Musicien avant d’être guitariste, Ralph Towner aura incarné une idée rare : celle d’un jazz acoustique affranchi de toute orthodoxie, où le son précède le style et où la guitare devient un lieu de rencontre entre écriture classique et improvisation. Disparu le 18 janvier 2026, le cofondateur d’Oregon laisse une œuvre d’une cohérence exceptionnelle, patiemment construite entre guitare classique, piano, musique de chambre et jazz contemporain. Son parcours, marqué par une formation tardive à la guitare, une immersion décisive dans la tradition européenne et une fidélité exemplaire au label ECM et au jazz, dessine la trajectoire d’un créateur profondément indépendant. De l’aventure collective d’Oregon — laboratoire acoustique sans équivalent — à une discographie solo d’une rare exigence, Ralph Towner a durablement redéfini la place de la guitare dans la musique improvisée. Hommage à Ralph Towner (1940-2026), immense guitariste à la croisée du jazz et du classique (en vinyle de préférence) !
Naître musicien, devenir instrumentiste
Ralph Towner voit le jour le 1ᵉʳ mars 1940 à Chehalis, dans l’État de Washington, au sein d’une famille où la musique est omniprésente : sa mère enseigne le piano, son père joue de la trompette. Très tôt, il improvise au piano, montrant des dons précoces pour l’expression musicale.
C’est paradoxalement tard qu’il découvre la guitare : au début de la vingtaine, presque par accident, alors qu’il étudie la composition et la trompette à l’université de l’Oregon. Cette entrée différée dans l’instrument explique sans doute son rapport singulier à la guitare, qu’il n’aborde jamais comme un idiome fermé mais comme un espace de polyphonie et de couleur, pensé à la manière d’un clavier
Un séjour décisif à Vienne, auprès du pédagogue Karl Scheit, parachève cette mutation. Dans un isolement volontaire, Towner acquiert une technique classique rigoureuse, mais surtout une conscience aiguë du timbre, de l’attaque et de la résonance. De retour aux États-Unis, puis installé à New York à la fin des années 1960, il se nourrit autant de Bill Evans que de Béla Bartók, autant du jazz que de la musique savante européenne. Dès lors, sa trajectoire est tracée : faire dialoguer ces mondes sans jamais les hiérarchiser.
Oregon : l’utopie acoustique
La fondation d’Oregon, en 1970, marque un tournant. Avec Glen Moore (basse, flûte, harmonica), Paul McCandless (hautbois, clarinette, cor anglais, saxophone, penny whistle, sarrusophone) et Collin Walcott (sitar, tabla, conga, hammered dulcimer, sanza, mridangam, violon, esraj, guitare, marimba, surdo), Ralph Towner (piano, guitare, synthétiseur, trompette, mellophone, orgue) invente une forme musicale alors sans équivalent : acoustique, collective, ouverte aux musiques du monde comme à l’écriture savante.
Les premiers albums — Music of Another Present Era (1972) et Distant Hills (1973) — posent les bases d’un langage où la guitare de Towner agit comme un liant harmonique et rythmique, jamais comme un instrument soliste au sens traditionnel. L’album Winter Light (1974) confirme cette identité : une musique de chambre improvisée, d’une précision presque classique.
Après la disparition de Collin Walcott en 1984 (remplacé par Trilok Gurtu, puis Mark Walker), Oregon poursuit son chemin sans renier son esthétique, jusqu’à des œuvres ambitieuses comme Oregon in Moscow (2000), témoignage d’une maturité rare. Plus qu’un groupe, Oregon restera l’un des très rares ensembles à avoir durablement réconcilié jazz et musique classique.
Une œuvre solo fondatrice
Parallèlement à Oregon, Ralph Towner développe une carrière solo exemplaire, principalement chez ECM. Son premier disque en solitaire, Diary (1973), demeure l’un des grands jalons de la guitare contemporaine : un manifeste esthétique où le jazz dialogue librement avec la musique classique et les musiques du monde.
Des albums comme Batik (1978) ou Solo Concert (1980) approfondissent cette voie, explorant la guitare classique ((à six cordes de nylon) et la 12 cordes métalliques comme de véritables orchestres miniatures. Ralph Towner y impose une conception pianistique de l’instrument, avec un contrôle absolu du placement, ainsi qu’une attention extrême à l’attaque et au silence.
En tant que sideman, il privilégie les rencontres d’égal à égal : John Abercrombie, Gary Peacock, Egberto Gismonti, Keith Jarrett, Gary Burton ou Paolo Fresu. Toujours identifiable, jamais envahissant, Ralph Towner agit comme un révélateur musical, apportant clarté formelle et profondeur expressive aux projets qu’il traverse.
Une postérité silencieuse mais durable
L’influence de Ralph Towner ne se mesure ni en écoles ni en disciples revendiqués. Elle agit plus profondément, dans la manière dont nombre de musiciens envisagent aujourd’hui la guitare acoustique, l’improvisation et le rapport au son.
Il aura montré qu’il était possible de penser la guitare comme un instrument de composition autant que d’improvisation, et de faire dialoguer jazz et musique classique sans les opposer. Son héritage tient à une éthique : primauté de l’écoute, refus de la virtuosité ostentatoire, exigence formelle constante.
À l’heure de sa disparition, son œuvre apparaît déjà comme un corpus classique au sens plein : une musique qui ne cherche pas l’effet, mais la justesse — et qui, pour cette raison même, continue d’éclairer le présent.
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Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne écoute.
Hakim Aoudia.