L’îlot 8 réalisé par Renée Gailhoustet dans la ZAC Saint-Denis Basilique (1976-1986) est l’objet d’un projet NPNRU (Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain) de dénaturation urbaine complète en passe de se concrétiser rapidement, malgré l’opposition exprimée depuis 2017 par les habitants, les architectes-auteurs d’origine et d’autres personnalités extérieures du milieu architectural. 167 locataires sont signataires d’une pétition qui refuse l’opération (sur 180 appartements).
Passage Dupond ©Le Blog de Saint-Denis
Un projet de résidentialisation [1] irrémédiable à l’échelle urbaine
Dessiné par l’agence de Bruno Fortier et mené par la ville, Plaine Commune Habitat, le bailleur associé, ce projet de rénovation ambitionne une « requalification des espaces publics » au rez-de-chaussée et sur dalle. Il s’agit avant tout d’une résidentialisation de l’îlot 8, touchant de fait les îlots voisins, malgré l’échec patent de la démarche dans les îlots de Roland Simounet et en partie dans l’îlot des Deroche. La résidentialisation de l’îlot 8 aboutirait non seulement à dénaturer l’esprit d’origine de cette architecture qui a su contrecarrer la mono-fonctionnalité programmatique envisagée à l’époque, mais aurait aussi pour conséquence d’invalider le principe urbain original sur l’ensemble de la ZAC Basilique, et ce, à proximité de la Basilique édifice classé.
Le conseil municipal de Saint-Denis a ainsi validé en novembre 2025 le déclassement de ses espaces publics intérieurs sur dalle ; des permis de construire/démolir ont été déposés pour détruire ou encapsuler les six escaliers et les passerelles reliant l’îlot 8 aux autres îlots. La démolition des escaliers comprend la fermeture des porches associés. Ces permis portent également sur la transformation du fonctionnement de certains halls dans leur rapport à la dalle supérieure et la dépose des verrières. Les escaliers mentionnés permettent d’accéder à la dalle mais aussi de desservir des services publics (crèche, laboratoire médical). L’îlot 4 de Jean et Maria Deroche est également concerné.
Ces travaux dont les principes sont irréversibles, vont définitivement altérer le projet urbain de Renée Gailhoustet, et ce faisant, de l’ensemble de la ZAC Saint-Denis Basilique.
Parallèlement, la validation prochaine par la ville même d’un Site Patrimonial Remarquable sur l’ensemble de la ZAC et au-delà et la demande d’un label Architecture Contemporaine Remarquable pour l’ensemble de la ZAC par la DRAC Île-de-France, entrent en contradiction complète avec ce projet destructeur.
Le principe urbain inédit de sols publics superposés de Renée Gailhoustet
Renée Gailhoustet (1929-2023) a œuvré sa vie durant pour le logement populaire, le logement social et ce, en banlieue. Elle a commencé son activité à partir du milieu des années 1960 à Ivry-sur-Seine avec près de 800 logements. Inspirées par les manifestes urbains de Toulouse-le-Mirail (architectes Candilis, Josic, Woods 1961-1972) et de la Villeneuve de Grenoble (architectes AUA 1971-1974), ses réalisations ainsi que celles de Jean Renaudie ont déployé des architectures continues alliant l’échelle architecturale à l’échelle urbaine, avec des circulations piétonnes continues, appelées les « promenées ».
À Ivry-sur-Seine, elles sont ainsi conçues : « toute l’organisation du centre-ville repose sur une multiplicité de cheminements piétons qui transforme la vue du centre-ville en une agréable promenée pédestre […] [en évitant] […] la dissociation verticale des axes de circulation principaux [et] […] permettant une appropriation totale de l’espace urbain ». Ces propositions sont présentées comme des alternatives inédites aux grands ensembles et intègrent des programmes pour accompagner les logements : commerces, équipements publics. Renée Gailhoustet a toujours recherché la convivialité urbaine en développant ces espaces dédiés aux piétons malgré les contraintes des programmes architecturaux et de la circulation automobile.
La commande de l’îlot 8 offre à Gailhoustet la possibilité de prolonger et de magnifier l’expérience d’Ivry-sur-Seine seulement quelques années plus tard. À Saint-Denis, pour répondre à des nécessités programmatiques, la « dalle » est imposée dans trois îlots à trois architectes de la même génération. L’îlot 4 dessiné par les architectes J. et M. Deroche comprend des logements sur une grande surface commerciale, des réserves, des boutiques, des bureaux. L’îlot 8 conçu par Gailhoustet intègre des logements et une galerie commerciale. Enfin l’îlot 9 dessiné par Gaussel est constitué de logements et de commerces. Dans le plan général de la ZAC, ils sont accessibles par des escaliers et reliés par des passerelles ou des ponts piétons en partie habités. L’architecte souligne la présence de ces liaisons verticales, comme des évènements architecturaux, à l’échelle monumentale. Les escaliers sont véritablement dessinés comme des sculptures (et non pas des éléments industriels) et parfois conçus par des artistes comme celui du sculpteur Marc Charpin.
L’îlot 8 est dès le départ pensé en terme d’« architecture de niveaux », de façon stratigraphique, ce dont témoigne la dénomination même des plans et ce qu’illustrent les nombreuses représentations en coupe retrouvées dans le fonds d’archives versées. Forte de son expérience à Ivry-sur-Seine, et contrairement à son voisin immédiat de l’îlot 4, Gailhoustet incorpore la contrainte de la dalle, qui abrite l’ensemble de la galerie commerciale, dans un ensemble échelonné en gradins franchissant en pont habité la voie Albert Walter, logique qui touche l’îlot 9 de Gaussel.
Passerelle vers l’îlot 4 ©Le Blog de Saint-Denis
La singularité du travail de Renée Gailhoustet est de proposer des circulations publiques en rez-de-chaussée tout aussi bien que des circulations publiques en hauteur. Au rez-de-chaussée, les « galeries-rues », « passages », bordés de boutiques en lien avec la grande surface de l’îlot 4, le marché existant et le métro, devaient être rythmés dans les premiers scénarios proposés par des structures en arcades (non réalisées). Pour autant, le principe reste : l’îlot 8 devient ouvert et praticable par le piéton développant ainsi des promenades publiques basses et hautes, accessibles à toutes et tous, reliés aux autres îlots. L’intérêt des parcours en hauteur est d’offrir des vues sur la Basilique et sur le quartier ancien conservé. Ce faisant, l’architecte renoue avec le foisonnement des cheminements dans les villes médiévales qui restent pour elles des références incontournables.
R. Gailhoustet décrit l’opération en ces termes : « l’îlot dont nous avions la charge constitue un relais entre l’ancien marché et le nouveau supermarché. Des rues intérieures traversent le bâtiment : le passage du Saulger et celui de l’ancienne Tannerie. Elles desservent les commerces et les logements qui les surplombent. À la mono-fonctionnalité d’un mail commercial, elles opposent l’image d’un parcours dans le bâti, multiplie les cheminements possibles entre les voies et les places alentour ». Dans un texte non publié sur Saint-Denis, elle explique qu’« il nous faut maintenir le caractère public de tous les passages, et leur traitement obligatoirement distinct d’un ‘mail’ commercial » (Renée Gailhoustet « Saint-Denis, note sur les circulations dans l’îlot 8 »).
Cette pensée urbaine originale et inédite en France se distingue nettement des réalisations sur dalle de ses prédécesseurs tel qu’au Front de Seine. Renée Gailhoustet la déploie dans le centre-ville d’Ivry-sur-Seine et également à La Maladrerie à Aubervilliers où ces espaces fonctionnent toujours en l’état, sans qu’il y ait eu besoin de les fermer.
Le rôle stratégique des halls
Ce réseau de promenades, véritable « parcours dans le bâti », est aussi rendu possible par les halls d’accès sur deux niveaux de distribution des logements, dont la configuration n’est pas un détail, au contraire. Ils participent de la logique générale de circulation piétonne. La spécificité hors du commun de leur traitement permet à Renée Gailhoustet de publier un article sur le sujet dans la revue d’architecture AMC en octobre 1991. Il s’agit pour elle de « s’intéresser aux typologies urbaines et au rôle du hall d’immeuble à l’échelle du quartier plutôt qu’en lui-même ». Ainsi : « les logements sont distribués par plusieurs halls qui ont en commun de communiquer à la fois avec le rez-de-chaussée commercial et avec l’accès plus secret ouvert au niveau jardin surélevé. Dans chaque hall sont ménagées des sur-hauteurs autorisant des vues plongeantes qui mettent en relation les deux niveaux d’accès » (Jean-Pierre Ménard, « Les halls d’immeubles »).
Ainsi renverser le fonctionnement de certains halls renforcerait la dénaturation du projet d’origine. Le journaliste J.P Ménard fait par ailleurs le constat, à Ivry ou à Saint-Denis qu’aucun hall de Renée Gailhoustet ne donne directement sur la rue, comme prévu aujourd’hui par le projet sur l’îlot 8…
Passage Dupond ©Le Blog de Saint-Denis
Ce projet touchera donc à l’intégrité et à la cohérence de l’îlot 8, aussi bien à l’échelle générale (urbaine) qu’à l’échelle architecturale, plastique, jusqu’à l’échelon des détails dans le cadre d’interventions irréversibles et complètement contraires à la pensée de l’architecte, pourtant aujourd’hui largement reconnue, y compris à l’étranger.
Renée Gailhoustet a œuvré pour le logement social et les classes populaires en leur offrant des logements hors du commun, rarement égalés depuis : surfaces généreuses, doubles-hauteurs, décalage de niveaux, grandes ouvertures apportant de la lumière, plans ouverts, terrasses-jardins.
Elle a reçu en 2022 le Prix d’architecture de la Royal Academy de Londres (Royaume-Uni) et les services du Ministère de la Culture lui ont très récemment décerné le prix d’honneur du Grand prix national de l’architecture. Plusieurs de ses ensembles architecturaux bénéficient aujourd’hui de reconnaissances ou de protections patrimoniales : La Maladrerie et le Liégat ont reçu le label Architecture contemporaine remarquable (2008 et 2022), la tour Raspail de logements sociaux à Ivry-sur-Seine est inscrite au titre des Monuments Historiques (2021). Enfin, un dossier d’inscription au titre des Monuments Historiques d’une partie de la Maladrerie à Aubervilliers est actuellement en cours.
Bénédicte Chaljub, co-présidente de l’association Les ami.e.s de l’Îlot 8