L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane : un livre majeur et toujours vivant ! - CulturAdvisor

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Avec la disparition de Cheikh Hamidou Kane, mort à Dakar à l’âge de 98 ans, la littérature africaine perd l’une de ses voix les plus importantes. Publié en 1961, L’Aventure ambiguë demeure pourtant un livre bien vivant. À travers le destin de Samba Diallo, jeune Peul partagé entre l’enseignement coranique et l’école occidentale, l’écrivain sénégalais interroge les conséquences de la rencontre entre deux systèmes de pensée. Mais réduire le roman à un simple récit du conflit entre tradition et modernité serait insuffisant. Il y explore aussi le rapport au savoir, à la foi, à l’identité et à la possibilité de vivre entre plusieurs héritages Sa relecture, au lendemain de la mort de son auteur, rappelle combien les questions qu’il posait restent actuelles. L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, aux Éditions 10/18 : un livre majeur et toujours vivant !

Un écrivain entre deux mondes

Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane grandit dans une famille peule musulmane. Il fréquente d’abord l’école coranique avant de rejoindre l’enseignement français. Cette double formation constitue l’une des clés de son parcours intellectuel : très tôt, il est confronté à deux univers de transmission, de langue, de savoir et de valeurs.

Après des études au Sénégal, il poursuit sa formation à Paris. Il étudie notamment le droit et la philosophie et obtient en 1956 le diplôme de l’École nationale de la France d’outre-mer. Son séjour français est déterminant pour sa pensée comme pour son œuvre littéraire. Il découvre la philosophie occidentale tout en réfléchissant à la situation politique et culturelle des sociétés africaines colonisées.

De retour au Sénégal à la veille de l’indépendance, Cheikh Hamidou Kane devient haut fonctionnaire. Il est notamment gouverneur de la région de Thiès et exerce ensuite plusieurs responsabilités ministérielles. Il travaille également pour l’UNICEF en Afrique de l’Ouest et du Centre. Son itinéraire associe ainsi littérature, réflexion intellectuelle et engagement dans la construction du Sénégal indépendant.

Il meurt à Dakar le 3 octobre 2026, à l’âge de 98 ans. Sa disparition donne une résonance particulière à L’Aventure ambiguë, œuvre dans laquelle il avait déjà transformé une expérience personnelle et historique en interrogation universelle.

Le roman d’un déchirement

Commencé au début des années 1950 et publié en 1961 chez Julliard et Présence africaine, L’Aventure ambiguë raconte le parcours de Samba Diallo, jeune garçon issu du pays des Diallobé. Élevé dans l’enseignement coranique par le maître Thierno, il est ensuite envoyé à l’école française sous l’impulsion de la Grande Royale. Le jeune homme découvre progressivement un autre système de connaissance avant de poursuivre ses études en France, où il se confronte à la philosophie occidentale.

Le roman ne se contente toutefois pas d’opposer une Afrique traditionnelle à un Occident moderne. C’est précisément ce qui fait sa richesse. Samba Diallo est confronté à une question plus difficile : comment acquérir de nouveaux savoirs sans perdre le rapport au monde transmis par sa culture et sa foi ? Le savoir occidental apparaît à la fois comme une promesse d’émancipation et comme le produit d’une histoire de domination.

Cette tension donne au livre sa dimension philosophique. L’école, la religion, la technique, la raison, la foi et l’identité deviennent les éléments d’une réflexion sur ce que signifie changer de monde sans pouvoir abandonner complètement celui dont on vient. L’étude consacrée au roman par Florence Paravy souligne d’ailleurs la pluralité des lectures auxquelles l’œuvre se prête, loin d’une interprétation unique et définitive.

Récompensé par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1962, le roman s’est imposé comme un classique de la littérature africaine francophone.

L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, aux Éditions 10/18 : un livre majeur et toujours vivant !

Extrait

Le chef demeura silencieux un moment.

– Si je leur dis d’aller à l’école nouvelle, ils iront en masse. Ils y apprendront toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas. Mais, apprenant, ils oublieront aussi. Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ? Je voulais vous demander : peut-on apprendre ceci sans oublier cela, et ce qu’on apprend vaut-il ce qu’on oublie ?

– Au foyer, ce que nous apprenons aux enfants, c’est Dieu. Ce qu’ils oublient, c’est eux-mêmes, c’est leurs corps et cette propension à la rêverie futile, qui durcit avec l’âge et étouffe l’esprit. Ainsi ce qu’ils apprennent vaut infiniment mieux que ce qu’ils oublient.

– Si je ne dis pas aux Diallobé d’aller à l’école nouvelle, ils n’iront pas. Leurs demeures tomberont en ruine, leurs enfants mourront ou seront réduits en esclavage. La misère s’installera chez eux et leurs cœurs seront pleins de ressentiments…

– La misère est, ici bas, le principal ennemi de Dieu.

Une œuvre devenue patrimoine

La postérité de Cheikh Hamidou Kane tient d’abord à la longévité exceptionnelle de L’Aventure ambiguë. Le roman a été traduit dans plus d’une quarantaine de langues et continue d’être étudié dans les collèges, les lycées et les universités de nombreux pays.

Son influence tient surtout à la nature des questions qu’il pose. Le colonialisme constitue son arrière-plan historique, mais le livre ne s’y enferme pas. Le rapport entre cultures, la transmission des savoirs, la place de la religion, les effets de l’éducation et la construction de soi restent des sujets contemporains. À cet égard, Samba Diallo est moins le symbole d’un choix impossible entre deux civilisations qu’une figure de l’individu confronté à plusieurs héritages.

Kane a publié un second roman, Les Gardiens du temple, en 1995. Il y revient sur certaines interrogations de son premier livre en les déplaçant vers la période des indépendances et la construction d’un État africain. Dans un entretien accordé au Monde en 2018, l’écrivain expliquait d’ailleurs que ce second roman apportait une autre réponse au dilemme de Samba Diallo : conjuguer enracinement culturel et acquisition des savoirs modernes.

Cette postérité est désormais aussi institutionnelle. L’Université numérique publique du Sénégal porte son nom depuis 2023, signe que son héritage dépasse largement la littérature.

La mort de Cheikh Hamidou Kane invite donc moins à refermer son œuvre qu’à la rouvrir. Soixante-cinq ans après sa publication, L’Aventure ambiguë continue de poser une question essentielle : comment apprendre du monde sans cesser de savoir d’où l’on vient ?

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