Serbie : l’invisibilisation des personnes migrantes

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La Serbie, l’un des pays non membres de l’Union européenne de la route des Balkans, applique une politique migratoire rude, orchestrée par l’UE à laquelle elle souhaite adhérer. Ce pays de transit, emblématique des difficultés du parcours migratoire, tente d’invisibiliser les exilés soumis aux passeurs et aux lois du pays. En plein cœur de l’hiver, reportage aux côtés de l’association serbe Klikaktiv.

A travers ce diaporama sonore, découvrez le travail de l’association Klikaktiv à la frontière serbe

Documenter les violences aux frontières de l’Union européenne

Milica Svabic et ses collègues remplissent le coffre du van[1]. Une borne pour recharger des téléphones portables, des cartons de béquilles, de gants, de bonnets, du shampoing à dose unique. Klikaktiv est l’une des rares organisations locales à se rendre régulièrement aux abords des frontières serbes. Depuis neuf ans, cette association partenaire du CCFD-Terre Solidaire procure assistance juridique et aide psychologique aux personnes engagées sur la route vers la forteresse Europe.

Klikaktiv peut ainsi documenter les violences et refoulements aux frontières de l’Union européenne[2] où sont déployés, au gré des mouvements migratoires, des agents de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Frontex apporte en effet un soutien dans la gestion de ces frontières. Après l’extension de son mandat voté en 2019, les agents permanents de Frontex devraient même passer de 3 500 en 2023 à 10 000 au total en 2027.

Des enjeux énormes pour un pays de 7 millions d’habitants

Chaque semaine, deux des trois salariés permanents de l’association, accompagnés de leurs interprètes afghan et syrien, empruntent cette route des Balkans. Elle reste la deuxième voie migratoire la plus active pour les réfugiés qui ont dû fuir les persécutions – principalement en Syrie et en Afghanistan – et qui tentent d’atteindre un pays sûr de l’UE.

Les enjeux sont donc énormes pour ce petit pays d’à peine sept millions d’habitants, entouré de huit frontières, dont quatre avec l’UE. D’autant que depuis 2012, la Serbie a rejoint la liste des candidats officiels à l’adhésion. Le 27 octobre 2023, la police a ainsi déployé une vaste opération dite de lutte contre l’immigration clandestine aux frontières hongroises, croates et roumaines. Depuis, les personnes migrantes ont été transférées dans des camps de rétention dans le sud du pays ou envoyées en Bulgarie ou en Macédoine.

Une politique migratoire dominée par l’aspect sécuritaire

Le van file à vive allure. Rien ne laisse deviner la frontière croate au loin. 250 kilomètres, dont 137 délimités par le Danube. Des champs à perte de vue. Pas de mur, contrairement à la Hongrie où le président Viktor Orbán compte ainsi « endiguer la crise migratoire ». « Cela pourrait arriver ici tôt ou tard si l’Europe l’exige », lâche amèrement Milica.

Au conditionnel toujours, l’UE indique ce que devraient faire les pays de la région des Balkans occidentaux en matière de politique migratoire : en mai 2023, la Serbie a par exemple levé son régime d’exemption de visas avec l’Iran, l’Égypte, la Tunisie, Cuba, le Burundi et l’Inde sous la pression de l’Ouest.

Selon Frontex, entre janvier et août 2023, cette politique de visa plus stricte aurait engendré une baisse de 19 % des passages sur la route des Balkans.

Ce processus d’européanisation consiste à harmoniser la politique migratoire de l’UE et de ses États membres avec la politique migratoire serbe, dominée par l’aspect sécuritaire de la gestion des migrations et du contrôle des frontières.

Marija Pavicevic, doctorante en science politique affiliée à l’Institut Convergences Migrations.

Serbie : « L’antichambre de l’UE »

Certains observateurs parlent même de la Serbie comme de « l’antichambre de l’UE ». Très concrètement, cela passe par la construction et le financement de camps « d’accueil » aux frontières. Ces camps gérés par l’État que l’on aperçoit à quelques kilomètres de l’entrée de Šid, petite ville frontalière de la Croatie.

En bordure de l’autoroute, accolées à une station-service, deux tentes blanches, construites par Médecins sans Frontières en 2015, se détachent dans le ciel gris.

On l’appelle le “game camp”. “Le game” est ce moment où les migrants passent la frontière ; ce camp est donc leur dernier stop avant la traversée.

Milica Svabic, salariée de Klikaktiv

L’association s’y est souvent rendue pour constater les conditions de vie désastreuses et informer les exilés sur leurs droits, ce que la Serbie ne fait pas. « Leur seul espoir est de quitter ce pays transit », affirme Milica. Du point de vue de l’UE, c’est une zone tampon.

C’est une migration circulaire dans laquelle les personnes sont maintenues. En les gardant dans des camps, le gouvernement remplit le cahier des charges de l’UE et touche des subventions pour sa “politique d’accueil” dans le transit. Mais elles ne peuvent pas rester, la procédure d’asile étant volontairement dysfonctionnelle. Donc les personnes sont ballottées d’une frontière à une autre, entre la Bosnie, la Croatie, la Hongrie.

Marija Pavicevic.

Une politique ambiguë qui traque, violente et invisibilise les exilés. « Le camp a été vidé, renchérit Milica. Or, en décembre dernier, il y avait plus de 900 personnes. Elles ont été envoyées à la frontière du Monténégro, car les habitants de Šid sont anti-migrants. Il fallait effacer leur présence avant les élections législatives fin décembre. » Élections d’où est sorti vainqueur le parti du président nationaliste serbe Aleksandar Vučić.

Traces de passage

Cartes de téléphone « transit », cannettes de boissons énergisantes, papiers administratifs déchirés sont les seules traces au sol d’un passage rapide. Ce sont les mêmes déchets amoncelés à terre que l’on retrouve dans un squat informel, à Kuzmin, dernier village avant Šid. Cette ancienne gare routière désaffectée est entourée de champs et d’une voie ferrée. Les membres de Klikaktiv sont accueillis par des petits chiens, seul indice d’une présence dans ce lieu désert en pleine journée.

« White House », « Open the borders » ont été tagués sur le bâtiment où toit et fenêtres sont éventrés. Milica regarde où elle pose les pieds. « Il a dû y avoir une descente de police, ce n’était pas autant le chaos il y a quelques semaines », s’étonne-t-elle.

Les passeurs gèrent ce lieu ; ils décident de qui reste, qui part et quelle frontière les hommes seuls ou les familles traverseront. Certes ils nourrissent les gens, mais ils limitent leur liberté ».

Milica Svabic

Pour peu que les exilés atteignent les frontières. Milica pointe du doigt les rails à quelques mètres du squat : « Il y a eu plusieurs accidents sur ces voies ferrées. » Comme celui de cette fillette de six ans, Madina Husini, tuée sur les rails à Šid, après avoir été expulsée de force du territoire croate avec sa famille. Sa tombe est dans l’un des cimetières de la ville. Des ONG croates s’étaient déplacées pour lui offrir une sépulture digne.

À côté d’elle, huit monticules de terre font office de pierres tombales. Des jeunes anonymes morts à la frontière dont l’histoire ne retiendra rien. Vulk Vuckovic, le coordinateur de Klikaktiv, est penché sur l’une d’elles :

Les lettres du prénom et la photo de ce jeune homme s’effacent. Nous collectons des données sur les personnes disparues ou mortes et enterrées en Serbie, car, un jour, qui sait, les familles chercheront peut-être leur corps.

Vulk Vuckovic, coordinateur de Klikaktiv

Corridor humanitaire

« Avez-vous subi des violences aux frontières ? » est la première chose que Milica demande aux jeunes qu’elle croise un kilomètre plus loin, dans le centre de Šid. De jeunes garçons isolés, hébergés dans un camp officiel pour mineurs, prennent un thé proposé par l’ONG de volontaires internationaux No Name Kitchen.

« Les traversées des frontières turques et bulgares ont été particulièrement difficiles et violentes. J’ai été attrapé par la police », raconte Jamal, 19 ans. Tout de noir vêtu, une capuche relevée sur la tête, il a le regard creusé par de larges cernes. Il a quitté Kaboul (Afghanistan) à pied il y a neuf mois.

Cela fait deux semaines que j’attends de l’argent de ma famille dans ce camp pour payer un passeur, traverser la frontière et rejoindre la France. Mais mon père gagne seulement de quoi nourrir la famille au jour le jour. 

Jamal, 19 ans

Jamal regarde avec un brin d’envie deux jeunes devant lui qui s’apprêtent à faire un « game ». Sac de couchage sur le dos, doudoune et chaussures de montagne aux pieds, ils tenteront de grimper à l’arrière d’un camion à la frontière croate pour poursuivre leur voyage. Vulk et Milica leur glissent des gants et deux bonnets.

Ce non-respect des droits humains et le manque d’informations sur la demande d’asile placent tous ces gens à la merci des passeurs. Ce n’est qu’une question de semaines avant que des vagues de populations libanaise, palestinienne et turque arrivent, aux côtés des Syriens, des Afghans et des Turcs qui continuent de fuir leur pays. Quand l’Europe va-t-elle établir un corridor humanitaire et accueillir dignement ?

[1] Financé en avril 2023 grâce au CCFD-Terre Solidaire.

[2] Dans son dernier rapport, Klikaktiv a noté que de juillet à septembre 2023, 252 bénéficiaires de l’association ont été refoulés vers la Serbie au moins une fois.

Aller plus loin :

Article : Clémentine Méténier | Photo de couverture : Sidonie Hadoux | Diapo sonore : prise de son et montage son : Clémentine Méténier ; photographie et montage : Sidonie Hadoux

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Lili Payant