Née le 2 février 1926, Mimi Perrin occupe une place singulière dans l’histoire culturelle française du XXᵉ siècle. À la fois musicienne de jazz, auteure de textes et traductrice, elle a développé une œuvre marquée par une attention constante au rythme, à la sonorité et à la justesse du langage. Fondatrice du groupe vocal Les Double Six, elle contribue dès la fin des années 1950 à l’émergence d’une école française du vocalese, fondée sur la transcription rigoureuse d’arrangements instrumentaux de jazz en langue française. Après l’arrêt de sa carrière musicale pour raisons de santé en 1966, elle se consacre pleinement à la traduction, domaine dans lequel elle applique les mêmes exigences formelles. Elle est ainsi traductrice de science-fiction, de romans contemporains et de biographies musicales. Centenaire de Mimi Perrin (1926-2010) : pionnière du jazz vocal et fondatrice des Double Six !
Une formation classique ouverte au jazz
Mimi Perrin entreprend d’abord un parcours académique rigoureux. Elle suit des études d’anglais à la Sorbonne, dans un contexte universitaire où la formation linguistique repose encore largement sur la littérature, la grammaire et la traduction. Parallèlement, elle reçoit une formation de piano classique, qui lui donne une solide maîtrise de l’écriture musicale et de la structure harmonique. Cette double formation, linguistique et musicale, constitue le socle de l’ensemble de son œuvre.
La découverte du jazz intervient progressivement, par l’écoute puis par la pratique. Dans le Paris de l’après-guerre, marqué par l’intense circulation des musiciens américains, Mimi Perrin fréquente les clubs de Saint-Germain-des-Prés, joue du piano en trio — se liant d’amitié avec des musiciens de premier plan tels que Dizzy Gillespie, Charlie Parker ou Chet Baker — et finit par s’orienter de plus en plus vers le chant.
Elle s’intéresse particulièrement aux grands vocalistes américains et aux ensembles vocaux, tout en poursuivant une activité de choriste en studio, qui lui permet d’acquérir une connaissance concrète des techniques d’enregistrement. Ainsi, sa voix apparaît même sur le fameux Itsi bitsi, petit bikini de Richard Anthony, où elle prononce l’inoubliable phrase « Un, deux, trois, elle tremblait de montrer quoi ? ».
Cette période est déterminante : elle place Mimi Perrin à l’interface entre écriture musicale, travail collectif et réflexion sur la langue chantée. Avant même la création des Double Six, elle s’interroge déjà sur la possibilité de faire « sonner » le français dans un cadre rythmique pensé pour l’anglais, question qui deviendra centrale dans son travail ultérieur.
Les Double Six, ou le jazz vocal à la française
La création des Double Six en 1959 marque un tournant décisif. Inspirée par le travail du groupe Lambert, Hendricks & Ross, Mimi Perrin conçoit un projet fondé sur la transcription vocale d’arrangements de big bands de jazz existants, notamment ceux de Quincy Jones, Count Basie, Dizzy Gillespie ou Gerry Mulligan. Le principe repose sur une double exigence : fidélité au matériau musical d’origine et intelligibilité du texte chanté en français.
Contrairement à une simple adaptation, le travail de Mimi Perrin s’apparente à une véritable traduction musicale. Elle analyse les attaques instrumentales, les phrasés, les timbres, et élabore des textes dont la phonétique reproduit les caractéristiques sonores des instruments. Faute d’accent tonique marqué en français, elle recourt à des procédés spécifiques : élisions, déplacements d’accents, fragmentation lexicale, allongement syllabique. Le sens narratif n’est jamais abandonné, mais il reste subordonné à la logique rythmique et sonore.
Les Double Six connaissent une reconnaissance internationale, se produisent en tournée et enregistrent plusieurs albums salués par les musiciens eux-mêmes, qui reconnaissent la précision et la cohérence du travail vocal. Le groupe cesse son activité en 1966, à la suite de graves problèmes de santé de Mimi Perrin. Cette fin prématurée n’empêche pas l’ensemble de laisser une empreinte durable sur le jazz vocal européen, et certains membres poursuivront l’aventure vocale dans d’autres formations, notamment les Swingle Singers.
La langue traduite, la musique des mots
Après sa carrière musicale, Mimi Perrin en entame une seconde, celle de traductrice littéraire, tout aussi exigeante. Forte de son anglais affiné au fil des années, elle traduit dans les années 1970 et suivantes des œuvres de science-fiction et de fantasy, contribuant à populariser des auteurs tels que Roger Zelazny, Robert Sheckley, et James Blish auprès du public francophone.
Dans les décennies suivantes, elle aborde également des œuvres plus “mainstream”, dont La Couleur pourpre d’Alice Walker, ainsi qu’à des biographies de musiciens et personnalités du jazz qu’elle admirait, dont Dizzy Gillespie, Nina Simone, Quincy Jones ou encore Steven Spielberg. À partir de 1989, sa collaboration avec sa fille Isabelle Perrin sur les traductions des romans de John le Carré lui vaut une reconnaissance durable dans le monde de l’édition.
Ainsi, Mimi Perrin s’impose comme une passeuse de cultures : par sa voix, elle a fait chanter le jazz en français ; par sa plume, elle a donné voix aux écrivains anglophones dans l’univers francophone. Elle reçoit en 1999 le prix Halpérine-Kaminsky pour l’ensemble de son œuvre de traductrice.
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Hakim Aoudia.