"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce 10ème numéro nous avons échangé avec Enora Denimal Goy, chargée de recherche au sein de l'équipe-projet Platon du Centre Inria de Saclay.
Histoire & parcours
Quel a été ton parcours académique ?
J’ai un parcours assez classique, j’ai « pris l’autoroute », en commençant par une classe préparatoire à Rennes, puis un cursus ingénieur à l’Ecole Centrale de Lyon. Dès le départ, j’avais en tête l’idée de poursuivre en doctorat. La thèse a été une étape décisive : trois ans pour explorer en profondeur un sujet, construire quelque chose, se tromper, recommencer.
La thèse, c’était trois ans sur mon petit bébé scientifique. Pour la première fois, j’avais vraiment le temps d’aller au fond des choses.
Ta thèse portait sur un sujet très concret : le bruit des freins. Peux-tu nous en dire plus ?
Oui, je travaillais sur le phénomène de crissement de frein, comme le bruit très désagréable quand un train arrive en gare ou quand un vélo freine. C’est un phénomène de vibrations très difficile à prédire numériquement, car il dépend énormément de l’environnement : température, humidité, conditions d’usage…
Le but de ma thèse était de développer des méthodes capables de prendre en compte ces sources de variabilité dans les modèles, pour pouvoir ensuite concevoir des systèmes plus robustes. La thèse était menée en partenariat avec PSA-Peugeot, et c’était très satisfaisant de voir que, même si la méthode en elle-même n’était pas leur priorité, les résultats avaient un intérêt concret pour les ingénieurs.
Pourquoi avoir choisi la recherche plutôt qu’une carrière en entreprise ?
Ce qui me motive profondément, c’est la compréhension. Pendant mes études, j’avais parfois la frustration de survoler les sujets sans jamais vraiment les creuser. La recherche me permet de me concentrer longuement sur un problème, de le décortiquer sous tous les angles. Je n’ai jamais eu envie d’aller en entreprise : ce qui m’intéresse, c’est le temps long, l’exploration, le droit à l’erreur. La thèse m’a permis de m’investir pleinement dans un problème scientifique, de le creuser en profondeur.
Tu es ensuite partie en post-doctorat à l'Imperial College de Londres. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?
Beaucoup de choses, à la fois sur les plans scientifique et humain. Sur le plan scientifique, j’y ai découvert une autre manière de faire de la recherche. En France, nous sommes très attachés aux équations et à la démonstration formelle, tandis que les scientifiques britanniques adoptent parfois une approche plus intuitive et plus expérimentale. Sur le moment, cela peut être déstabilisant lorsque nous faisons des maths, mais cette différence s’est révélée très complémentaire.
J’évoluais au sein d’une équipe très internationale, ce qui a favorisé une réelle ouverture à d’autres cultures, scientifiques et sociales, et à d’autres méthodes de travail. La confrontation de points de vue et de pratiques différentes m’a permis de prendre du recul sur mes propres habitudes et d’enrichir ma manière d’aborder les problèmes de recherche.
Sur le plan humain, cette expérience a également été marquante. Partir à Londres était un rêve d’enfant, mais arriver dans une ville de près de 8 millions d’habitants sans y connaître personne a constitué une véritable aventure. Londres, par son caractère très international et ses codes sociaux différents, m’a amenée à me remettre en question, à dépasser certains a priori et à élargir mon regard sur le monde.
Recherche & ambition
Sur quels sujets travailles‑tu actuellement et à quoi ressemble ton quotidien dans l’équipe Platon ?
Je travaille sur la quantification des incertitudes appliquée à différents problèmes d’ingénierie. L’idée générale est de ne pas considérer les modèles numériques comme parfaits, mais d’intégrer le fait qu’il existe toujours des incertitudes sur les paramètres, les matériaux, les conditions de fabrication ou d’utilisation.
Je développe notamment un projet de recherche sur la propagation des incertitudes dans les phénomènes vibratoires. L’objectif est de prédire efficacement les vibrations d’une structure malgré de nombreux paramètres incertains, en s’appuyant sur des modèles de substitution rapides et un découpage du problème guidé par la physique.
En parallèle de ma recherche, mon quotidien s’articule autour de l’accompagnement d’une doctorante et de 4 doctorants.
Par exemple, j’encadre actuellement un doctorant qui travaille sur l’optimisation de structures fabriquées par impression 3D métallique. Nous savons que ces procédés génèrent des défauts, qui peuvent affecter la résistance ou la durée de vie des pièces. L’objectif est donc de concevoir des géométries qi restent performantes malgré ces imperfections de fabrication et leur usure progressive sous des sollicitations répétées.
Optimiser un système sans tenir compte de l’incertitude, c’est concevoir pour un monde qui n’existe pas.
Tu travailles à l’interface de plusieurs disciplines. Comment vis-tu cette position ?
Je suis un peu « entre deux chaises ». Je ne me définis pas vraiment comme mathématicienne, plutôt comme mécanicienne-dynamicienne avec une forte sensibilité mathématique. Avant, j’étais la personne un peu matheuse chez les mécaniciens. Aujourd’hui, je suis plutôt celle qui a un background mécanique chez les matheux.
Ce n’est pas toujours confortable, parce que nous pouvons avoir un sentiment d’illégitimité, mais c’est aussi ce qui me plaît. Être à l’interface, faire le lien entre les disciplines, traduire les problématiques d’un domaine à l’autre, je trouve ça passionnant.
Parité & inclusion
Être une femme dans ces milieux très masculins, est-ce un défi ?
C’est un aspect complexe, en sortant de l'école d’ingénieur, j’étais en quelque sorte « entraînée » à évoluer dans ces standards sexistes ; c’était devenu ma normalité. Pendant longtemps, je n’avais même pas conscience de certaines situations sexistes, tant elles étaient banalisées.
Avec le recul, je me rends compte de la charge émotionnelle que cela représentait. Mon expérience en Angleterre m’a beaucoup aidée à prendre conscience de ces problématiques, aujourd’hui je signale systématiquement les mauvais comportements.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de rester dans la recherche malgré ces difficultés ?
Parce que j’aime profondément ce que je fais. Il y a des aspects du métier qui sont durs, des conditions de travail parfois compliquées, mais il y a un fond qui me passionne vraiment, la présence de collègues sympathiques permet de relativiser et de tenir dans les moments durs.
Je refuse de perdre le combat ou de quitter la recherche à cause de quelques individus ; c'est à eux de partir, pas à moi.
C’est aussi ce qui m’a poussée à m’engager dans des instances, d’abord au sein du Comité Parité localement au Centre Inria de l’Université de Rennes, puis au niveau national. Même si c’est parfois frustrant et énergivore, je pense que c’est nécessaire.
Quel message aimerais-tu adresser aux jeunes filles qui hésitent à se lancer dans la recherche ?
Elles ont toute leur place dans la recherche, même si cette place n'est pas évidente à prendre, c'est à nous, communauté scientifique de leur rendre accessible. Il ne faut pas forcément une « vocation », il suffit que ça les intéresse. Les sciences du numérique sont extrêmement variées, bien au-delà des stéréotypes.
La recherche a besoin de profils différents, de sensibilités différentes, d’origines sociales et culturelles variées. C’est comme ça que nous aurons une science plus représentative de la société et plus pertinente pour répondre aux enjeux actuels.
On fera une meilleure recherche quand elle sera représentative de la société dans toute sa diversité.