Audition de Nicolas Forissier, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé du commerce extérieur et de l'attractivité, devant la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale - Propos de Nicolas Forissier (27.01.26)

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Je suis heureux de prendre la parole devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, au sein de laquelle j’ai eu le plaisir et l’honneur de siéger. Dans la position que j’occupe désormais, j’en conserve l’esprit de travail et de réflexion inscrit dans une hauteur de vue que j’ai toujours apprécié.

Tout le monde en convient, nous vivons un bouleversement. Je dis souvent que les plaques tectoniques du commerce international sont en train de bouger, de se frotter. Ces frottements découlent de l’évolution géopolitique, des conflits et des tensions, du repli sur soi de certains pays, du recours aussi - disons les choses comme elles sont - à la brutalité, qui est notamment le fait des très grandes puissances, ce qui n’est pas sans conséquence sur nos économies européennes et, singulièrement, sur l’économie française, entre autres en matière d’exportation et d’internationalisation de nos entreprises. Il faut que nous réagissions.

Cet état de fait, je l’ai beaucoup ressenti la semaine dernière à Davos. Les déclarations de M. Trump sur des droits de douane à 200 %, ses annonces un peu erratiques sur le Groenland et sur bien d’autres sujets, tout cela nous amène, au sein de l’Union européenne, à réagir de façon de plus en plus coordonnée. Il faut, me semble-t-il, en prendre conscience.

De ce point de vue, la position de la France est d’être motrice sur un thème simple : nous devons sortir de la naïveté, notamment en matière de commerce international. Nous devons être ouverts au commerce international, c’est nécessaire. Nous sommes ouverts à la signature d’accords de libre-échange, dès lors qu’ils sont bien encadrés et bien préparés, mais pas avec la naïveté heureuse que nous connaissions il y a encore quelques années et qui, d’une certaine façon, n’est plus de mise face à la brutalité.

L’exportation, l’internationalisation de nos entreprises, la sécurisation de nos chaînes d’approvisionnement - nécessaire à notre industrie et à notre production - et l’attractivité de notre territoire pour les investisseurs - ma mission ne se réduit pas à emmener les entreprises, signer des contrats et promouvoir la position de la France -, tout cela fait partie de ma feuille de route, dans un contexte de tensions commerciales et d’instabilité qui, je le répète, doit nous prémunir de toute naïveté sans que nous cessions de défendre coûte que coûte le respect du droit international, notamment en matière commerciale, et le multilatéralisme.

De ce point de vue, on peut s’inquiéter de l’affaiblissement de l’Organisation mondiale du commerce. Nous travaillerons dans le cadre du G7, que la France préside cette année, à essayer de resserrer les liens, en affirmant avec force le rejet du repli sur soi.

Ne pas être naïf oblige à être fort, ce qui n’est pas évident avec un grand pays tel que la Chine, qui demeure un partenaire majeur pour nos échanges et pour nos entreprises, même si nous accusons avec elle un déficit commercial important, de 47 milliards d’euros en 2024. Ce chiffre m’offre l’occasion d’évoquer notre déficit commercial global, dont le montant pour 2025 sera vraisemblablement de 70 milliards d’euros, soit une consolidation structurelle de 10 milliards. La baisse des importations n’en est pas seule la cause ; structurellement, nous avons amélioré notre solde commercial, ce qui témoigne d’une vitalité assez importante de nos entreprises sur les marchés.

Moi qui accompagne souvent les entreprises et qui les rencontre directement sur les marchés, je tiens à saluer ces centaines de milliers de Françaises et de Français qui concourent à l’offre française. Ils sont en première ligne ; je dirais même sur la ligne de front. On ne parle pas assez d’eux dans le débat public national, alors même qu’ils jouent un rôle majeur ne serait-ce qu’à l’aune d’un chiffre que je vous demande de retenir : un emploi sur quatre, dans le secteur privé, dépend directement de l’exportation de nos entreprises - grandes entreprises, entreprise de taille intermédiaire (ETI), petites et moyennes entreprises (PME) et même très petites entreprises (TPE).

Nous avons une équipe de France très volontariste, très active, très fière, qui porte haut le drapeau français. Elle n’est pas uniquement composée des réseaux diplomatiques de Business France, de Bpifrance et de nos autres institutions. Elle est composée de gens, ceux qui travaillent dans les entreprises, ceux qui les représentent en déplacement et ceux qui travaillent dans l’environnement français, tels que les professeurs des lycées français à l’étranger et l’Alliance française. L’environnement français est très puissant : c’est l’un des meilleurs au monde. Il faut le saluer et dire qu’il est un atout essentiel.

S’agissant de la Chine, nous avons avec ce pays une relation particulière. J’étais - ce souvenir m’émeut à chaque fois que je l’évoque - du voyage de Jean-Pierre Raffarin en Chine en 2003, lorsque tous les chefs d’État et de gouvernement de quelque importance se retiraient. Il a dit : « On y va ! La France est aux côtés de ses amis quand ils sont dans de grandes difficultés. ». Je puis vous dire que cette attitude a considérablement marqué nos relations. Du général de Gaulle qui reconnaît la Chine de jure aux mesures symboliques telles que l’accueil de pandas - dans la région où je suis élu - en passant par Jean-Pierre Raffarin qui tient bon face au syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), tout cela crée une relation particulière.

Dans notre relation avec la Chine, nous ne devons pas nous recroqueviller ou avoir peur. Il faut avoir la fermeté de dire les choses, il faut tenir bon. L’un des maîtres-mots que je répète dans toutes mes interventions à ce sujet est : opiniâtre. C’est en étant opiniâtres que nous parviendrons à normaliser des relations commerciales qui ne sont pas toujours simples.

Les Chinois sont en surcapacités industrielles et déversent le plus possible leurs produits sur le marché de l’Union européenne, d’autant que le marché américain se ferme à eux. Ils n’hésitent pas à les subventionner massivement. Le problème s’est posé en matière de véhicules électriques, pour lesquels nous avons adopté des droits compensateurs, qui ne sont pas des droits de douane et ne visent qu’à rétablir une comparaison de prix équitable.

Les Chinois en ont tiré les conséquences de façon abrupte, assez brutale, en prenant en otage des secteurs symboliques tels que les vins et spiritueux, notamment le cognac. Nous sommes parvenus, à force d’opiniâtreté, à une solution intermédiaire qui satisfait les producteurs, si insuffisante soit-elle, sans renoncer à rétablir la situation initiale.

Le problème se pose de même avec les abats de porc. Là aussi, nous sommes parvenus, à force de discussions et d’opiniâtreté, à une solution à peu près raisonnable qui satisfait nos producteurs. J’étais ce matin avec les producteurs de lait et de crème, qui, eux aussi, sont pris en otage et exposés à une attaque commerciale très rude. Nous sommes à leurs côtés. Rien ne prouve que la crème et le lait français ou européens déstabilisent le marché chinois et il n’y a aucune raison de le penser, mais nous sommes confrontés à des comportements irrationnels.

C’est un peu la même chose, pour des raisons différentes, avec les États-Unis. M. Trump, mardi dernier, à Davos, a annoncé des droits de douane de 200 % sur le champagne au motif que le président de la République avait déclaré qu’il ne paierait pas 1 milliard de dollars pour intégrer le Board of Peace, l’instance personnelle de M. Trump. Le lendemain, lors de son discours, on est passé à 100 % et, le surlendemain, il n’y avait plus de droits de douane. C’est un peu les montagnes russes ; c’est compliqué. Il faut faire preuve de résilience et d’opiniâtreté dans les négociations, en particulier pour les vins et spiritueux s’agissant de ce marché ; nous parvenons à obtenir des résultats.

Tout le monde a été très critique sur l’accord commercial accepté par Mme von der Leyen l’été dernier mais, si nous n’avions pas accepté une hausse des droits de douane américains de 15 %, nous en aurions subi une de 30 % dès le 1er août. Un moyen terme a été trouvé ; il faut poursuivre la discussion.

Si M. Trump continue à être trop dur dans ses exigences ou trop erratique, l’Europe l’a dit très clairement et de façon pour la première fois peut-être très unifiée : nous réagirons en mettant sur la table les mesures anti-coercition et en suspendant - le Parlement européen l’a confirmé - les négociations de mise en œuvre de l’accord de l’été dernier, sans préjudice d’autres mesures. La position de la France, qui est très motrice sur ce point, et de l’Union européenne, est de dire : « Maintenant, nous tenons bon. Ça suffit ! On veut un commerce fondé sur des règles multilatérales, qui ne soit pas le fruit de la force ». Nous pourrions décliner tout cela de façon très concrète.

Tel est le contexte dans lequel nous nous travaillons, dans lequel les entreprises et les institutions qui accompagnent le commerce extérieur travaillent. Il a plusieurs conséquences.

Une conséquence très importante à mes yeux, dont nous nous occupons beaucoup, est le derisking, soit la diversification et la sécurisation de l’approvisionnement des chaînes de valeur industrielles en vue d’aplanir les risques. Nous ne sommes pas là uniquement pour gagner des marchés. Si nous ne sommes pas capables d’accroître notre autonomie en matière de terres rares et de métaux critiques, nous n’y arriverons pas. Or nous dépendons de la Chine à 80 % tant pour la production que pour le raffinage des terres rares. Il faut donc mener une politique non seulement d’expansion commerciale et de sécurisation de nos marchés mais aussi de sécurisation de nos approvisionnements.

Sur ce point, nous sommes très actifs. J’ai réuni il y a quinze jours, avec mon collègue Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’industrie, les filières industrielles françaises acheteuses de terres rares pour leur dire de diversifier leurs approvisionnements. Nous avons des projets industriels en France, notamment un projet capacitaire dans les Landes, Caremag, qui permettra, en partenariat avec des Japonais, de traiter et recycler des terres rares pour l’industrie, à hauteur de 10 % du marché mondial. Nous procédons à une diversification à marche forcée. Elle est urgente ; elle n’est pas acquise. C’est une priorité.

Outre ne pas être naïfs dans la signature des traités et être opiniâtres dans les négociations de politique commerciale, nous devons aussi assumer une posture nettement plus offensive à l’international. Je l’ai dit ce matin aux dirigeants de la filière laitière, dont l’excédent de 2,5 milliards d’euros, qui était il y a peu de 3,5 milliards, en fait l’une des filières qui tient le solde agroalimentaire. Il y a vingt ans, lorsque j’étais secrétaire d’État chargé de l’agriculture et de l’alimentation, ce solde agroalimentaire oscillait entre 15 et 20 milliards d’euros ; en 2025, pour la première fois depuis près de soixante ans, il sera négatif, à hauteur de 100 ou 200 millions d’euros. C’est peu, certes, mais c’est un tournant.

On voit donc bien qu’il faut réagir. Nous avons notamment un problème de compétitivité. L’essentiel de nos exportations agroalimentaires, à hauteur de 63 %, est destiné au marché de l’Union européenne. C’est donc que d’autres pays, en son sein, nous ont pris des parts de marché. Ils sont plus présents et vendent plus. Dans un marché en rétraction et largement satisfait, la concurrence est plus vive. Par conséquent, je vais faire élaborer un plan de travail sur l’agroalimentaire pour reconquérir des parts de marché.

Nous devrons être non seulement plus compétitifs mais plus offensifs, pour aller chercher des relais de croissance sur des marchés potentiellement intéressants pour l’offre française. Au demeurant, dans toutes les négociations d’accords de libre-échange en cours de discussion entre l’Union européenne - par le biais de la Commission, dont c’est la compétence - et plusieurs pays ou grandes zones géographiques, notre offre est pertinente. L’accord qui vient d’être signé avec l’Inde est très favorable à la France, même s’il ne va pas aussi loin que nous le souhaitions. Nous avons des discussions avec Abou Dhabi, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, l’Australie ; avec le Mexique, nos accords sont en cours de réévaluation.

Ces accords seront favorables à nos filières et à nos entreprises sous réserve d’être bien conclus et assortis des outils nécessaires pour protéger nos filières sensibles. C’est absolument essentiel : cela relève de la prise de conscience et du refus définitif de la naïveté que j’ai évoqués - nous aborderons certainement à ce sujet l’accord avec le Mercosur. Ces accords nous permettent de diversifier nos exportations et de sécuriser nos approvisionnements, ce qui est crucial. Nous ne pouvons pas dépendre de la Chine et des États-Unis. Telle est la position de la France, à condition d’être prudents et exigeants pour protéger ce qui fait notre identité - notre agriculture et notre alimentation, en particulier - et que nous ne pouvons pas sacrifier. Conclure des accords est nécessaire sous peine d’être marginalisés. Il faut repartir en conquête, avec opiniâtreté, confiance et énergie. Cela suppose des réformes, à l’échelon national, en matière de compétitivité - mais ce n’est pas mon domaine, même si j’ai de nombreuses idées là-dessus.

Cela suppose aussi de mobiliser au maximum nos moyens et l’écosystème d’encouragement et d’entraînement du commerce extérieur français.
Sur ce point, nous devons traiter deux sujets précis.

Business France, l’opérateur national de soutien à nos entreprises et tout particulièrement aux PME, doit être recentré sur les PME et les ETI déjà inscrites dans un marché ou engagées dans la conquête d’un marché pouvant avoir un effet de levier important sur le chiffre d’affaires. C’est une décision du conseil présidentiel pour le commerce extérieur qui a rendu ses conclusions la semaine dernière.

Cet opérateur doit aussi se concentrer, notamment au profit des PME-TPE, sur l’optimisation de la démarche des salons. Les salons professionnels sont le meilleur lieu et le meilleur outil de développement de tout exportateur, y compris de l’exportateur en herbe. Je le dis depuis trente ans. Honnêtement, nous pourrions faire beaucoup mieux, en adoptant une démarche plus collective et plus opérationnelle pour réduire le coût de participation des PME. Malgré les aides dont elles bénéficient, participer à un salon coûte cher à nos entreprises mais quasiment rien aux Italiens et aux Allemands.

Ces débats, nous les avons. Il faut optimiser et restructurer l’action de Business France, dont, au surplus, les crédits ont baissé de 20 millions d’euros en trois ans. À titre de comparaison, l’État italien verse à l’Italian Trade Agency (ITA), l’équivalent de Business France, une subvention trois fois supérieure à celle que verse l’État français à ce dernier. La différence est en partie compensée par un outil très particulier qui fonctionne très bien, le volontariat international en entreprise (VIE) : il y en a 11 000 pour 60 000 à 70 000 candidats. Business France prend en charge une part des coûts de gestion. Pour le reste, les entreprises françaises sont davantage facturées que les entreprises italiennes.

Nous devons faire du benchmarking en matière de dispositif public d’accompagnement des entreprises. Ce sujet fait partie de mes priorités. On ne peut pas adopter une posture offensive et ne pas disposer d’outils aussi performants que possible.

Je ne reviens pas à la politique commerciale, dont j’ai déjà beaucoup parlé. Nous devons enfin redéfinir aussi notre action dans plusieurs zones géographiques.
À cet égard, nous devons faire un effort particulier en Afrique, dont le potentiel est élevé pour les années à venir. Sa population va doubler et ses pays ont du ressort. Les choses évoluent. La France, contrairement à ce que l’on entend dire, y est attendue, sous réserve d’adopter un discours et un comportement totalement différents de ceux en vigueur depuis la deuxième guerre mondiale.

Nous devons aussi être présents dans les pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), une autre zone à très fort potentiel où la France est également attendue. Par ailleurs, nous ne sommes ni assez nombreux ni assez présents dans les Balkans, où nous pouvons faire beaucoup mieux. Il en est de même en Afrique du Nord.

Il faut que nous parvenions à élargir notre offre et notre esprit de conquête à certaines zones où nous n’avons pas l’habitude d’aller. On croit toujours que l’export se résume au grand export ; or nous exportons essentiellement dans l’Union européenne, à hauteur de 62 % ou 63 % dans l’agroalimentaire, de 55 % à 60 % globalement.

Pour optimiser les accords de libre-échange, nous avons des outils appelés à évoluer. Tel est notamment le cas des garanties financières apportées par Bpifrance. Nous allons mettre en œuvre - la décision a été prise lors du conseil présidentiel pour le commerce extérieur - un outil d’assurance et de crédit direct et à court terme, qui facilitera les choses pour les PME en sécurisant leurs paiements et en leur évitant des tensions sur leur trésorerie. Plusieurs outils ont été adoptés. J’en ai inauguré un en Arabie saoudite, appelé shopping list.
Pour faire du commerce extérieur, monsieur le député, il faut de temps en temps savoir utiliser des mots en anglais si l’on veut être compris, ce qui ne signifie pas que l’on ne parle pas français à l’ambassade.

La shopping list n’est pas exactement une liste de courses. C’est une sorte de ligne de crédit qui permet, lorsque l’on signe avec un grand partenaire pour un grand projet d’infrastructure, par exemple, d’aller chercher les financements progressivement, sans ouvrir à chaque fois une procédure, au sein d’une enveloppe globale. Le financement s’en trouve sécurisé et facilité. Cet outil très français est en cours d’expérimentation.

Par ailleurs, nous devons faire un effort - plusieurs membres de cette commission y travaillent - s’agissant de l’Agence française de développement (AFD). Il y a un débat sur son insuffisante connexion aux entreprises françaises. L’AFD finance des projets à l’échelle mondiale avec de l’argent français mais les entreprises françaises n’en bénéficient pas suffisamment. Nous allons donc mettre en œuvre - c’est aussi une décision prise la semaine dernière - un système d’aides liées, assorties de conditions, grâce auquel environ 10 % de l’enveloppe allouée par l

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Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères