Le monde du jazz a perdu l’une de ses figures les plus discrètes et pourtant les plus influentes. Disparu le 15 juillet 2026 à l’âge de 94 ans, Plas Johnson laisse derrière lui une empreinte sonore que des générations de mélomanes connaissent sans toujours pouvoir y associer un nom. Quelques notes suffisent pourtant à raviver cette mémoire : le célèbre solo du thème de La Panthère rose (The Pink Panther, 1963), composé par Henry Mancini, demeure l’une des signatures instrumentales les plus reconnaissables de l’histoire du cinéma. Mais réduire Plas Johnson à cette seule mélodie serait oublier une carrière exceptionnelle. Saxophoniste de jazz accompli, musicien de studio recherché, improvisateur inspiré, il participa à des milliers d’enregistrements, accompagnant aussi bien Frank Sinatra, Nat King Cole ou Ella Fitzgerald que les grandes figures du rhythm and blues, de la soul et de la pop américaine. Son jeu chaleureux, son phrasé souple et son sens infaillible de la mélodie ont fait de lui l’un des artisans les plus précieux de la musique américaine du XXe siècle. Hommage au saxophoniste de jazz Plas Johnson (1931-2026), interprète du thème de La panthère rose !
Des rues de La Nouvelle-Orléans aux studios de Los Angeles
Né le 21 juillet 1930 à Donaldsonville, en Louisiane, puis élevé à La Nouvelle-Orléans, Plas Johnson grandit dans une famille où la musique est une seconde langue maternelle. Son père joue du banjo avant de se consacrer au saxophone, tandis que sa mère, pianiste autodidacte et chanteuse, transmet très tôt à ses enfants de l’improvisation.
Le jeune Johnson débute sur un saxophone soprano acheté d’occasion par son père avant de passer à l’alto puis, vers quinze ans, au ténor qui deviendra son instrument de prédilection. Comme il le racontera plus tard, il apprend essentiellement en écoutant les maîtres : Louis Jordan, Gene Ammons, Don Byas, Duke Ellington ou Johnny Hodges nourrissent son imaginaire bien davantage qu’avec les méthodes académiques. Autodidacte revendiqué, il considère toute sa vie que l’on forge d’abord son style en observant, en imitant puis en réinventant les grands musiciens.
En 1954, son frère Ray et lui quittent la Louisiane pour Los Angeles. Les débuts sont difficiles : petits cachets, jam sessions et longues semaines d’incertitude. La rencontre avec Johnny Otis, puis les premiers enregistrements pour les labels de rhythm and blues, ouvrent cependant les portes d’une carrière que rien ne semblait devoir arrêter.
Le saxophoniste que tout le monde a entendu sans le connaître
À partir du milieu des années 1950, Plas Johnson devient l’un des musiciens de studio les plus sollicités de la côte Ouest. Son timbre immédiatement identifiable, à la fois velouté et incisif, séduit les arrangeurs : Les Baxter, Nelson Riddle, Billy May ou Henry Mancini. Johnson s’impose rapidement comme l’homme auquel on confie les solos décisifs, ceux qui donnent une identité à une chanson ou à une bande originale.
Son nom apparaît sur des milliers de séances d’enregistrement aux côtés de Frank Sinatra, Nat King Cole, Peggy Lee, Ella Fitzgerald, Ray Charles, Marvin Gaye, B.B. King, The Beach Boys, Nancy Wilson ou encore Ricky Nelson. Il participe également à l’essor du rock naissant en enregistrant avec de nombreux artistes de rhythm and blues avant que leurs succès ne soient repris par les vedettes de la pop.
La consécration survient en 1963 lorsque Henry Mancini lui confie le célèbre solo de The Pink Panther Theme. Johnson se souviendra que, dès la première prise, l’orchestre entier applaudit la partition, pressentant qu’elle entrerait dans l’histoire. Il avait déjà contribué au succès de Peter Gunn, mais c’est la silhouette féline de la Panthère rose qui fera de son saxophone l’un des sons les plus célèbres du cinéma mondial.
En parallèle de cette intense activité de studio, il mène une carrière personnelle avec plusieurs albums, parmi lesquels This Must Be Plas (1959), Positively (1976), Hot Blue and Saxy (1992), révélant un musicien de jazz raffiné, bien au-delà de son image de sideman.
Un maître du saxophone, une influence durable
Plas Johnson appartient à cette génération de musiciens qui ont façonné l’histoire de la musique sans rechercher les projecteurs. Son immense discographie dépasse largement le cadre du jazz : elle irrigue la soul, le rhythm and blues, la pop, la télévision et le cinéma. À travers des milliers de séances d’enregistrement, il a contribué à définir ce que l’on appelle aujourd’hui le « son de Los Angeles ».
Pédagogue passionné, il consacra également une partie de sa vie à transmettre son expérience. Convaincu que l’apprentissage passe d’abord par l’écoute des anciens, il encourageait les jeunes saxophonistes à étudier Ben Webster, Lester Young, Illinois Jacquet ou Gene Ammons avant de chercher leur propre voix. Cette philosophie, fondée sur l’héritage plutôt que sur la virtuosité démonstrative, résume parfaitement son approche de la musique.
Son décès marque la disparition d’un témoin privilégié de l’âge d’or des studios américains. Pourtant, son héritage demeure intact. À chaque rediffusion de La Panthère rose, à chaque écoute des grands albums auxquels il a participé, le souffle élégant de Plas Johnson renaît avec une évidence désarmante.
Comme les plus grands musiciens de studio, il aura réussi un paradoxe rare : devenir universellement reconnaissable sans jamais rechercher la célébrité. Une forme de noblesse artistique qui explique pourquoi, aujourd’hui encore, son saxophone semble raconter à lui seul toute une époque.
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Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne écoute.
Hakim Aoudia.