Quels sont les missions et objectifs respectifs de VIGINUM et d'Inria en matière de lutte contre les manipulations de l’information ?
Frédérique Segond, directrice d’Inria Défense et Sécurité : Conformément au COMP 2024-2028, Inria agit en appui des politiques publiques pour répondre aux besoins de l’État en matière de défense et de sécurité. Dans le champ de la lutte contre les manipulations de l’information, l’institut accompagne ainsi le ministère des Armées et le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale sur les enjeux numériques.
Dans un contexte géopolitique marqué par la montée des conflits hybrides, la manipulation de l’information – amplifiée par les réseaux sociaux et les technologies d’IA générative – est devenue un levier stratégique majeur. Il est donc essentiel de prévenir, détecter et analyser ces attaques informationnelles.
L’ambition d’Inria est de structurer un programme de recherche mobilisant ses équipes-projets, tout en travaillant étroitement avec l’écosystème scientifique et institutionnel, comme le CNRS, en particulier pour les sciences humaines et sociales, et VIGINUM. Inria a d’ailleurs renforcé ses compétences en recrutant des scientifiques en SHS, spécialisés dans l’analyse des mécanismes de manipulation, des communautés à risque et des contextes géopolitiques.
Anne-Sophie Dhiver, Cheffe de service adjointe VIGINUM: VIGINUM a pour raison d’être la protection du débat public numérique touchant aux intérêts fondamentaux de la Nation, et pour mission principale la détection et la caractérisation des ingérences numériques étrangères.
Définies de manière précise dans nos décrets de création, les ingérences numériques étrangères constituent le volet numérique des manipulations de l’information. Elles impliquent de manière directe ou indirecte, un État étranger ou une entité non étatique étrangère, et visent à la diffusion par des moyens inauthentiques d’allégations ou imputations de faits manifestement inexacts ou trompeurs de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation.
Pourquoi VIGINUM et Inria s'associent-ils dans le cadre d'un partenariat triennal ? Quels sont les enjeux de cette collaboration ?
Anne-Sophie Dhiver : Face à l’intensification des manipulations de l’information dans l’espace numérique, VIGINUM ne peut agir seul. Bâtir des ponts avec la communauté académique et scientifique est une priorité stratégique pour le service. S’associer avec Inria nous permet d’allier à notre expertise de détection et de caractérisation des ingérences numériques étrangères avec les compétences pointues de cette institution de référence en matière d’intelligence artificielle, d’analyse de données et de modélisation des comportements informationnels.
Frédérique Segond : Ce partenariat s’impose naturellement, tant nos expertises sont complémentaires. VIGINUM intervient sur des cas concrets de manipulation de l’information et dispose de volumes importants de données en temps réel, issues de ses activités opérationnelles.
Inria apporte en retour une expertise scientifique et technologique de pointe, notamment en intelligence artificielle et en sciences des données. Ce dialogue étroit permet d’orienter les travaux de recherche de nos équipes vers des problématiques opérationnelles clés : caractérisation des attaques informationnelles, analyse de contenus multimodaux en lien avec les SHS, ou encore étude des modes et circuits de diffusion, notamment via les algorithmes de recommandation.
La création d’un laboratoire de recherche commun Inria–VIGINUM est d’ailleurs envisagée pour structurer et renforcer durablement cette collaboration.
Comment l’innovation scientifique peut-elle se traduire en outils opérationnels de détection et d’analyse au service de l’État ?
Anne-Sophie Dhiver : Pour appuyer les analystes dans leurs travaux de détection et de caractérisation des ingérences numériques étrangères, VIGINUM s’est doté d’une équipe de data scientists et de développeurs, le datalab. L’enjeu est de pouvoir mettre en œuvre des méthodologies à l’état de l’art pour appuyer les investigations. En créant ce prix scientifique, VIGINUM va pouvoir découvrir des travaux scientifiques qui pourront améliorer les capacités opérationnelles du service.
En plus de ses missions opérationnelles, le datalab est investi dans le champ de la R&D, pour créer des outils en open-source qui nous permettent d’aller plus vite et plus loin dans nos détections, par exemple d’identifier automatiquement certains patterns de comportements inauthentiques.
Qu'est-ce que le Prix annuel VIGINUM-Inria ? Quels sont les objectifs concrets du Prix et quels types de contributions scientifiques ce dispositif cherche-t-il à encourager ?
Anne-Sophie Dhiver : L’ambition de ce prix scientifique est de soutenir la recherche pour accélérer notre capacité collective à exploiter concrètement l’innovation, et en particulier l’IA, pour développer des outils opérationnels performants, au service de la lutte contre les manipulations de l’information. Pouvoirs publics et société civile doivent pouvoir s’appuyer sur l’excellence scientifique pour mieux répondre à ces phénomènes et renforcer la résilience démocratique.
Frédérique Segond : Ce Prix vise à soutenir la recherche européenne de haut niveau en distinguant les meilleurs travaux scientifiques en sciences du numérique appliquées à la lutte contre les manipulations de l’information.
Les contributions récompensées doivent apporter de nouvelles méthodes, approches ou perspectives susceptibles d’enrichir nos actions communes. Ce dispositif constitue également un moyen d’identifier des chercheurs et chercheuses travaillant sur ces thématiques, et de leur proposer, le cas échéant, de rejoindre nos projets – en thèse ou post-doctorat – notamment dans le cadre du futur laboratoire commun Inria–VIGINUM.
Pourquoi avoir choisi de créer un Prix scientifique, à l'échelle européenne, et pourquoi avec Inria en particulier ?
Anne-Sophie Dhiver : Ce prix va permettre de distinguer et soutenir des travaux scientifiques européens de haut niveau dans le domaine des sciences du numérique appliquées à la lutte contre les manipulations de l’information (LMI). C’est un domaine encore en construction, dans lequel de nombreux champs restent à explorer. L’existence d’un tel prix a pour objectif d’encourager l’émergence d’idées et le développement de nouveaux outils. Et quoi de plus naturel pour créer ce prix et le faire rayonner que de se tourner vers Inria, une institution de premier plan en matière d’excellence scientifique et d’innovation ?
Comment les travaux scientifiques peuvent-ils contribuer à lutter contre les manipulations de l'information ?
Frédérique Segond : Les sciences du numérique sont indispensables pour analyser des volumes massifs de données informationnelles. Aujourd’hui, une vingtaine d’équipes-projets Inria travaillent directement sur les problématiques de manipulation de l’information.
Un enjeu central réside dans la détection : identifier des contenus générés automatiquement, repérer des campagnes coordonnées, ou encore détecter des fausses informations disséminées simultanément sur plusieurs canaux. La difficulté est accrue lorsque des informations trompeuses sont intégrées à des contenus par ailleurs véridiques, un point sur lequel nos équipes sont particulièrement mobilisées.
D’autres travaux portent sur l’analyse de contenus textuels, audio ou vidéo. En croisant ces approches avec l’expertise de spécialistes en géopolitique, il devient possible d’identifier l’origine probable des attaques et les communautés impliquées. Enfin, l’étude des modes de diffusion – notamment le rôle des algorithmes de recommandation, des influenceurs ou de certaines figures publiques – est déterminante pour comprendre l’impact et la propagation de ces manipulations.
L’ensemble de ces travaux contribue de manière décisive à mieux comprendre, détecter et contrer les phénomènes de manipulation de l’information.