1995 : La conquête féministe du mouvement social - Fondation Copernic

Compatibilidad
Ahorrar(0)
Compartir

Article initialement publié dans « L’Anticapitaliste – la revue mensuelle du NPA » -n°172-173 – « Combats et débats dans la grève de 1995 » Revue L’Anticapitaliste n° 172-173 (Décembre 2025-janvier 2026)

« AD (...) le travail de mémoire est fondamental, c’est considérer qu’on est une chaîne humaine et que si on est ce qu’on est aujourd’hui, c’est parce qu’il y a eu un certain nombre d’événements, un certain nombre de combats avant nous et c’est ça qui nous forge.

Hélène : Oui mais à quoi elle sert la mémoire, si tu ne t’occupes que de la mémoire, à ce moment-là, tu ne penses qu’à conserver des acquis, t’as pas envie d’aller plus loin.

A.D : Non, parce que ça peut être le début d’une action ; ce n’est pas forcément une passivité. Si tu dis à des nanas qui hurlent quand tu prononces le mot de féministes que si elles peuvent faire l’amour sans avoir peur de tomber enceinte, c’est grâce à ces femmes là, elles auront peut-être une autre vision des choses et peut-être qu’après elles iront plus loin.

Chrystelle : Moi, c’est depuis que je suis militante que je me rends compte qu’il y a eu des choses et que je m’informe. »[1]

Les Marie pas claire et Anne Dhoquois

A l’heure des mobilisations que l’on souhaiterait « déferlantes » face à une montée exponentielle de l’extrême-droite, nous pouvons regarder de plus près ce que les mobilisations féministes de l’automne 95 pourraient nous apprendre d’un champ des possibles unitaires aujourd’hui.

Le maintien « au creux de la vague »

Sous un gouvernement de gauche, en 1982, les « Assises sur les femmes au travail », organisées par par le courant féministe lutte de classes, ont mobilisé 2000 féministes d’associations, de syndicats, de partis politiques à la Sorbonne. S’il est possible de faire largement référence commune aux conquêtes des années 70, rares sont celles qui tiennent compte des creux loin des « vagues féministes », périodisation courante de l’histoire de(s) féminisme(s). Pourtant, ce qui permet le maintien d’une forte conscientisation des oppressions et des dominations, c’est bien le travail militant « ordinaire » qui permet de construire les mobilisations qui n’adviennent pas de façon spontanée.

« Après cela, il y eu plusieurs années d’atomisation et de repli du mouvement féministe dans des associations spécialisées par thème ou locales. » [2]

Et pourtant, la question des droits des femmes, notamment en termes d’emploi, se posait avec la grève des infirmières (plus de 100000 personnes manifestaient en soutien en Octobre 1988), et la coordination des infirmières dès 1989 « qui va imposer un autre mode d’organisation aux centrales syndicales, en dénonçant leurs conditions de travail dans le monde de la santé, mais surtout dans ces métiers dits féminisés où l’égalité serait soi-disant naturelle. « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes » rencontre beaucoup d’échos au sein des milieux féministes sur le droit du travail mais aussi les questions de la démocratie syndicale et de la place des femmes. » [3]

Le collectif féministe contre le viol est créé en 1985 « pour réagir contre les viols commis dans des lieux publics de la région parisienne, en pleine rue ou dans des transports en commun, devant des témoins passifs »[4] et permet l’ouverture le 8 Mars 1986 d’une permanence téléphonique nationale, anonyme et gratuite. Le père de Claudine qui a accusé à visage découvert son père de viol le 27 mars 1989 sur TF1 porte plainte contre elle. Lors de l’audience à St Brieux, le Collectif féministe contre le viol était mobilisé. La loi du 10 juillet 1989 modifie la prescription et créé également le 119.[5]

A partir de 1990, les commandos anti-IVG commencent leurs actions dans les centres d’orthogénie. Des mouvements masculinistes émergent comme SOS Papas.

En défense les droits des femmes à disposer de leur corps alors que la Loi de 1975 est directement attaquée et pour revendiquer des moyens pour les centres IVG est créée la CADAC, Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception (associations, syndicats, partis politiques), la même année que Ras’l’Front. La Loi Neiertz de délit d’entrave à l’IVG est votée en 1993 à la suite des « Etats généraux pour le droit à l’avortement » impulsés par la CADAC. Des commandos se déploient également aux Etats-Unis avec l’« Opération Rescue » et en 1991, Susan Faludi publie aux Etats-Unis « Backlash, la guerre froide contre les femmes » qui explicite les attaques réactionnaires en cours en réaction aux conquis féministes des années 70.

La puissance unitaire comme carburant d’un mouvement féministe qui s’ancre dans le mouvement social jusqu’au « Toutes ensemble »

Répondant à l’appel d’associations catholiques intégristes et de l’extrême-droite, 10000 personnes manifestent contre l’IVG en Janvier 1995 et en juin 1995, le Front national dirige trois villes. A la suite de l’élection de Chirac et de la proposition de loi d’amnistie des commandos, la mobilisation et l’amendement Neiertz (toujours) permettent de faire reculer le gouvernement. 

« On a appelé à une mobilisation le 27 juin devant l’Assemblée nationale. Aux directions syndicales, on avait dit : « Vous avez 48 heures pour dire si vous êtes de la manifestation ». Entre-temps on a pensé que ça ne suffisait pas et qu’il fallait aller plus loin. »[6] Le 25 novembre, devenu journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes en référence aux sœurs Mirabal seulement en 1999, est choisi pour se laisser le temps de préparer la mobilisation. La CADAC convoque à la Bourse du Travail de Paris des réunions unitaires du mouvement féministe qui n’avait pas pour habitude de s’y réunir. La salle Louise Michel est comble à chaque réunion.

« Il y avait un toutes ensemble, et ça tranchait, c’était une autre période par rapport aux pratiques habituelles du mouvement féministe dans les années 70 où les syndicats n’étaient pas présents mais où on fonctionnait par groupes femmes par assemblées générales etc … Ça a été une préoccupation de la CADAC en 1990 d’intégrer des syndicats , des partis politiques. »[7]

Dans cet appel sont évoqués le droit à l’avortement mais aussi le temps partiel imposé, l’égalité salariale, la loi sur la famille de C.Codaccioni, l’allocation parentale pour le deuxième enfant…  Les revendications sont larges puisque c’est la tendance lutte de classes du mouvement qui mène la mobilisation.

Novembre 1995 : Le toutes ensemble

« On était contentes, on était joyeuses, et vraiment le fait de se retrouver dans la rue, ça nous mettait du baume au cœur et on y était avec tout le monde. » Suzy Rojtman

149 organisations, dont des associations féministes, des syndicats et des formations politiques appellent à la manifestation du 25 Novembre, relayées par 56 collectifs de villesElle va réunir 40000 personnes dont un tiers d’hommes.

La manifestation est le lendemain d’une mobilisation interprofessionnelle et du premier jour de grève reconductible des cheminots.

« C’était pour le droit réel à l’avortement et à la contraception, pour une réelle égalité entre les femmes et les hommes et contre le rétablissement de l’ordre moral.» Maya Surduts[8]

« En 1995, de nouveaux syndicats sont présents dans la rue, les institutrices étaient aussi dans les Assemblées Générales interprofessionnelles à côté des cheminots… »[9]

« Mais dès que les cheminots prennent la tête de la grève reconductible, les femmes disparaissent de la scène publique, elle sont « absorbées » dans le mouvement général. La présence des hommes, quant à elle, même minoritaire, lors de la manifestation du 25 novembre 1995, a été́ relevée par la presse systématiquement. »[10] 

Désormais, il y a un cortège féministe à chaque manifestation. L’élan de mobilisation est tel que le collectif unitaire qui a organisé la manifestation va préparer des assises féministes et se pérenniser. Les revendications ne sont pas – encore – reprises par l’ensemble du mouvement social.

Quel renouveau du féminisme après 1995 ?

C’est donc le 24 Janvier 1996 qu’est créé le Collectif National pour les Droits des Femmes. Il prépare et appelle (170 organisations) à des « Assises nationales pour les droits des femmes » les 15 et 16 Mars 1997 qui ont réuni 2000 femmes.  Plusieurs  thématiques sont abordées dans les diverses commissions : Pauvreté, précarité, immigration / Violences faites aux femmes / Femmes dans la vie publique (qui termine sur « nous exigeons une loi sur la parité́ » mais fait  remarquer que cette question n’a pas été́ traitée au consensus mais « à une large majorité́ ») / Elles choisissent dans laquelle est abordée la création du Contrat d’Union Sociale (CUS) futur PACS et « la revendication d’un certain nombre d’actes concrets, comme par exemple l’attribution de chambres de couples pour les lesbiennes dans les maisons de retraite. »[11]

« C’est un évènement refondateur où on reprend la parole et où on pose un certain nombre d’exigences en matière revendicative. A cette occasion, des femmes syndicalistes se retrouvent dans l’unité et se disent, comment peut-on faire pour faire prendre en compte plusieurs choses au niveau syndical, l’égalité salariale et professionnelle qui progressent peu et en même temps la place des femmes dans le syndicalisme ? » Anne Leclerc [12]

Les journées intersyndicales femmes débutent en 1998. Les féministes syndicalistes ont besoin de réfléchir ensemble aux dynamiques qu’elles souhaitent mettre en œuvre. Elles réunissent aujourd’hui, 27 ans après leur création, quasiment 400 à 500 personnes, sur des thématiques préparées avec les associations féministes, pour ne pas circonscrire les débats seulement autour du travail.

Le CNDF organise en novembre 1997 une manifestation sur l’emploi des femmes et pour la baisse du temps de travail pour tous et toutes et poursuit par une campagne sur le temps partiel imposé.

C’est le début des mobilisations altermondialistes mais également de la Marche mondiale des femmes contre les violences et la pauvreté qui se prépare à l’échelle internationale (2000, 2005, 2020, 2025) avec une première rencontre en 1998. Les féministes participent aux forums sociaux comme à celui de Saint Denis en 2003 où 3000 femmes de toutes générations, se réunissent le premier jour. En Décembre 2005, le CNDF organise les rencontres « Alternatives féministes » [13]avec des ateliers » autour de quatre grandes thématiques : précarité et emploi, féminisme ou féminismes, libéralisme et choix, transmission générationnelle. Les militantes féministes de la LCR (dont Maya Surduts)  auront pris grande part à ce renouveau, comme elles avaient pu le faire depuis la fin des années 70, notamment avec Les Cahiers du Féminisme, au travail unitaire large comme au travail unitaire syndical.

Les violences faites aux femmes au centre des revendications et des mobilisations

« Dans le projet de loi Sarkozy (alors ministre de l’intérieur) sur la sécurité intérieure, il y a des mesures qui stigmatisent encore plus les personnes prostituées comme celles luttant contre le « racolage passif ». Nous avons organisé le 10 décembre 2002 à Paris une manifestation abolitionniste pour dire « Non au système prostitutionnel, non au projet de loi Sarkozy, oui à un monde sans prostitution ». [14]» Suzy Rojtman

Dès 2006, le CNDF écrit et propose une Loi-Cadre contre les violences faites aux femmes, inspirée par la loi-cadre espagnole dont plusieurs propositions ont été reprises dans la loi du 9 juillet 2010. (La Loi cadre sera « toilettée » en  2013[15]).

« La loi votée, fruit d’un long travail entre les parlementaires, le CNDF et les associations comporte des avancées : la création d’une ordonnance de protection, la reconnaissance (pas complète) des violences psychologiques au sein du couple, la modification du délit de dénonciation calomnieuse, la reconnaissance du mariage forcé comme circonstance aggravante des violences, etc. Mais il y a des stagnations importantes : l’amélioration de la prise en compte du harcèlement sexuel au travail a été barré par le Sénat ; la loi, à la demande du gouvernement, ne concerne quasiment que les violences conjugales ; la prévention est minimale, l’Observatoire des violences et la formation ont été retoqués par la Commission des finances. » [16]

Le collectif unitaire prépare également une manifestation pour le 6 novembre 2010 qui lie le droit à l’avortement et le démantèlement de l’hôpital public. 

Lors des États Généraux « Les Droits Des Femmes Dans Tous Leurs États ! »  les 3 et 4 décembre 2011, plusieurs thématiques sont abordées par des militantes de toutes organisations :  Violences sexuelles, droit des femmes à disposer de leur corps, égalité dans l’emploi, travail, précarité, pauvreté, les droits des femmes : un enjeu planétaire ?, féminisme, démocratie, libertés à l’épreuve des extrêmes droites et de l’ordre moral, Familles : je vous hais, familles : je vous aime. Elles seront un socle revendicatif important lors des années suivantes, notamment lors de la campagne présidentielle de 2012.

Jusqu’à l’automne 2017 et au mouvement #MeToo, les mobilisations perdureront avec moins de force, moins de présence numérique. Le mouvement féministe peine à retrouver la force qu’il a pu avoir. Des désaccords sont à l’œuvre et affaiblissent le mouvement et donc ses revendications, mais les militantes associatives de terrain restent présentes et les militantes syndicales et politiques sont toujours actives.

La construction commune des mobilisations unitaires, dans lesquelles chaque organisation ne peut se reconnaître entièrement, reste encore aujourd’hui un objectif à atteindre. L’unité est un outil pour construire de fortes mobilisations face à l’extrême-droite, aux mouvements masculinistes, aux attaques racistes, lgbtphobes et aux violences libérales et impérialistes qui se déploient partout. Il n’est pas question aujourd’hui de dire « qui fait quoi ? » mais « comment fait-on ensemble ? ».

C’est finalement le seul enjeu d’un mouvement féministe qui souhaite être large et puissant, ce que, à l’heure d’une extrême-droite à la porte du pouvoir, nous nous devons de construire, malgré tout.

Ingrid Darroman, militante féministe, secrétariat de la Fondation Copernic

Références :

  • Bulletin de l’ANEF – Printemps 1997 Compte rendus des commission des Assises de Mars 1997 https://www.anef.org/wp-content/uploads/2014/03/23-PRINTEMPS-1997.pdf 
  • 15 et 16 mars 1997 : Des Assises nationales pour le droit des femmes. In: Cahiers du féminisme, n°79-80, 1996. Trafic d’enfants : L’exploitation et la violence (hiver 1996 – printemps 1997) p. 3. https://femenrev.persee.fr/doc/cafem_0154-7763_1996_num_79_1_4448 
  • Cahiers du féminisme, n°74, 1995. Dossier : Menaces sur le droit à l’avortement (automne 1995) https://femenrev.persee.fr/issue/cafem_0154-7763_1995_num_74_1
  • Propos recueillis par Maruani, M et Silvera, R (2013). Maya Surduts, un féminisme de luttes. Travail, genre et sociétés, 29(1), 5-22.
  • Jacqueline Heinen et Josette Trat, « Femmes et hommes dans le mouvement social », Cahiers du GEDISST n° 18, L’Harmattan, Paris, 1997.
  • Rojtman Suzy. Après la manifestation du 25 novembre. In: Cahiers du féminisme, n°75-76, 1995. Dossier : Le mouvement social, coté femmes (hiver – printemps 1996) pp. 40-41.
  • Trat Josette « 1995, un mouvement social puissant et « sexué » https://lanticapitaliste.org/opinions/histoire/1995-un-mouvement-social-puissant-et-sexue
  • Mermoz Mélanie, Trat Josette « Histoire du MLF : un entretien » Août 2010 https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article18255
  • Rojtman Suzy, Surduts Maya, « Le féminisme encore une fois à la croisée des chemins ? », Cahiers du genre, hors-série 2006.
  • Trat Josette, « Retour sur l’automne chaud de 1995 », in Heinen J., et Trat j. (coord.) « Hommes et femmes dans le mouvement social », Cahiers du Gedisst, n° 18, L’Harmattan 1997, p. 39-59. 
  • Trat Josette, « L’histoire oubliée du courant « féministe luttes de classe » en France » in Femmes, genre, féminisme, collection Les Cahiers de Critique Comm
Detalles de contacto
Ingrid Darroman