Elles font le numérique #17 : Marie Cousin, doctorante en grammaires formelles sémantiques

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"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce dix-septième numéro, nous avons échangé avec Marie Cousin, doctorante Université de Lorraine, membre de l'équipe-projet Sémagramme du laboratoire Loria et du Centre Inria de l'Université de Lorraine.

Histoire et parcours

Quel est ton parcours et sur quel sujet de recherche travailles-tu ?

Après l’obtention d’un bac S SVT, j’ai fait une classe préparatoire MPSI/MP* (maths physique), puis l’ENSIMAG, une école d’ingénieur en informatique. Durant ma troisième année à l’ENSIMAG, j’ai fait un semestre Erasmus à l’Université Technique de Vienne, en Autriche, dans le master Logic and Computation. Mon goût pour l’informatique plus théorique et la logique, que j’avais découvert en prépa, s’est confirmé en école d’ingénieur et pendant mon Erasmus, ainsi que mon souhait de faire de la recherche. J’ai fait mon stage de fin d’études au Centre Inria de l’Université de Lorraine et au Loria (CNRS, Université de Lorraine) dans l’équipe Sémagramme, qui a confirmé que la recherche me plaisait. Je suis maintenant en thèse dans la même équipe, et je travaille sur de la génération de texte avec la théorie Sens-Texte (une théorie linguistique qui cherche à représenter la langue parlée, ainsi que le lien entre le sens de ce qu’on veut dire, et comment on le dit), et les grammaires catégorielles abstraites (un formalisme grammatical, basé sur le lambda calcul, permettant d’encoder d’autres formalismes). Le but de ma thèse est d’étudier comment la théorie Sens-Texte peut être encodée dans les grammaires catégorielles abstraites, et mise en œuvre par les grammaires catégorielles abstraites.
 

Peux-tu nous parler plus précisément des travaux de recherche ?

Je travaille sur la représentation, ou l’encodage, de l’interface sémantique-syntaxe de la théorie Sens-Texte (TST) dans les grammaires catégorielles abstraites (ACG). La TST, d’une part, est composée de plusieurs niveaux de représentation (un niveau sémantique, deux niveaux syntaxiques, deux niveaux morphologiques, et deux niveaux phonétiques). L’un des points forts de la TST est la représentation des expressions typiques des langues, comme les expressions idiomatiques (par exemple « il pleut des cordes »), où le sens général de l’expression n’est pas forcément le sens littéral (des cordes ne tombent pas du ciel). Je m’intéresse surtout au niveau de représentation sémantique (qui représente le sens des phrases, ce que l’on souhaite exprimer), et aux niveaux syntaxiques (qui se rapprochent du texte écrit, et contrôlent la structure de la phrase). 

Les ACG, d’autre part, sont un formalisme grammatical. On peut les voir comme un langage pour écrire des règles de grammaires. L’un des avantages des ACG, c’est qu’elles peuvent être composées entre elles. C’est cette composition qui m’intéresse. En effet, si on encode chaque niveau de représentation de la TST avec une ACG, alors on peut les composer (les « brancher » entre elles), et mettre en relation les encodages des différents niveaux de la TST, dont le niveau sémantique et les deux niveaux syntaxiques. 

En d’autres mots, j’encode des règles de grammaires pour pouvoir calculer soit le sens des expressions, soit les mots d’une phrase, selon l’utilisation du système. 

Parité et inclusion

À ton avis, pourquoi les filles peinent-elles à se projeter dans les filières du numérique/de l’informatique ?

Je pense que nous n'avons pas assez de « role model » féminin en numérique/informatique. Ce n’est pas qu’elles n’existent pas, mais plutôt qu’elles sont très peu mises en avant. Par exemple, la photo de Margaret Hamilton à côté de sa pile de code (celui qui a envoyé les vaisseaux du programme Apollo sur la Lune) est très parlante, mais la première fois que j’ai vu cette photo, j’étais en stage de fin d’études… donc bac +5 ! Alors que c’est l’une des photos des « role model » féminin de l’informatique les plus connues, je trouve. Ce n’est qu’un exemple, il y en a plein d’autres ! 

Je pense que parler plus des femmes dans le numérique/l’informatique est important, et de mettre en valeur celles qui ont déjà œuvré pour l’informatique aussi.

 Ce sont des pionnières de l’histoire de l’informatique, et je trouve que ça ferait du bien qu’elles soient plus connues. Une autre raison qui expliquerait que les filles ne se projettent pas dans les filières numérique/informatique est, je pense, tout ce qui touche aux stéréotypes de genre. L’idée préconçue que l’informatique est pour les garçons joue, et malheureusement les chiffres (pourcentage d’étudiants vs pourcentage d’étudiantes dans les filières informatiques par exemple) confirment cela, et renforcent les stéréotypes de genre. C’est un cercle vicieux. Je pense que le problème commence assez tôt, avec les jeux pour enfants qui sont déjà stéréotypés (j’exagère, mais garçons = jeux vidéo, fille = poupée), font que les garçons ont souvent déjà touché à la programmation au lycée, alors que les filles non, et ça peut créer une impression de mur insurmontable pour les filles, comme si elles avaient du « retard » sur les garçons, alors que les formations sont justement faites pour apprendre, et que ce « retard » n’en est finalement pas un, ou du moins n’est pas problématique.
 

Pourquoi penses-tu important d’avoir des femmes dans les métiers du numérique/de l’informatique ?

Les femmes et les hommes ont souvent des manières de penser différentes, ou d’aborder un sujet et ses problématiques différemment. Cela apporte de la diversité et des idées nouvelles aux projets. De manière générale, les femmes ne sont pas assez prises en compte dans la recherche. Si je prends l’exemple de la recherche médicale, beaucoup de médicaments ne sont testés que sur des hommes, ce qui pose des problèmes aujourd’hui sur le traitement de certaines pathologies chez les patientes. Si plus de femmes avaient participé à l’élaboration de ces recherches, j’ai envie de croire que les tests auraient été réalisés sur des sujets féminins et masculins. C’est à dire que la présence de femmes dans la recherche, dans les sciences, dans les métiers du numérique et de l’informatique, etc. permettrait des résultats, découvertes, outils, etc. adaptés à un public mixte.

Une autre chose que je trouve importante (de manière générale), est que chacune et chacun devrait pouvoir faire ce qui lui plaît, indépendamment de son genre. Si une femme veut exercer un métier dans le numérique/l’informatique, et qu’elle s’en donne les moyens, je trouve ça génial, et je lui souhaite de ne rien lâcher et de le faire ! 
 

Depuis deux ans, tu participe comme ambassadrice à l’événement « Sciences, un métier de femmes » qui se déroule à Nancy. En quoi consiste cette journée ? Qu’est-ce qui t’a motivée à t’y associer ?

Cet événement rassemble près de 250 lycéennes de 13 établissements lorrains pour leur faire découvrir la diversité des métiers scientifiques et les encourager à envisager des études et carrières dans ces domaines. Plus d’une cinquantaine d’ambassadrices sont mobilisées : chercheuses, enseignantes-chercheuses, doctorantes… Il rassemble de nombreux partenaires !

J’adore les échanges et le partage que ce type de journée implique. Découvrir les lycéennes et pouvoir échanger avec elles est quelque chose que je trouve important, pour qu’elles puissent se rendre compte que les femmes existent « pour de vrai » dans le numérique/l’informatique. C’est un évènement du même type qui m’avait fait découvrir la recherche en informatique quand j’étais en première, et sans cela, je ne suis pas sûre que je me serais orientée vers la recherche ou l’informatique, alors que j’adore mon métier aujourd’hui. Si cela a marché pour moi, j’ai envie de participer aux évènements tels que cette journée pour pouvoir, peut-être, inspirer d’autres lycéennes.

Est-ce qu’il y a un conseil que tu voudrais partager avec les prochaines générations, notamment avec les lycéennes ou étudiantes en plein questionnement d’orientation scolaire ?

Quand j’étais au lycée, si on m’avait dit que je serais informaticienne, je ne l’aurais jamais cru ; je n’aimais pas l’informatique (enfin, ce que je pensais que l’informatique était) ! J’ai choisi mes études pour ne pas me fermer de portes, en éliminant au fur et à mesure les matières qui me plaisaient le moins : prépa maths-physique pour enlever l’histoire et la géographie, et me fermer le moins de portes possibles, puis école d’ingénieur en informatique parce que je n’aimais plus la physique, et les mathématiques ne m’intéressaient plus autant qu’avant, et j’avais découvert l’informatique plus théorique, qui me plaisait ! Suite à mon premier stage ingénieur qui ne m’avait pas plu, j’ai décidé de faire le deuxième (et dernier) dans la recherche, et j’ai adoré. Je suis aujourd’hui dans un domaine qui me passionne, avec la sensation d’être « à ma place ». 

 Tout ça pour dire que s’il y a quelque chose que vous aimez, donnez-vous les moyens de le faire, et foncez !

Il existe aujourd‘hui des passerelles dans les études supérieures pour se réorienter, et rien n’est jamais perdu. Une réorientation ne fait pas perdre des années, ce que vous avez appris, vous le gardez. Le choix des matières principales au lycée fait peur, et donne l’impression de jouer sa vie. Mais vous ne jouez pas votre vie. Si vous êtes motivées, vous retomberez sur vos pieds, et pourrez toujours changer de voie si celle que vous aviez choisie initialement ne vous plait plus. Donc, mon conseil : si vous aimez quelque chose, une matière, ou avez un métier qui vous passionne, foncez, n’hésitez pas, vous pouvez le faire !

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