Venu du bout du monde, d’une île perdue entre l’Australie et l’Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux. L’australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans, dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès. La (belle) traduction de l’anglais (Australie) est signée Marie Chabin. Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l’Australie et l’Antarctique. Les fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy, aux Éditions Actes Sud/Gaïa : un livre venu du bout du monde !
Une expérience personnelle
Son île de fiction est inspirée, pour partie, de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard, et pour partie de l’île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l’une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l’auteure nous précise qu’elle a effectivement pu séjourner sur l’île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La famille Salt
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l’aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ?
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. […]
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale
La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l’aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de son épouse décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante ; un HPI des végétaux, …
« — Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Un naufrage
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s’échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu’est-elle venue faire sur cette île perdue ? Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute.
— Que pourrait-elle savoir ? […]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Une île de fantômes
Pour accompagner le développement d’une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d’ombre, car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».
Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien, fascinés par cette nature dantesque où l’homme n’est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui, justement, ont décidé de s’installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
Charlotte McConaghy a une formation de scénariste
Il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, … c’est parti !
La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde.
Un roman hybride
Mais l’auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c’est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis, c’est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d’affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C’est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant, qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d’un exotisme superficiel pour touristes, mais plutôt par la force d’un récit prenant et captivant.
Quelques messages écolos
Sans se montrer trop didactique, l’auteure profite tout de même de son roman d’aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l’importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles, mais qu’elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s’émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l’arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
Le climat est un défi
Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux, qui menacent l’île et sa précieuse réserve de semences.
Alors : « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que le climat est un défi, et que « ce monde […] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d’une Aussie (une australienne), qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !
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Par Bruno Ménétrier. Les bouquins de Bruno Ménétrier.