« J’aurais préféré me casser une jambe ou avoir un accident »
Pierre*, 52 ans, est photographe pour un média national. Il y une vingtaine d’années, il a couvert une suite d’événements tragiques, qui ont entraîné un trouble de stress post-traumatique (TSPT).
Le parcours de Pierre débute au sein de l’armée, à la fin des années 1990. Après une école de photo, il est incorporé au service d’informations de l’armée de terre (Service d’information et de relations publiques de l’armée de terre), dans le cadre de son service militaire. « Je voulais faire du reportage. Je suis rapidement parti à l’étranger, en Bosnie-Herzégovine. J’ai vu des bâtiments détruits et bombardés, des impacts de mortiers… et au retour en France, j’ai commencé à avoir des flashs, des superpositions à la banlieue parisienne avec la Serbie, Sarajevo, Mostar, Foča… et ce contraste à mon retour entre les gens qui tiraient la tronche et des gens que j’avais rencontrés, très accueillants », se souvient-il.
Une fois son service terminé et après un passage en photo de studio, Pierre retourne chez ses parents durant neuf mois, n’ayant pas trouvé de pistes en journalisme. Il finit par rejoindre l’antenne d’un grand média en région. Le photographe n’était pas très serein : « Après un passage par le studio, j’avais peu d’expérience au vu des photos d’actu affichées dans la rédaction, la barre était assez haute. Au début des années 2000, c’était un peu calme pour moi, j’avais entre 4 à 5 jours de piges par mois. Dans le même temps, en tant que pigiste, il fallait que je sois joignable H24. »
Prendre en photo l’horreur
Un jour d’automne, Pierre reçoit un appel en pleine nuit. « Il était 4h26, mon rédacteur en chef m’annonce qu’un train a brûlé. Je pensais que c’était un train de marchandises. Il me dit que c’est un train de voyageurs qu’il y a des victimes et des morts », se remémore-t-il comme si c’était hier. Une fois sur place, il fait ses photos, tandis que les pompiers cassent les vitres du train. Le photographe poursuit : « Les photos ne montrent pas le bruit et l’odeur. Quand j’ai baissé mon appareil photo pour observer ce qu’il se passait, je me suis pris une claque. J’ai eu l’impression que je n’aurais pas dû baisser mon appareil, me croyant protégé derrière lui. Puis mon chef me rappelle, et me demande si j’ai fait des photos de la morgue, une tente qui avait été montée à la va-vite dehors dans une rue toute proche du train. »
Dans la foulée, Pierre avait un tout autre sujet à réaliser vers 10h du matin, pour la présentation d’une chaîne d’assemblage de moteurs d’un constructeur automobile. Passionné d’industrie et de mécanique, il perçoit cette nouvelle mission comme une bouffée d’air frais après le premier sujet très difficile à traiter. Mais le hasard de l’actualité le rappelle rapidement à des réalités dont il se serait bien passé. En effet, un autre chef photo d’un autre bureau l’appelle, pour lui demander s’il peut couvrir un autre accident, à une trentaine de kilomètres d’où il se trouve. Il s’agit cette fois du crash d’un avion. Tous les passagers sont morts, à l’exception du pilote. Pierre raconte : « La scène était apocalyptique, l’empennage (partie arrière de l’avion) était en vrac. Les bruits et les odeurs de kérosène étaient affreuses. À nouveau, il y avait une tente en guise de morgue et les pompiers se dirigeant vers la morgue avec un brancard sur lequel reposait une housse mortuaire. » Pour le photographe qui adore les avions depuis ses 14 ans, la scène de cet accident le touche profondément au point de faire, plus tard, de l’avion un objet de phobie. Bien qu’il eût arrêté de fumer, ce jour Pierre demande une cigarette le matin, et une autre l’après-midi. Il rentre chez lui épuisé. Le lendemain, les deux sujets font toutes les Unes, aux côtés d’un autre carambolage dans une autre région.
Pierre commente : « Cela m’a fait bizarre de me retrouver sur deux événements similaires, en étant très proche, et voir mes images projetées. Je n’en avais pas forcément tiré une fierté particulière. Le surlendemain, c’était fini, il n’y avait plus de parutions. J’ai trouvé choquant de se retrouver au cœur de deux événements, et que la page des actualités se tourne aussi vite. » Après cet épisode, Pierre se remet à fumer, des paquets de 10 cigarettes, qu’il fume en 2h.
De la prise de conscience à la recherche de solutions
Environ un mois plus tard, Pierre ne se sent pas bien, alors qu’il est à une soirée de Noël au bureau régional du média pour lequel il travaille. « Je n’avais qu’une hâte, me retrouver chez moi, en sécurité. Par la suite, j’ai commencé à avoir des symptômes de crise d’angoisse, agoraphobie. Je n’arrivais plus à sortir de chez moi, sauf pour le travail », témoigne-t-il. Faire des courses devient alors presque impossible pour lui : « Je regardais dans mon congélateur, et s’il me restait 5 steaks par exemple, je me disais que si je les coupais en deux, ça m’en ferait 10. » À l’époque, il vivait seul. Aller dans des magasins lui devenait également insupportable, et il n’était pas rare qu’il retourne chez lui sans avoir réussi à en pousser les portes.
Pierre finit par se résoudre à aller consulter son médecin généraliste, puis un psychiatre, avec qui il entame une thérapie comportementale et cognitive (TCC). « Mon psychiatre me conseillait de me forcer à sortir, pour m’aider à traverser ce tunnel. Je me suis orienté vers une psychanalyse, qui était à 60 km de chez moi, pour me forcer à sortir de chez moi et prendre la voiture. Je suis pigiste depuis 23 ans. J’ai toujours gardé un fond anxieux, même si cela allait mieux ces derniers temps. Comme on disait à l’armée “on psychote”, à force de tourner en boucle. » Se sentant enfermé et en danger même sur la route, il préférait prendre la départementale plutôt que l’autoroute, trop enfermante.
Pierre continue d’avoir des flashs : « Lorsque j’allais au stade pour voir des matchs de foot, il m’arrivait de voir dans les tribunes bondées des squelettes et des morts, mais aussi pendant des repas de famille. » Le photographe ajoute : « Un psychiatre m’avait prescrit des antidépresseurs, que j’ai pris. Avant, je pensais que c’était pour les personnes folles ou malades. Et en attendant, je n’ai pas eu de diagnostic. »
Crises d’angoisse
Au terme de 23 années de piges, Pierre signe un CDI pour un poste de photographe, toujours au sein du même média, à 1h30 de route de chez lui.
Après un premier refus d’une formation par son employeur portant sur la gestion du stress et du stress post-traumatique, au motif qu’il n’était pas en poste, il demande à nouveau de suivre cette formation en 2025. Cette dernière a lieu en visio, et dure 3h. « À la fin, je n’étais pas bien du tout, j’étais très irritable et très nerveux, je me sentais fragile et j’avais envie de pleurer, pris dans une sorte de tourbillon émotionnel très désagréable », se rappelle-t-il. Il décide alors de prendre contact avec le médecin du média pour lequel il travaille.
Pierre relate : « J’ai répondu à un questionnaire sur le stress post-traumatique disponible sur l’intranet. On est considéré comme affecté d’un TSPT entre 30 à 33. J’étais à 36. En refaisant le questionnaire quelques jours plus tard, car j’avais minoré certains points, je passe à un score de 38 ou 40. Le médecin suggère de programmer une consultation en visio. Je lui décris le sentiment d’oppression que je sens au niveau de la poitrine, la sensation de déséquilibre au niveau de l’oreille interne, la sensation de marcher de travers, les maux de ventre, les états nauséeux… ça bouffe beaucoup d’énergie les crises d’angoisses, avec parfois des sensations physiques très désagréables, de froid ou de chaud. Une fois que la crise est là, il est parfois difficile d’en sortir. Ça pouvait durer 10 minutes, 15 minutes, et je pouvais ne pas me sentir bien pendant plusieurs jours. »
Peur du jugement d’autrui
Avec le recul, Pierre souffre encore de ces symptômes, de cette « peur d’avoir peur », mais aussi « peur du regard des autres, qui [le] jugent ». Étant assez «balaise» physiquement selon ses termes, il reconnaît : « C’est surtout moi qui portais un jugement sur moi-même. J’arrivais globalement à faire mon travail, sauf une fois pour une compétition de natation durant 3 jours. L’idée d’être “enfermé” dans un environnement surchauffé, moite et bruyant m’avait amené à consulter mon médecin, prétextant une gastro afin d’être arrêté pour échapper à ce sujet. Parfois, je me disais que je préfèrerais me casser une jambe ou avoir un accident qui aurait engendré un symptôme visible et excusable/compréhensible. »
Désormais, Pierre n’a plus de problèmes pour aller faire les courses, passer par l’autoroute, monter dans un bus ou un avion, même si parfois, pour ces derniers, une certaine appréhension peut persister. « Je prends même du plaisir à faire les courses, je prends mon temps. D’un point de vue social, je ne suis pas toujours très à l’aise », concède-t-il. Et d’ajouter : « Le fait d’en parler avec la psy est une décharge, qui me permet d’exprimer ce que je ressens, sans jugement. » Pour autant, le photographe s’interroge : « Peut-on dire à ses collègues et à son N+1 que ça ne va pas psychologiquement ? C’est assez dur de parler de cette forme de handicap invisible, par peur du jugement et de la compréhension que l’interlocuteur peut en avoir. Le statut précaire de pigiste peut probablement jouer aussi. Le fait d’être en contrat m’a permis de me sentir plus légitime d’en parler. » Pour autant, Pierre n’est pas encore complètement serein quand il s’agit de parler de son handicap. Selon lui, « passer d’un statut insécure à un statut secure (en CDI et en poste) a fait s’effondrer toutes les stratégies de protection [qu’il avait mis en place], et l’anxiété a pu ressurgir. Les photographes sont plus sujets au TSPT, car il sont à distance derrière leur appareil. Ils font les légendes, puis les éditeurs les réécrivent. Il n’y a pas de temps de mise en mots, ce que font les rédacteurs ou vidéastes en écrivant leur dopesheet (contenu du tournage) ». Une verbalisation qui a pu manquer à Pierre depuis ses débuts en photo.
L’EMDR, outil efficace
Sur les recommandations du médecin de son entreprise, le photographe vient de débuter des séances d’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing, soit « Désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires » en français). Pierre explique : « Cela fonctionne bien, même si certaines images ressurgissent, et que c’est très épuisant. Le syndrome du stress post-traumatique a pu être confirmé, ce qui a débloqué des séances supplémentaires, prises en charge par ma mutuelle. »
Pierre prend depuis un mois un antidépresseur pour « au moins 6 mois ». Il estime ce traitement « plus efficace qu’un anxiolytique qui va agir sur une courte période, générant une addiction et une habituation à des prises ponctuelles pouvant devenir de plus en plus fréquentes au fil du temps. On l’emmène toujours avec soi pour une prise rapide, comme une “roue de secours”, alors que l’antidépresseur, même si les premiers jours de prises peuvent être désagréables et faire ressurgir de l’angoisse et de l’agitation, se prend une fois par jour ».
D’autres outils existent, parmi lesquels Tetris, qui « en remettant des formes géométriques en place, permettrait de remettre, en jouant, les idées en place dans le cerveau à l’issue de la couverture d’un sujet compliqué ».
Un retour au corps
Pierre a pu s’approprier d’autres stratégies qui l’aident : « Dans une situation stressante, faire du tapping(“tapotement”) avec une alternance gauche/droite avec ses doigts, sur les cuisses lorsqu’on est assis ou debout ou de façon plus discrète avec les doigts de pied, stimule les deux côtés du corps et du cerveau. Cela permet aussi un retour au corps afin de se sortir de la mentalisation », énonce-t-il. La respiration et la cohérence cardiaque sont également des remèdes efficaces, au point qu’il lui arrivait de « se demander depuis quand [il n’avait pas] respiré », étant sujet à l’apnée du sommeil. Autre méthode éprouvée : détendre le nerf vague, pour « calmer une réponse inadaptée du système sympathique », en positionnant ses mains sur la nuque, regarder d’un côté en haut à gauche en respirant profondément afin de provoquer un bâillement et renouveler l’opération à droite, toujours vers le haut, pour conduire au bâillement.
« Il est aussi important de séparer le travail du privé. Ne pas travailler depuis son lit, pour ne pas associer l’endroit où l’on est censé être détendu et serein à un sujet sordide par exemple. L’idéal est d’avoir un espace de travail chez soi ou ailleurs afin de bien dissocier vie privée et vie professionnelle, ce qui est le cas pour les pigistes et bon nombre de titulaires avec le développement du télétravail », recommande le photographe.
Ne pas rester dans son coin
Après toutes ces années d’errance médicale, Pierre aurait « aimé savoir tout ça plus tôt ». « Il y a 23 ans, on n’en parlait pas autant. C’était “va faire ton sujet, si tu ne te sens pas bien, viens on va boire une binouze”. L’alcool est associé à la convivialité mais il agit, chez une personne souffrant de TSPT comme un anxiolytique qui va “endormir/calmer” le mental mais peut conduire à une addiction. Les premiers secours en santé mentale commencent à se démocratiser. Je suis concerné, j’aurais bien aimé trouver des personnes pour avoir du réconfort et une écoute », déplore-t-il aujourd’hui.
Pierre, qui va maintenant beaucoup mieux, conseille de « ne pas rester dans son coin. Ce n’est pas toujours évident, surtout pendant une crise d’agoraphobie ou d’angoisse, il faut aller consulter son médecin, qui pourra aider à trouver des solutions. Il ne faut pas en rester là et consulter un psychologue ou psychiatre, en fonction des possibilités, et ayant suffisamment de connaissance du TSPT. L’EMDR semble le plus adapté pour ce syndrome ».
* La personne ayant souhaité rester anonyme, son prénom a été changé.
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