Mesdames et Messieurs les ministres, cher Nicolas, chère Éléonore,
Madame la secrétaire générale,
Mesdames les directrices, et [Messieurs] les directeurs,
Mesdames les ambassadrices, et [Messieurs] les ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Avant de débuter, permettez-moi d’abord d’adresser en notre nom à tous, avec les parlementaires qui sont présents ce matin, un message de condoléances et de solidarité aux victimes de la tragédie survenue à Crans-Montana, dans la nuit du 31 décembre, ainsi qu’à leurs familles. Neuf de nos compatriotes y ont perdu la vie et 25 Français figurent parmi les blessés. Merci aux équipes du ministère qui, à Paris et en Suisse, ont porté secours et assistance aux victimes et à leurs familles. Un hommage leur sera rendu aujourd’hui en Suisse, en présence du Président de la République.
Vous le savez, vous qui en êtes les premiers témoins et les acteurs, le monde est en pleine bascule géopolitique et cognitive. Le défi qui se présente à nous est double : d’une part, nous voyons des États, des régions entières, s’élever dans la hiérarchie des puissances à une vitesse inédite. Pour ces peuples, le rattrapage économique peut sonner comme une revanche sur l’Occident. Le plus souvent, il attise les appétits de puissance et la quête insatiable de la croissance, de la richesse, de l’expansion. D’autre part, l’invasion de la technologie dans nos vies quotidiennes représente un véritable choc anthropologique pour nos sociétés. Elle atomise nos relations sociales, horizontalise la parole publique et met en péril la capacité de nos démocraties à bâtir un récit commun. Ce mouvement s’accélère sous nos yeux et d’une certaine manière, il peut nous désorienter.
Le fait marquant de ce début d’année concerne nos alliés. Des alliés avec lesquels nous ne sommes pas toujours alignés : les États-Unis d’Amérique. Un peuple avec lequel nous, Européens, et plus encore nous, Français, avons une histoire longue et singulière, forgée dans les guerres et les révolutions communes. En quelques mois, la nouvelle administration américaine a décidé, et c’est son droit, de repenser les liens qui nous unissent. C’est aussi notre droit de dire non à un allié historique, tout aussi historique soit-il, lorsque sa proposition n’est pas acceptable. Lorsqu’il faut dire non, le meilleur moment est toujours le premier.
Alors, dans ce contexte, pensons en avance. Ne contemplons pas le passé et regardons le monde droit dans les yeux.
Oui, le monde tel qu’il s’est relevé des deux dernières guerres mondiales est bel et bien derrière nous. Et l’avenir de l’Europe, l’avenir de notre pays s’en trouve interrogé. 100 ans après les accords de Locarno, 80 ans après la création des Nations unies, 35 ans après la chute de l’URSS, partout, nous voyons le monde en proie à la brutalisation.
Brutalisation du droit international, bafoué dans ses principes fondateurs. Au Soudan, dans les Grands Lacs, à Gaza comme en Ukraine, des millions de femmes, d’enfants, de civils innocents exposés à la mort ou à l’exil. En Europe, en Amérique latine, en Asie, la souveraineté des nations est remise en cause par des pays membres permanents du Conseil de sécurité. Ceux-là même qui ont la responsabilité d’être les gardiens de l’ordre international et de ses institutions. Nous vivons un paradoxe : ceux qui ont imaginé l’ordre international fondé sur le droit considèrent aujourd’hui qu’ils ont plus à gagner à le violer qu’à le protéger. Ce n’est pas notre conception. Défendre le droit international, cela suppose d’en protéger les principes, les institutions, mais aussi les juges qui sont aujourd’hui attaqués. C’est pour cela que nous menons une campagne ardente pour le siège à la Cour internationale de justice, avec notre candidat François Alabrune.
Brutalisation de l’architecture internationale de stabilité, alors que le traité New Start expirera dans quelques jours et que la conférence d’examen du traité de non-prolifération s’ouvrira dans quelques semaines. Nous voilà de nouveau confrontés au risque de prolifération nucléaire. Nous en sommes réduits à devoir convaincre, une nouvelle fois, que seul un règlement négocié peut mettre un terme au programme nucléaire iranien. Mais cela va plus loin. Certaines puissances dotées n’ont plus seulement recours à la logique défensive de la dissuasion : elles la brandissent comme l’assurance-vie de leurs agressions coloniales.
Brutalisation aussi des relations commerciales, soumises à des logiques de conflictualité et de prédation, comme si les règles de l’Organisation mondiale du commerce n’étaient plus qu’un lointain souvenir.
Brutalisation, nous le voyons, vous le voyez, des attaques contre l’Occident par des nations révisionnistes qui ne reculent devant rien pour accroître leur emprise sur les pays les moins avancés.
Nul ne peut deviner quelles seront les conséquences dramatiques de cette lame de fond, de cette brutalisation. Et à dire vrai, ce n’est pas la question. La seule question qui vaille, c’est celle du choix : quel choix faisons-nous face à la brutalisation ?
Le Président l’a rappelé hier devant vous, il y a deux écueils qu’il nous faut éviter et dans lesquels il serait pourtant si facile et si confortable de nous installer.
Le premier écueil serait de nous résigner, de nous lamenter du surgissement de la violence et de la force, de les condamner de manière passive, de nous complaire dans la posture de l’herbivore indigné par la décomplexion du carnivore. Nous deviendrions alors les commentateurs, les spectateurs de notre propre impuissance.
Le second écueil serait de rejeter à notre tour les principes que la France, avec d’autres, a portés. Tourner le dos à notre histoire, considérer que ces règles, pour lesquelles d’autres avant nous se sont levés, n’avaient de sens que dans le monde d’hier, qu’elles n’en ont plus aujourd’hui et qu’elles n’en auront plus demain. Et qu’il nous faudrait nous en émanciper, car la loi du plus fort est toujours la meilleure. Telle n’est pas la morale de la France. « Je tiens de ma patrie un cœur qui la déborde. Et plus je suis Français, plus je me sens humain. » disait René Cassin, qui fut, avec Eleanor Roosevelt, le principal artisan de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Les peuples du monde doivent rester les destinataires de notre message, du message universel de la France. Il nous faut continuer à écrire ses mots si puissants : liberté, égalité, fraternité, dignité, démocratie, science, éducation. Y renoncer, ce ne serait ni dans notre intérêt, ni à notre portée.
Alors nous résigner, d’une part, tourner le dos à ce que nous sommes, d’autre part, deux écueils, deux impasses.
Non, la bonne attitude, la seule attitude qui vaille, c’est la résistance à cette brutalisation du monde, qui passe par l’affirmation de quelques principes simples.
Premier principe : les logiques de domination, si fascinantes soient-elles pour les observateurs, sont vaines et vouées à l’échec. Parce que les nouveaux empires portent, nous le voyons bien, en eux-mêmes les conditions de leurs propres faiblesses. Et non seulement les grandes puissances ont leurs propres faiblesses internes, qui sont largement documentées, et je n’y reviens pas, mais à chaque fois qu’une nation a cherché à étendre démesurément son influence, son empreinte économique ou son territoire au détriment des autres, elle a fini par tout perdre, aveuglée par son hubris. Chaque nation du monde est confrontée à sa propre finitude. La mesure est la condition de l’équilibre, c’est cet équilibre qu’il faut chercher avec ardeur. C’est la raison pour laquelle, sous notre présidence, le G7 s’emparera de la question des grands déséquilibres mondiaux et de leur résolution. Surproduction chinoise, sous-investissement européen, surendettement américain et sous-développement des pays les moins avancés, par un diagnostic partagé et des politiques coordonnées, nous rechercherons un nouvel équilibre soutenable pour tous.
Deuxième principe : il n’y a pas de Sud global, pas plus qu’il n’y a d’Occident collectif. Voilà des concepts politiques construits par nos adversaires pour tenter de nous affaiblir. Oui, nous assistons à une fragmentation du monde. Mais non, elle ne se fait pas le long de lignes géographiques. La vraie ligne de fracture sépare ceux qui soutiennent le multilatéralisme, l’ordre international fondé sur les règles d’un côté, et les autres. Avec le Pacte pour la prospérité, les peuples et la planète, la France a montré la voie d’une relation plus juste entre les pays les plus et les moins avancés, à l’écart des postures géopolitiques stériles et des logiques de blocs. Là encore, la présidence française du G7 s’inscrira dans le même esprit, en suscitant un dialogue approfondi entre les grandes démocraties industrielles et les grands pays émergents, à commencer par l’Inde qui préside les BRICS et dont le Ministre des affaires étrangères, mon ami le docteur Jaishankar, est l’invité d’honneur de notre trente-et-unième conférence. La France, parce que c’est sa vocation, parce que c’est notre intérêt, la France est, et restera, la voix de ceux qui refusent les logiques de blocs.
Troisième principe : le droit international n’est pas mort. Ses principes fondateurs sont justes, mais les institutions qui les portent sont en panne et doivent être refondées. La Charte des Nations unies n’est pas une création spontanée d’il y a 80 ans. C’est le fruit de l’esprit européen, c’est le fruit d’un processus lent de maturation, initié depuis les traités de Westphalie et fruit de la lassitude des peuples endeuillés par des guerres sans fin. Intangibilité des frontières, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, non-recours à la force, ces principes sacrés restent parfaitement valides pour régir les relations entre les peuples. Le droit international doit être défendu par principe car il est le bouclier de ceux qui n’en ont pas. Il est un bien commun, il est la condition de la paix, de la stabilité et de la sécurité du plus grand nombre. Chaque nation, si puissante soit-elle, à un moment de son histoire, a toujours le besoin de se placer sous la protection du droit.
Mais disons-le, les institutions qui sont les gardiennes de ce droit sont aujourd’hui en panne. À commencer par le Conseil de sécurité des Nations unies qui ne parvient plus à faire respecter le droit, faute de légitimité. C’est la raison pour laquelle, je ne vous surprendrai pas, la France cherchera en 2026 à le réformer, en modifiant sa composition pour y accueillir de nouveaux membres permanents, et en particulier deux pays africains. Pour cela, il nous faudra parvenir enfin, après des années, à faire adopter un texte en ce sens par l’Assemblée générale des Nations unies.
Voilà les trois principes à partir desquels nous devons résister à la brutalisation du monde. Et la résistance à la brutalisation du monde doit s’organiser ici, en Europe. D’abord parce que de l’Asie du Sud-Est à l’Amérique latine, en passant par l’Afrique, des peuples libres et désirant le rester attendent que l’Europe se lève et montre la voie, une nouvelle fois.
Non, l’Europe n’est pas au bord de l’effacement civilisationnel. Et les voix présomptueuses qui le prétendent feraient mieux de prendre garde à leur propre effacement. La civilisation européenne est ineffaçable. C’est une civilisation de l’esprit qui s’est forgée patiemment depuis deux millénaires. Deux millénaires parsemés d’échecs et de succès, de flux, de reflux, de guerres, de paix, qui ont donné naissance à l’une des constructions politiques les plus abouties de l’Histoire, l’Union européenne, qui naquit dans le Salon de l’Horloge du Quai d’Orsay le 9 mai 1950. Et de fait, on vit mieux en Europe que dans les autres régions du monde. Mieux qu’en Chine, mieux qu’aux États-Unis. On y vit plus libre, on y vit plus longtemps, plus démocratiquement. Paul Valéry avait raison : « Les autres parties du monde ont eu des civilisations admirables, des poètes de premier ordre, et même des savants. Mais aucune partie du monde n’a possédé cette singulière propriété physique : tout est venu à l’Europe, et tout en est venu. » Et regardez, dix pays sont aujourd’hui candidats pour rejoindre l’Union européenne. Quelle autre organisation politique dans le monde peut en dire autant ? Et regardez, à Tbilissi comme sur le Maidan en 2014, des peuples se lèvent et chantent leur aspiration à la démocratie, au son de l’Ode à la Joie, et brandissent le drapeau européen comme un symbole d’espérance. Quel autre idéal politique dans le monde suscite un tel engouement ?
Alors non, la civilisation européenne ne s’effacera pas. Mais oui, notre organisation politique est aujourd’hui en danger. Malgré sa stabilité, si précieuse dans un monde imprévisible, malgré ses immenses richesses scientifiques, technologiques, culturelles et financières. Je sais votre engagement collectif pour promouvoir notre engagement européen, tout comme celui de Benjamin Haddad et l’énergie qu’il y consacre.
Mais malgré cette prévisibilité, malgré ces richesses immenses, notre organisation politique européenne est en danger, menacée de l’extérieur par des adversaires qui tentent de détricoter les liens de solidarité qui nous unissent, qui rêvent d’exploiter à nouveau nos divisions comme ils l’ont fait confortablement pendant des siècles. Qui déjà, on l’a vu encore la nuit dernière en Ukraine, commencent à tester la force de notre Union, par la menace, par la coercition, comme en témoignent les incursions territoriales sur le flanc oriental, le chantage commercial, les prétentions sur le Groenland, qui n’est pourtant pas à vendre. C’est un soutien affirmé aussi apporté par certains à des forces politiques qui veulent tourner le dos à l’héritage européen. Et puis ce sont des sanctions prises à l’encontre de nos entreprises ou d’un ancien Commissaire européen, et qui sont en réalité un défi lancé à notre capacité à choisir nos règles sur notre sol, par nous-mêmes. Sur ce sujet, je le dis clairement, si le gant devait être jeté, la France le relèverait.
Notre Union est également menacée de l’intérieur par la lassitude démocratique. Une fatigue engendrée par des institutions perçues comme trop lointaines, produisant aveuglément de la norme, et violant chaque jour un peu plus un principe sur lequel notre Union est fondée, le principe de subsidiarité.
Alors soyons lucides, rien ne nous garantit aujourd’hui que nous vivrons encore au sein de l’Union européenne telle que nous la connaissons dans dix ans. Rappelons-nous les mots de Raymond Aron en 1939 : « Je crois à la victoire finale des démocraties mais à une condition, c’est qu’elles le veuillent. »
Alors notre intérêt, l’intérêt de la France, c’est que l’Europe se redresse, qu’elle se lève, qu’elle s’affirme comme une grande puissance démocratique et indépendante, avec la même force et la même détermination qu’un empire. Qu’elle tienne sa frontière contre toutes les menaces, venues du Kremlin, du programme nucléaire iranien ou du terrorisme islamiste, contre toute forme de concurrence déloyale ou de coercition économique, contre toute ingérence dans les processus électoraux de ses États membres. Que l’Europe tienne bon, qu’elle tienne ferme.
Ce redressement de l’Europe se joue aussi, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, dans l’attention accrue que nous devons porter à notre voisinage immédiat. Je pense à l’Ukraine bien sûr, mais dans les Balkans occidentaux, où l’aspiration à rejoindre l’Union européenne est forte, elle doit être accompagnée. Ceux qui ont lu Ivo Andric ou Ismaïl Kadaré savent que nous partageons une communauté de destin avec cette région. Des ponts, déjà, ont été jetés. Dans le Caucase aussi, où nous devons tendre la main à des partenaires avec lesquels nous avons parfois eu des désaccords. Soyons pragmatiques, soyons des partenaires fiables, pour les accompagner dans leur parcours vers l’Union européenne, c’est notre intérêt partagé.
Ce redressement européen est encore possible, mais il reste peu de temps. C’est pourquoi nous nous mobilisons tous sans relâche pour que l’agenda de la Sorbonne, et celui établi à Toulon plus récemment par le Président de la République et le Chancelier allemand, soient mis en œuvre sans délai.
Car chacun le sait ici, la clef du redressement de l’Europe, c’est une ambition partagée avec l’Allemagne qui par l’histoire et la géographie, est le premier de nos partenaires. Et si je puis dire, au-delà de la mise en œuvre de l’agenda de Toulon, il nous faut créer des liens de solidarité nouveaux entre nos deux peuples. Le récent sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique a jeté les fondations de ce qui pourrait prendre la forme, à l’ère de l’intelligence artificielle et du quantique, d’une mise en commun schumanienne de notre puissance de calcul, de nos talents, de nos données. Alors en 2026, faisons du numérique ce que le charbon et l’acier furent en 1950, au service d’un couple franco-allemand qui, avec la Pologne, au sein du triangle de Weimar, est capable d’entraîner l’Europe.
Mais pour avancer et pour faire avancer l’Europe, il faut être lucides sur la situation de notre pays. La France est, et restera, une grande nation. Mais sur l’échelle du développement, d’autres pays nous ont rejoints ou dépassés. De jeunes nations ont émergé qui contestent notre place. Si nous refusons de le voir, nous perdrons inexorablement de notre capacité à faire bouger les lignes.
Et pourtant, pour reprendre les mots du général de Gaulle, « la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang. Seules de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même. La France ne peut être la France sans la Grandeur ».
Notre force à l’extérieur est très directement conditionnée par notre force à l’intérieur. Force militaire, force économique, force morale.
Aujourd’hui, certains répandent l’idée qu’il est déjà trop tard, que le déclin est inexorable et que nous avons déjà perdu - il suffit d’ouvrir les journaux du jour. Derrière la façade patriotique de leurs discours, ils tentent de diffuser l’esprit de défaite, cherchent des boucs émissaires pour apaiser la colère et préparent discrètement la capitulation.
Je ne peux m’y résoudre, nous ne pouvons pas nous y résoudre. Ne baissons pas la tête, ne baissons pas les bras, parce que nous savons que la France est prête au rebond. Elle en a la force d’âme. Les Françaises et les Français, sur le territoire national comme à l’étranger, en ont le talent. Et leur génie nous interdit la résignation morose et le pessimisme fatigué. Soyons prêts à fournir les efforts nécessaires. Délestons notre pays de ses servitudes financières. Bri