Monsieur le Président,
cher Jean-David Lévitte,
Monsieur le Vice-Président,
cher Haïm Korsia,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
cher Bernard Stirn,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
En quelques jours à peine, l’année 2026 a montré la pertinence du thème que vous avez retenu pour vos travaux : celui de la « transformation profonde ».
Renversement et capture de Nicolás Maduro au Venezuela. Répression sans précédent du régime iranien sous la menace d’une intervention armée.
Revendication par les Etats-Unis d’un territoire européen placé sous la protection de l’OTAN…
A n’en pas douter, nous vivons un moment de transformation profonde. Une brutalisation du monde dont l’histoire, nous disent certains, semble écrite d’avance : celle d’une rivalité croissante menant à la confrontation inéluctable entre deux superpuissances, la Chine et les Etats-Unis.
Partie I : Un conflit inéluctable entre deux superpuissances ?
Soyons lucide, la force n’a jamais disparu des relations internationales. Elle n’a pas été abolie par le droit international, ni dissoute dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Elle a été domestiquée.
Comment ? En faisant en sorte que ce qui est fort soit juste, conformément à l’intuition visionnaire de Blaise Pascal dans ses Pensées :
« La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Les efforts pour domestiquer la force se succédèrent tout au long du XXe siècle. Nous nous y reprîmes à plusieurs fois.
La Société des Nations fut une première tentative admirable mais néanmoins inaboutie, car elle demandait aux États de renoncer à la force sans leur offrir de garanties crédibles sur son encadrement.
Après 1945, l’Organisation des Nations unies et les institutions de Bretton Woods tirèrent les leçons de cet échec : elles ne cherchèrent pas à nier les rapports de puissance, mais à les organiser. Les grandes puissances y virent leur intérêt, non par altruisme, mais par calcul rationnel : la stabilité du système international, l’équilibre des forces et la prévisibilité juridique leur promettaient des dividendes supérieurs aux coûts de l’instabilité et du chaos. Et elles bénéficièrent d’une position d’oligopole, matérialisée par leur siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies associé au droit de veto. Sans ces concessions faites aux grandes puissances, aucun multilatéralisme durable n’aurait été accepté.
Et de fait, la première des grandes puissances du XXe siècle, les Etats-Unis d’Amérique, tira des dividendes exorbitants du multilatéralisme.
Dividende sécuritaire. Avec les opérations de maintien de la paix des Nations Unies, les Etats-Unis s’appuyèrent sur les contributions des autres pour assurer la sécurité du monde. Avec l’architecture de non-prolifération, ils évitèrent une course aux armements nucléaires qui eut été, pour eux, ruineuse et délétère. Je n’ose parler de l’OTAN dont nombre de ses membres ont servi de débouché à leur puissante industrie de défense.
Dividende monétaire. Avec le système de Bretton Woods, le dollar devint une monnaie de réserve mondiale qui permit aux Etats-Unis de limiter considérablement le coût de financement de leur budget et de leur économie.
Dividende commercial. Avec les règles du GATT, puis de l’OMC, les services financiers et numériques américains purent se répandre sans contrainte sur toute la planète.
Mais cet équilibre des forces garanti par le droit, patiemment construit au cours du XXe siècle, se fragilisa avec la fin de la guerre froide. La fin du face-à-face structurant entre les deux blocs fut interprétée, en Occident, comme la victoire définitive d’un modèle, le modèle occidental. L’illusion d’un monde enfin pacifié par le droit, le marché et la démocratie s’installa dans les esprits. Avec une assurance confinant à l’arrogance, on célébra la « fin de l’Histoire » alors qu’on assistait au début d’une nouvelle ère. Et l’on vit l’hyperpuissance américaine, sûre de son fait, prendre des libertés avec le droit dont elle était pourtant garante.
Dans le même temps, une grande partie du reste du monde vécut cette période comme une mise sous tutelle.
La mémoire des humiliations coloniales, les ajustements structurels imposés, les interventions unilatérales nourrirent une frustration qui devint un désir de revanche.
La Russie post-soviétique nous dit avoir perçu l’élargissement de l’OTAN comme un encerclement.
La Chine vit dans l’économie libérale et les droits de l’Homme un carcan conçu sans elle. Le reste du monde commença à voir dans le multilatéralisme un système à géométrie variable conçu par l’Occident, pour l’Occident. Nier ces perceptions, c’est se condamner à la moindre pertinence dans sa compréhension du monde.
La manifestation la plus spectaculaire de ce désir de revanche fut, sans aucun doute, le réveil de la Chine.
Une civilisation millénaire, se concevant comme centrale, convaincue d’avoir été reléguée au rang de périphérie au cours de ce que la mémoire chinoise a nommé le « siècle des humiliations », depuis les guerres de l’Opium jusqu’à l’effondrement impérial. Et voilà qu’en l’espace de quatre décennies, la Chine parvint à accomplir une transformation économique d’une ampleur inédite.
En moins d’un demi-siècle, sa part dans le PIB mondial passa de 2% à 20%. Cet essor sans équivalent dans l’Histoire permit à des centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté. Il s’accompagna d’une industrialisation phénoménale et d’une montée en gamme technologique, guidée par le primat de l’efficacité. « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, disait Deng Xiaoping, s’il attrape les souris, c’est un bon chat. »
Ce succès restaura la confiance nationale, nourrie par l’idée que l’Histoire, enfin, reprenait son cours.
Mais à cette ambition économique vint se superposer une ambition politique explicite : rétablir la prééminence de la Chine dans l’ordre international et s’imposer, face à l’hyperpuissance du XXe siècle. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des leviers de puissance à sa disposition. Elle le fait avec méthode en s’appuyant sur des plans quinquennaux garants d’une vision de long terme et permettant la plus grande efficacité.
Puissance économique, d’abord. La Chine a dépassé l’année dernière le trilliard de dollars d’excédent commercial, grâce à une politique industrielle très offensive qui vise à assurer la condition de la prospérité, tout en plaçant le reste du monde, y compris les Etats-Unis, dans une situation de dépendance.
Dépendance aux minerais et aux terres rares, ces ingrédients vitaux de l’industrie du XXIe siècle, dont elle maîtrise aujourd’hui 90% du raffinage. Dépendance aux infrastructures du commerce international, à commencer par la maîtrise, désormais quasi exclusive, de la construction des porte-conteneurs, et celle des infrastructures portuaires et logistiques, le long des nouvelles routes de la soie, qui s’étendent dans 150 pays.
Puissance diplomatique, ensuite. La Chine s’investit dans le dialogue bilatéral comme dans les enceintes internationales pour défendre ses intérêts, mais aussi pour contenir et faire refluer l’influence américaine. Avec l’Organisation de coopération de Shanghai, la Chine structure les relations qu’elle entretient avec son voisinage, et notamment avec la Russie.
Avec la création des BRICS, en 2009, la Chine et ses partenaires rejettent explicitement la domination par le G7 de la scène diplomatique et se font les porte-parole d’un supposé Sud Global qui aurait des comptes à régler avec l’occident américanisé. En population comme en richesse, le bloc des BRICS a désormais dépassé le G7.
Puissance militaire, enfin. L’Armée populaire de libération compte plus de 2 millions de soldats, ce qui en fait la plus grande armée du monde en effectifs, devant les Etats-Unis. Elle possède la première marine mondiale en nombre de bâtiments et dispose de l’arsenal de missiles conventionnels le plus dense au monde, conçu pour tenir à distance des porte-avions américains.
La Chine se met en situation de sécuriser l’environnement régional, de dissuader toute intervention extérieure, mais aussi d’atteindre une forme de parité stratégique avec l’hyperpuissance du XXe siècle.
Mobilisation des ressorts de la puissance économique, diplomatique, militaire. L’objectif semble clair : s’imposer comme puissance centrale, en rattrapant, puis en dépassant les États-Unis.
La Chine veut redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, l’Empire du milieu.
Alors que la Chine se réveille, voilà les États-Unis placés face au « piège de Thucydide », celui qui guette une puissance dominante, confrontée à l’émergence rapide d’une rivale, et tentée par une confrontation préventive.
Cette confrontation se révèle souvent coûteuse et périlleuse. C’est le piège qui se referma sur Sparte, superpuissance continentale de l’époque, confrontée au réveil d’Athènes, dont la puissance maritime et commerciale se développait en mer Egée. Sparte lança son armée dans l’Attique, déclenchant la guerre du Péloponnèse. Trente ans de combats sanglants, qui ravagèrent les cités grecques. À la fin, Sparte l’emporta. Mais à quel prix ? Les deux puissances s’étaient épuisées l’une l’autre, et c’est un troisième acteur, la Macédoine, qui conquit le monde grec, quelques décennies plus tard. Un troisième acteur : suivez mon regard…
Thucydide rappelle que « la cause la plus vraie, mais la moins avouée, de la guerre du Péloponnèse, fut la croissance de la puissance athénienne et la crainte qu’elle inspira aux Spartiates. »
C’est un constat de même nature qui, d’administration en administration, se confirme à Washington, où la Chine est présentée comme « le défi géopolitique le plus déterminant pour les Etats-Unis » dans la revue nationale stratégique américaine de 2022. Et où des mesures de plus en plus confrontationnelles sont adoptées.
Ce sont des droits de douanes imposés dès 2018 par la première administration Trump sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois, et plus récemment un quasi-blocus commercial décrété par l’annonce de droits de douanes allant jusqu’à 145%. L’interdiction du réseau social TikTok, précédant une prise de contrôle au nom de la sécurité nationale, la plateforme étant considérée comme un instrument de recueil de données et de propagande au service du gouvernement chinois.
Des campagnes de communication stratégique visant à répandre dans le champ des perceptions l’idée que la Chine est responsable des pandémies qui frappent l’Occident et le reste du monde. Des restrictions de visas pour les étudiants et les chercheurs chinois travaillant dans des filières sensibles. L’inscription sur liste noire d’un grand nombre d’entreprises chinoises pour éviter qu’elles n’accèdent à des infrastructures présentes sur le sol américain, et empêcher qu’elles ne bénéficient de la commande publique. Le remplacement d’un opérateur hongkongais par un consortium occidental. Des restrictions d’exportations sur les microprocesseurs, les semi-conducteurs et les puces Nvidia, composantes critiques pour les centres de données et les supercalculateurs.
Le renforcement massif de la présence militaire américaine dans l’Indopacifique : par l’alliance AUKUS, la multiplication des bases aux Philippines, la coopération renforcée avec le Japon et Taïwan. La tentative de rapprochement avec la Russie dans l’espoir de détacher Moscou de Pékin, dans une manœuvre diplomatique inversant celle de Nixon. Une intervention militaire en Amérique latine visant l’exfiltration d’un dictateur et le changement de régime dans un pays pétrolier dont la Chine est le premier client. Des prétentions territoriales sur un territoire européen sous protection de l’OTAN, justifiées par la nécessité d’empêcher la Chine d’en faire un point d’entrée sur l’Atlantique Nord. L’ensemble de ces mesures dessine une stratégie assumée : contenir la Chine et éviter qu’elle ne supplante les Etats-Unis.
On est loin de la fondation des Nations unies il y a 80 ans. Chacun des deux grands acteurs de ce duopole développe une vision alternative à celle de la Charte, pour ériger un ordre international nouveau au sein duquel il jouerait le premier rôle.
La Chine promeut, depuis septembre 2025, l’Initiative pour la gouvernance mondiale qui semble dessiner une telle alternative.
Les Etats-Unis, quant à eux, ont proposé samedi dernier à soixante pays d’adhérer à une nouvelle Charte, celle du Board of Peace, ce conseil de la paix prescrit par la résolution des Nations unies mettant fin à la guerre à Gaza. Tel qu’il est présenté, ce conseil a pour responsabilité principale la paix et la sécurité du monde, à Gaza comme ailleurs.
Il est dirigé par son chairman, investi de pouvoirs très étendus, comme celui d’approuver la participation des membres, désigner son propre successeur, et exercer son véto sur toute décision prise à la majorité.
On est loin, très loin, de la charte des Nations unies dont je vous rappelle les premiers mots : « Nous, peuples des Nations unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances, à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites. »
Je pourrais prolonger le propos mais, vous l’aurez compris, tout semble se passer comme si un choc majeur entre la Chine et les Etats-Unis était désormais inéluctable. Avec des conséquences très lourdes pour le reste du monde, et donc pour nous.
Au mieux, le monde pourrait glisser vers un partage en sphères d’influence, un duopole sino-américain imposant ses règles, ses normes et ses dépendances dans deux hémisphères différents. Au pire, la rivalité pourrait basculer dans une confrontation ouverte, entre deux puissances dotées, membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies.
Ce choc est-il vraiment inéluctable ? N’avons-nous plus qu’à choisir notre camp et à subir ? Je n’y crois pas. Car dans ce système d’équations par nature complexe, il y a une variable inconnue, qui peut tout changer.
Cette inconnue, c’est l’Europe.
Partie II : L’Europe est la grande inconnue de l’équation
Oui, l’Europe est la grande inconnue de l’équation stratégique mondiale. Pourquoi ? Parce que la résistance à la brutalisation du monde s’organise ici, en Europe.
Parce que, de l’Asie du Sud-Est à l’Amérique latine, en passant par l’Afrique, des peuples libres – et désireux de le rester – attendent que l’Europe se lève et montre la voie. La voie de l’équilibre. Dans un monde sommé de choisir entre la soumission et l’affrontement, l’Europe est attendue là où elle a toujours été la plus forte : dans l’invention d’une voie exigeante, fondée sur la souveraineté des nations et le respect du droit international.
Elle est attendue par des États de plus en plus nombreux, attachés à leur indépendance, qui refusent toute logique de blocs et montrent qu’une architecture de sécurité collective fondée sur le dialogue est possible – et qu’elle passe, aujourd’hui, par une Europe forte.
Oui, l’Europe est la grande inconnue de l’équation et, à bien des égards, une variable que certains préféreraient voir disparaître. Une variable que l’on cherche à effacer. Côté chinois, les autorités cherchent à effacer l’Europe en cultivant essentiellement des relations bilatérales avec les pays européens, et en faisant l’impasse sur les institutions de l’Union autant que de possible. Côté américain, l’effacement est théorisé explicitement dans la revue nationale stratégique publiée le 5 décembre 2025.
L’Europe y est décrite comme un continent miné par des politiques migratoires jugées déstabilisatrices, par la censure de la liberté d’expression et par la répression de l’opposition politique. Un continent condamné, je cite, à l’« effacement civilisationnel ». La vérité est ailleurs : une Europe éclatée serait une Europe plus facilement vassalisée. Et une Europe vassalisée deviendrait la variable secondaire d’une économie dont les priorités seraient mises au service des seuls intérêts américains.
Non, l’Europe n’est pas au bord de l’effacement civilisationnel. La civilisation européenne est ineffaçable. C’est une civilisation de l’esprit. Elle s’est forgée patiemment depuis plus de deux millénaires. Deux millénaires parsemés d’échecs et de succès, de flux et de reflux, de guerres et de paix.
L’Europe est cette « forge de l’idée », selon l’expression de Stefan Zweig, où furent frappées, à partir du sang et de l’esprit des nations latines, germaniques, anglo-saxonnes et slaves, certaines des plus grandes pensées du monde.
Des idées qui changèrent le cours de l’Histoire. Et s’il est vrai que l’Europe a donné au monde le pire et le meilleur, c’est précisément ce qui la rend aujourd’hui adulte.
Elle était là avant. Elle sera là après. Le dessein européen commença à Athènes, berceau de la démocratie, puis à Rome, lorsque naquit l’idée inédite de gouverner non seulement par la force, mais par l’intelligence traduite dans le droit : une administration rationnelle, un réseau routier, une langue commune – le latin. Derrière les légions romaines marchait la culture.
L’esprit européen se manifesta à nouveau avec l’humanisme. Les universités dialoguaient à travers le continent : Bologne, Prague, Oxford, Paris. On y parlait latin. Érasme, Giordano Bruno, Spinoza, Francis Bacon, Leibniz, Descartes se savaient citoyens d’une même république : la république des lettres. L’imprimerie mit le savoir en mouvement. Ce fut la Renaissance, une nouvelle naissance de l’esprit. Puis vinrent les Lumières, la liberté d’expression, inventée bien avant le Premier amendement. L’esprit critique. Le discernement.
Tout au long de l’Histoire européenne, nous rappelle Stefan Zweig, « chaque fois que la flamme de l’