Surprise de ce que la question du futur Site patrimonial remarquable (SPR) de Paris, bientôt mise à l’enquête publique, ne soit abordée par aucun des candidats aux élections municipales, Sites & Monuments s’est adressée à Pierre-Yves Bournazel (Horizons), Sophia Chikirou (la France insoumise), Rachida Dati (Les Républicains), Emmanuel Grégoire (Parti socialiste), Sarah Knafo (Reconquête !) et Thierry Mariani (Rassemblement national) afin de connaître leur opinion sur ce document fondamental pour l’avenir de Paris, malheureusement réduit à une peau de chagrin dans le projet actuel.
JL
André Malraux (1901-1976), premier ministre d’État des affaires culturelles (1959-1969), créateur, en 1962, des Plans de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV).
"Objet : futur Site patrimonial remarquable de Paris
Mesdames les candidates, Messieurs les candidats,
Vous solliciterez, en mars prochain, les suffrages des Parisiens. Fondée en 1901, Sites & Monuments est la plus ancienne association française de défense du patrimoine. Reconnue d’utilité publique en 1936 et agréée pour la protection de l’environnement dans le cadre national depuis 1978, elle est l’un des principaux acteurs de la défense du cadre de vie des Parisiens.
Notre association tient - au-delà des propositions ponctuelles de réaménagement - à connaître votre projet pour le patrimoine de notre capitale. Celui-ci est, en effet, insuffisamment protégé par le Plan local d’urbanisme (PLU), comme le montrent les projets contestés (pavillon des Sources, monastère de la Visitation, couvent Reille, hôpital La Rochefoucauld, gare d’Austerlitz, cour du Bel-Air et autres opérations de densification inopportunes).
La question de la définition - à l’invitation de l’UNESCO - d’un vaste Site patrimonial remarquable (SPR) pour Paris est à ce titre fondamentale. Les SPR ont été imaginés en 1962 à la demande d’André Malraux sous le nom de « Secteurs sauvegardés », dans un double but de protection du patrimoine et de lutte contre l’insalubrité. Sorte de « super PLU », c’est l’instrument le plus puissant et le plus durable du droit de l’urbanisme français. Doté d’un Plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV), le SPR permet de définir précisément le statut de chaque immeuble. Ceux-ci peuvent être démolissables (zones gris clair sur le plan) ou, au contraire, protégés pour leur enveloppe extérieure (zones gris foncé) et certains de leurs éléments intérieurs exceptionnels (cages d’escalier remarquables, rares plafonds peints ou décors singuliers), protections des intérieurs juridiquement impossible dans le cadre d’un PLU. Au sein d’un SPR à PSMV, des constructions à démolir au cours d’opérations d’ensemble peuvent être également désignées afin de créer de nouveaux jardins (zones jaunes), ce qu’un PLU ne peut prévoir. C’est pourquoi l’établissement d’un PSMV au sein du SPR de Paris est un enjeu à la fois patrimonial et écologique.
PSMV du 7e arr. montrant le système de protection des jardins public et privés (hachure vertes), poumons de la capitale.
Il permettrait, en outre, de résoudre des conflits actuellement récurrents sous le régime des abords des monuments historiques, tenant à l’appréciation de la visibilité depuis ces monuments, comme à remédier à l’imprévisibilité des prescriptions de l’architecte des bâtiments de France (tenu de respecter les prévisions du PSMV). Cet instrument pourrait utiliser les repérages effectués à l’occasion de la révision du PLU de Paris, en les complétant notamment pour les intérieurs, sachant que les décors des constructions sérielles, notamment haussmanniennes, seront rarement protégés.
PSMV du Marais montrant les zones de reconquête de la pleine terre afin de créer autant d’îlots de fraicheur (couleur jaune : "Immeuble dont la démolition ou la modification peut être imposée lorsqu’il ne fera plus l’objet d’une destination liée à l’emploi").
L’établissement d’un Plan de Valorisation de l’Architecture et du Patrimoine (PVAP) au sein du SPR, en lieu et place du PSMV serait moins opérante. Seuls les extérieurs pourraient alors être protégés (régime déjà largement applicable à Paris), sans possibilité d’imposer le dégagement de la pleine terre.
En tout état de cause, un PSMV n’empêcherait en aucun cas une politique dynamique de création de logements sociaux ou d’adaptation du bâti au réchauffement climatique, questions qu’il suffit de traiter dans son règlement. Il ne s’agit pas plus de « mettre Paris sous cloche ». Bénéficiant déjà d’un PSMV, le quartier du Marais est l’un des plus vivants de la capitale, tandis que le PSMV du 7e arrondissement, profitant du même régime, a pu demeurer l’un des poumons de Paris par la préservation stricte de ses jardins privés. Les aplats de couleur jaune du plan du PSMV du Marais permettront, à terme, la suppression d’ateliers parasites (dont la conversion en habitations est d’ores-et-déjà interdite), pour une reconquête de la pleine terre, enjeu bioclimatique s’il en est.
Tributaire des réticences de la mairie centrale, y voyant la mainmise de l’actuelle ministre de la Culture, ministre elle-même sensible aux craintes de certains maires d’arrondissement ignorant la nature réelle des PSMV (voir ici), le projet de SPR actuel est particulièrement décevant. Il est en effet insuffisant, tant dans son étendue que dans l’intensité de ses protections.