de sens que si cette mémoire éclaire notre présent.
Sinon, les cérémonies deviennent des habitudes qui s’abîment dans la routine.
Le devoir de mémoire ne se limite pas à faire acte de présence.
Pierre Brossolette disait : « Ce que nos morts attendent de nous, ce n’est pas un sanglot, mais un élan. »
Cet élan doit être celui de la fidélité à nos valeurs.
La fidélité à la démocratie quand elle est fragilisée.
La fidélité à l’Europe quand elle doute d’elle-même.
La fidélité à la paix quand les passions guerrières réapparaissent.
La fidélité à l’esprit de résistance quand les vérités deviennent relatives.
Et malgré les inquiétudes du temps, je refuse le pessimisme.
Parce que notre pays possède des ressources immenses.
Parce que notre jeunesse est talentueuse et engagée.
Parce que l’Europe demeure un espace unique de liberté et de civilisation.
Parce que l’Histoire montre aussi que les peuples savent parfois se hisser à la hauteur des épreuves.
En 1945, au milieu des ruines, beaucoup auraient pu croire que tout était fini.
Et pourtant, une génération a reconstruit.
Elle a rebâti les villes.
Elle a refondé les démocraties.
Elle a réinventé l’Europe.
Elle a recréé l’espérance.
C’est peut-être cela, finalement, la leçon la plus profonde du 8 mai.
Même après les ténèbres, il est toujours possible de rallumer la lumière. Encore faut-il le vouloir.
Alors, en ce jour de mémoire et de recueillement, honorons celles et ceux qui ont combattu pour que nous soyons libres.
Honorons les soldats, les résistants, les déportés et toutes les victimes civiles.
Honorons cette génération sacrifiée qui nous a légué bien davantage qu’une victoire militaire : une certaine idée de l’Homme et de la civilisation.
Et soyons dignes, à notre tour, de cet héritage.
Vive la République,
Vive l’Europe,
Et vive la France.