Chaque année, des centaines de professionnels libéraux optent pour le statut de micro-entrepreneur, séduits par sa simplicité : pas de bilan, pas de TVA, des charges sociales proportionnelles au chiffre d’affaires. Ce que personne ne leur dit clairement au moment de la création, c’est que ce statut contient une bombe à retardement fiscale. Et que lorsqu’elle explose, c’est souvent sans filet.
En douze ans d’exercice comme expert-comptable aux côtés de professionnels libéraux, j’ai accompagné des thérapeutes, des coachs, des consultants RH, des formateurs et des diététiciens qui ont découvert — parfois avec un redressement fiscal à la clé — que leur chiffre d’affaires avait franchi le seuil de franchise de TVA sans qu’ils l’aient anticipé. Le résultat : des milliers d’euros de TVA à rembourser rétroactivement, des clients mécontents, une trésorerie dévastée et une continuité d’exploitation compromise.
1. Le mécanisme de la franchise en base de TVA : ce que la loi dit
Le régime micro-entrepreneur bénéficie de la franchise en base de TVA, définie à l’article 293 B du Code général des impôts. Tant que votre chiffre d’affaires annuel ne dépasse pas le seuil applicable à votre activité, vous n’êtes pas assujetti à la TVA. Vous ne la collectez pas. Vous ne la déduisez pas. Vous facturez net.
Seuils 2025 pour les professions libérales et prestations de services : Seuil de franchise : 37 500 € HT / an Seuil de tolérance : 41 250 € HT / an Au-delà du seuil de tolérance, vous basculez immédiatement en régime réel de TVA — à compter du 1er jour du mois de dépassement.
Jusque-là, rien d’insurmontable. Mais voici ce que personne n’explique clairement au moment de la création.
2. Les quatre pièges que le Guichet Unique l’administration fiscale ne vous signale pas
Piège n°1 — Le calcul du seuil de 37 500€ s’apprécie sur une année civile complète et non à compter de votre date de création
Vous avez créé votre activité en juillet 2024. Vous avez réalisé 22 000 € de CA entre juillet et décembre. Vous pensez être largement sous le seuil de 37 500 €. Erreur, car dans ce cas, le seuil sera réajusté à 18 698 € (37500/365j*181j). Si ce rythme est maintenu en 2025, vous dépasserez le seuil en milieu d’année — et vous devrez reverser la TVA sur TOUTES les factures émises à compter de la date de dépassement pour l’année 2024 et à compter du 01/01/2025 suite au dépassement du seuil en 2024 .
Piège n°2 — La rétroactivité au 1er du mois du dépassement
Le Code général des impôts est sans ambiguïté : lorsque vous dépassez le seuil de tolérance (41 250 €), vous devenez assujetti à la TVA à partir du 1er jour du mois en cours. Concrètement, si vous dépassez le 17 mars, toutes vos factures de mars sont concernées — y compris celles du 1er au 16.
Piège n°3 — L’invisibilité du seuil dans les outils de gestion des micro-entrepreneurs
Le portail de l’URSSAF pour les auto-entrepreneurs (autoentrepreneur.urssaf.fr) affiche votre chiffre d’affaires déclaré pour le calcul de vos cotisations sociales. Il n’affiche pas d’alerte sur l’approche du seuil de TVA. Le Guichet Unique INPI n’en parle pas non plus à la création. Résultat : de nombreux professionnels libéraux découvrent la situation trop tard.
Piège n°4 — L’incompatibilité avec certains clients professionnels
Un micro-entrepreneur sous franchise TVA ne facture pas de TVA — et ne peut donc pas délivrer de TVA récupérable à ses clients assujettis (entreprises, professions libérales en régime réel). Pour certains donneurs d’ordre, collaborer avec un micro-entrepreneur libéral crée un désavantage fiscal indirect, ce qui peut vous exclure de certains marchés ou appels d’offres.
| Statut | Seuil TVA | Fréquence | Risque si dépassement |
| Micro-entrepreneur libéral | 37 500 € | Annuel | Rétroactif sur toute l’année en cours |
| Libéral en EI classique | Non applicable | — | Déclaration trimestrielle obligatoire |
| EURL / SASU libérale | Non applicable | — | Régime réel d’emblée |
| Salarié porté | Non applicable | — | Prise en charge par la société de portage |
3. Quand basculer en régime réel : les signaux à surveiller
Il n’existe pas de règle universelle, mais voici les seuils de vigilance que j’applique avec mes clients :
- Dès 28 000 € de CA annualisé : anticiper le basculement et préparer votre grille tarifaire TTC
- Dès 33 000 € : consulter un expert-comptable pour simuler l’impact sur votre trésorerie
- À 37 000 € : entamer les démarches de changement de régime fiscal pour l’année suivante
- Avant tout contrat-cadre avec un client professionnel : vérifier si votre statut TVA est compatible
Le passage en régime réel de TVA est souvent vécu comme une contrainte. C’est en réalité une opportunité : vous pouvez déduire la TVA sur vos achats professionnels (matériel, formations, loyer de bureau…), ce qui peut significativement améliorer votre rentabilité réelle.
4. Ce que la CNPL demande concrètement
La situation actuelle est le résultat d’un déficit d’information structurel à la création d’entreprise. La CNPL porte trois demandes auprès des pouvoirs publics et de l’INPI :
5. Ce que vous pouvez faire si vous approchez du seuil
Si vous êtes micro-entrepreneur libéral et que votre CA annuel s’approche de 28 000 €, voici les étapes immédiates :
- Calculez votre CA prévisionnel sur les 12 prochains mois, en intégrant vos projets en cours
- Simulez l’impact d’un passage en TVA sur vos tarifs et votre marge
- Consultez un expert-comptable spécialisé en professions libérales — la CNPL peut vous orienter
- Anticipez la communication à vos clients professionnels si vous changez de régime TVA
- Envisagez une restructuration en EURL ou SASU si votre activité dépasse durablement 50 000 € de CA
La CNPL à vos côtés
Vous avez des questions sur votre statut fiscal ou votre régime TVA ? La CNPL accompagne les professionnels libéraux dans leurs démarches administratives et fiscales. Contactez-nous pour être orienté vers un expert de notre réseau.
Contact : cnpl@cnpl.org
Lucie Desblancs Expert-comptable — Membre du bureau de la Chambre Nationale des Professions Libérales (CNPL)