Sous le couvert paisible de la forêt de Sénart se cache un paysage de guerre. Tranchées en relief, fossés sinueux et talus oubliés témoignent d’un épisode méconnu de la Première Guerre mondiale.
La forêt qui cachait la guerre
À première vue, la forêt de Sénart semble immobile et parfaitement plate. Pourtant, pour l’un des deux archéologues de l’ONF, Guillaume Benaily, ce paysage tranquille est traversé de signes. Dans un milieu naturellement horizontal, la moindre dépression ou élévation interroge. Ici, un fossé. Là, un talus. Très vite, certaines formes attirent l’attention : des tracés sinueux, irréguliers, qui ne correspondent ni à l’érosion naturelle ni aux fossés de drainage rectilignes creusés au XIXe siècle pour assécher cette forêt humide. Ces lignes qui serpentent dans le sous-bois ne sont pas naturelles. Leur géométrie, leur continuité et leur implantation révèlent une intervention humaine. En s’en approchant, la lecture du terrain devient plus précise : deux levées de terre encadrent un creux central, organisé en zigzag. La structure est massive, parfois haute de plus d’un mètre, et suffisamment étendue pour suggérer un aménagement défensif. Dans une forêt plate, une telle architecture ne peut être le fruit du hasard.
Des tranchées pas comme les autres
Ces vestiges surprennent car ils ne ressemblent pas aux tranchées emblématiques des champs de bataille du nord-est de la France. À Sénart, elles ne sont pas creusées profondément dans le sol : elles sont surélevées. Cette particularité s’explique par une contrainte majeure : la nappe phréatique affleure à quelques décimètres seulement. Creuser aurait condamné les soldats à l’eau et à la boue. Les ingénieurs du génie ont donc adapté leur dispositif. La terre est prélevée à proximité dans des zones d’emprunt encore visibles aujourd’hui pour former des talus. À l’intérieur, la tranchée est aménagée en créneaux. Ce tracé en zigzag permet d’éviter les tirs en enfilade et de protéger les soldats lors d’un assaut. Autour de ces lignes de tir s’organise un système complet : postes de mitrailleuses, fossés arrières servant de boyaux de communication, chemins protégés reliant les différents ouvrages.
Quand les arbres gardent la mémoire
C’est par un long travail d’archives et de recoupements que l’origine des ouvrages a été établie : ces structures appartiennent au camp retranché de Paris aménagé dès la mobilisation le 4 août 1914 pour renforcer la défense de la capitale après la bataille de la Marne. Ce qui rend Sénart unique, c’est la manière dont les impératifs militaires ont été conciliés avec la gestion forestière. Les coupes ont été limitées, pensées, encadrées. Les arbres à conserver ont été balisés afin de garantir la régénération du massif. La forêt n’a pas été sacrifiée à la défense : elle a été intégrée à la stratégie. Ce choix a eu une conséquence décisive. Là où les tranchées creusées en terrain agricole ont disparu sous les labours, celles de Sénart ont été préservées par le couvert forestier. Les arbres ont repoussé avant que les reliefs ne s’effacent, stabilisant les talus et les fossés.