Appel urgent : Les chef·fes d'État de l'Union africaine doivent s'attaquer à la détérioration de l'état de droit et de la démocratie en Afrique

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Les chef·fes d’État et de gouvernement africains se réuniront pour leur 39e Assemblée annuelle à Addis-Abeba, les 14 et 15 février 2026. Malgré une période tumultueuse marquée par des élections contestées et très instables au cours des derniers mois, l’ordre du jour du sommet de l’Union africaine (UA) ne prévoit pas de discussion sur le recul de la démocratie, des élections et de l’état de droit. Il est donc impératif que cette question soit portée à l’attention des États membres, afin de les inciter à accorder une place prépondérante aux questions de consolidation démocratique. Lire la lettre ouverte ci-dessous.

12 février 2025

S.E. João Manuel Gonçalves Lourenço
Président de la République d’Angola et
Président de l’Union africaine (UA)
Assemblée des chefs d’État et de gouvernement
Addis-Abeba
Éthiopie

S.E. Mahamoud Ali Youssouf
Président de la Commission de l’Union africaine
Addis-Abeba
Éthiopie

Objet : Appel urgent aux chef·fes d’État et de gouvernement de l’UA pour qu’ils et elles s’attaquent au recul de la démocratie, au rétrécissement de l’espace civique et à la détérioration de l’état de droit en Afrique lors du 39e sommet de l’UA.

La Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) vous écrit respectueusement pour vous exhorter à agir de manière décisive face à l’érosion accélérée des garanties démocratiques et de l’état de droit en Afrique. Nous vous écrivons en notre qualité de fédération regroupant près de 200 organisations de la société civile, dont 40 sont des organisations africaines. Le 39e Sommet de l’UA intervient à un moment critique, peu après les récentes élections contestables qui ont eu lieu à travers le continent, notamment au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Guinée-Bissau, en Tanzanie, en Guinée et en Ouganda.

Dans toutes ces élections, des tendances se sont dégagées. Les citoyen·nes africain·es ont observé une adoption croissante de tendances et de pratiques autoritaires pour conserver le pouvoir, ainsi qu’une tendance dangereuse des gouvernements en place à cibler toute forme de dissidence. Les leaders de l’opposition sont arrêté·es, détenu·es arbitrairement, accusé·es de trahison sur la base de fausses accusations, et les enlèvements et les disparitions forcées sont également devenus monnaie courante. L’opposition politique ou la dissidence citoyenne organisée publiquement sont désormais considérées comme des actes de trahison. Les citoyen·nes, les journalistes, les lanceur·ses d’alerte et les militant·es sont de plus en plus souvent victimes de représailles similaires à celles subies par l’opposition politique.

Les élections, qui devaient renforcer la gouvernance démocratique, sont au contraire devenues des sources d’instabilité. Des résultats contestés aux violentes manifestations en passant par l’effondrement des garanties constitutionnelles, le continent a connu un scénario inquiétant et bien trop familier de recul démocratique. Dans plusieurs pays, les élections contestées ont dégénéré en troubles massifs qui ont conduit à des violations massives des droits des manifestant·es. L’affaiblissement des institutions, le renforcement des élites politiques et le rétrécissement de l’espace civique ont érodé la confiance en les élections à travers l’Afrique.

Dans toutes les élections des États membres cités ici, la mission d’observation de l’UA, à l’exception de la Tanzanie, a approuvé sans discussion des résultats électoraux problématiques, semblant privilégier la stabilité des régimes au pouvoir, plutôt que des résultats électoraux véritablement démocratiques et axés sur les citoyen·nes.

La plupart de ces pays continuent de faire face à une colère et une frustration croissantes qui ont donné lieu à une résistance civile contre les excès du gouvernement, exprimée par des manifestations. Les manifestations sont devenues le moyen habituel pour la population d’exprimer sa frustration face au fossé grandissant entre le peuple et l’élite politique en matière de droits fondamentaux, incarné par la hausse du coût de la vie, l’incapacité des gouvernements à fournir les services essentiels, l’absence de libertés politiques et le cycle constant d’élections mises en scène et manipulées.

Une partie importante des citoyen·nes du continent ne fait plus confiance aux élections, mais tout aussi critique est le fait que la confiance accordée à l’Union africaine pour faire respecter les objectifs de son Acte constitutif a été gravement érodée, en particulier « promouvoir les principes et les institutions démocratiques, la participation populaire et la bonne gouvernance ; promouvoir et protéger les droits de l’homme et des peuples conformément à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et aux autres instruments pertinents relatifs aux droits de l’homme ».

Cette trajectoire est profondément incompatible avec la promesse fondamentale de l’UA en vertu de l’Acte constitutif de l’UA. Une nouvelle érosion des principes de l’état de droit, de la démocratie et des droits fondamentaux pourrait conduire à une désintégration plus large des valeurs sur lesquelles l’UA est fondée et mettre en péril la cohésion même que l’Union a été créée pour construire.

L’Union africaine a l’obligation morale d’agir dès maintenant contre les violations des valeurs de l’Acte constitutif de l’UA et d’autres cadres normatifs. En tant qu’instance suprême chargée de sauvegarder l’état de droit et de faire respecter l’Acte constitutif de l’UA, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et la Charte africaine des élections, de la démocratie et de la gouvernance, nous vous appelons à assumer votre responsabilité d’agir de manière décisive.

1. Exiger de manière forte et explicite que le cadre des missions d’observation de l’UA soit révisé afin de garantir que les missions appliquent strictement les cadres normatifs de l’UA tels que la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (ACDEG) et la Déclaration de Lomé. En outre, nous demandons instamment que les missions d’observation de l’UA soient tenues d’inclure des institutions de défense des droits humains.

2. Nous exhortons l’UA à s’inspirer des pratiques d’observation en vigueur sur d’autres continents, notamment en ce qui concerne le déploiement d’une mission d’observation à long terme avant les élections, suivie d’une mission à court terme déployée pendant les élections.

3. Mettre en place un cadre garantissant des sanctions appropriées pour les États membres qui violent les cadres normatifs de l’UA en matière de démocratie, d’élections et de gouvernance, au-delà des changements anticonstitutionnels de gouvernement, et garantissant la mise en œuvre des recommandations des missions d’observation de l’UA.

4. Recommander à la Commission de l’UA d’engager un dialogue direct avec les États membres dont les récentes transitions électorales n’ont pas respecté le cadre normatif et les principes de l’UA, afin de s’assurer qu’ils garantissent les libertés fondamentales des citoyen·nes et mettent en place des mesures pour lutter contre les excès du gouvernement qui portent atteinte à l’état de droit et à la consolidation démocratique.

5. Veiller à ce que les engagements de l’Union africaine en faveur de l’ancrage des valeurs et des normes démocratiques ainsi que de la paix et de la sécurité soient rigoureusement respectés et mis en œuvre d’une manière conforme aux aspirations des citoyen·nes africain·es.

6. Veiller à ce que l’UA mette en œuvre des mesures concrètes pour lutter contre les attaques et les représailles à l’encontre des défenseur·es des droits humains, des militant·es pro-démocratie et des lanceur·ses d’alerte. L’UA doit s’efforcer de rouvrir l’espace civique et démocratique sur le continent, en particulier en facilitant la participation et la contribution effectives de la société civile aux processus de consultation et de négociation politiques, ainsi qu’aux débats politiques nationaux.

Nous sommes prêts à collaborer avec toutes les institutions de l’Union africaine et tous les États membres engagés dans la promotion de la démocratie et de l’état de droit, afin de construire un continent où les citoyen·nes s’épanouissent, où la démocratie prospère et où les droits fondamentaux sont protégés.

Respectueusement.

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Maxime Duriez