Entretien de Jean-Noël Barrot avec « France Inter », « France Info » et « Le Monde » - Extraits (22.02.26)

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Q - Bonjour et bienvenue Jean-Noël Barrot.

R - Bonjour Alexandra Bensaïd.

Q - Merci d’avoir accepté notre invitation.

[…]

Q - Cette violence, Jean-Noël Barrot, elle a été observée à l’étranger. Jeudi, sur les réseaux sociaux, l’administration américaine a dénoncé justement la violence de l’extrême gauche. Une menace pour la sécurité publique, est-il écrit dans ce post, que l’ambassade des États-Unis en France a traduit et relayé. Est-ce qu’à la demande du chef de l’État, vous allez bien convoquer l’ambassadeur Charles Kushner ?

R - Oui. Nous allons convoquer l’ambassadeur des États-Unis en France, puisque l’ambassade des États-Unis en France a fait un commentaire sur ce drame, dont je rappelais tout à l’heure qu’il concerne la communauté nationale. Nous refusons toute instrumentalisation de ce drame, qui endeuille une famille française, à des fins politiques.

Q - C’est de l’ingérence ?

R - Nous n’avons aucune leçon, s’agissant de la violence en particulier, à recevoir de l’internationale réactionnaire. Et les analyses de la vie politique, de la place qu’occupe la violence, et des violences, plus généralement, nous nous les servons nous-mêmes avec assez de verbes. Et nous ne permettons pas que d’autres nous les servent.

Q - Ça ne sera pas la première fois que vous recevrez Charles Kushner ?

R - Non. Bien évidemment, nous avons beaucoup de sujets à aborder avec les États-Unis…

Q - Non, mais, que vous le convoquiez.

R - Y compris, vous le savez, le sort qui a été réservé à un juge français de la Cour pénale internationale, à un ancien ministre, ancien vice-président de la Commission européenne français, Thierry Breton.

Q - Le juge Guillou, Thierry Breton.

R - Tous deux ciblés par des sanctions américaines qui sont injustifiées et injustifiables.

Q - Emmanuel Macron a écrit une lettre à ce sujet à Donald Trump, pour expliquer, justement, que c’était injustifié. Est-ce que vous pensez que Charles Kushner va vous apporter des réponses ? Est-ce qu’il y a déjà eu un accusé de réception à Washington, à cette lettre ?

R - Je lui dirai, en tout cas, que s’agissant du juge français, Nicolas Guillou, les sanctions dont il fait l’objet sont une atteinte à l’indépendance de la justice internationale. Et s’agissant de Thierry Breton, que les sanctions dont il fait l’objet sont une atteinte à l’autonomie décisionnelle de l’Union européenne, s’agissant tout particulièrement d’une régulation que la France a soutenue de toutes ses forces pour réguler les réseaux sociaux.

Q - La régulation du numérique.

R - Mais qui n’a aucune portée, comme on dit, extraterritoriale, c’est-à-dire qui ne concerne pas les États-Unis, mais uniquement l’Europe.

Q - Il n’est pas le seul. L’administration Trump n’est pas la seule à avoir réagi. Il y a aussi un pays européen, l’Italie, Giorgia Meloni, qui vient du parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia. Sur les réseaux, s’est-elle aussi dite choquée par la mort de Quentin Deranque. Et selon son entourage, Giorgia Meloni a été stupéfaite de la réaction d’Emmanuel Macron, qui a dit : « Que chacun reste chez soi. Les moutons seront bien gardés ». Est-ce que là, Jean-Noël Barrot, c’est de la solidarité européenne ou c’est de l’ingérence de la part de l’Italie ?

R - Si je file la métaphore agricole, puisque le Salon international de l’agriculture vient d’ouvrir ses portes, c’est la réponse du berger à la bergère. Je crois que l’incident est clos. Ce que nous demandons simplement à nos partenaires et à nos amis, c’est de respecter un principe auquel nous, nous tenons : pas d’ingérence dans nos affaires. Et singulièrement pas dans un drame qui, une nouvelle fois, je le répète, touche d’abord la communauté nationale.

Q - Allez Jean-Noël Barrot, on ouvre la conversation avec les questions d’Alix Bouilhaguet et de Françoise Fressoz. Et cet événement majeur aux États-Unis, qui concerne toute la planète : la Cour suprême américaine a déclaré que les taxes supplémentaires, les fameux droits de douane réciproques, ainsi que Donald Trump les a appelés, étaient en fait illégales.

[…]

Q - Que vont faire la France et les entreprises françaises ? Est-ce qu’elles vont demander un remboursement des droits de douane qui avaient été imposés ? Quelle est votre position ?

R - D’abord, si vous me permettez de qualifier cette nouvelle, que l’on ne peut pas qualifier de mauvaise nouvelle. Pourquoi ? Parce que les droits de douane, c’est d’abord un impôt sur les foyers et sur les entreprises américaines. Ce sont d’ailleurs les entreprises américaines qui avaient attaqué cette décision du président des États-Unis, devant la Cour suprême qui leur donne raison. Et force est de constater que les études dont on dispose aujourd’hui montrent que c’est bien, en grande partie, les ménages américains, les Américains eux-mêmes, qui ont payé la facture.

Q - Mais nous, on est quand même aussi impactés.

R - Et que le déficit commercial américain ne s’est pas résorbé. Donc, difficile de qualifier cette décision de la Cour suprême de mauvaise nouvelle. Maintenant, le Président des États-Unis a annoncé une nouvelle de droits de douane.

Q - 15%.

R - 10%, puis 15% dans la nuit. Nous allons analyser l’impact potentiel de telle décision sur l’économie européenne. Nous allons essayer de comprendre si cela signifie que l’accord qui avait été trouvé par la Commission européenne et les États-Unis, vous vous en souvenez, dans un golf écossais, est toujours valable. Il est permis d’en douter. Et nous allons prendre les mesures pour répondre.

Q - Mais des mesures en France ou des mesures en Union européenne négociées, concertées ?

R - Vous savez que c’est la Commission européenne qui négocie au nom de France et des autres pays de l’Union européenne les accords commerciaux. Mais rien n’empêche la France doit donner son avis, ce que nous ne nous priverons pas de faire.

Q - Mais est-ce que ça veut dire que cette décision, elle va donner la possibilité aux partenaires des Etats-Unis de renégocier ces accords signés, notamment pour l’Union européenne ? Est-ce qu’en clair, on a un coup à jouer ?

R - De toute évidence, il y a quelque chose à réécrire, à reconstruire. Je le dis, entre deux partenaires commerciaux de premier plan, l’Union européenne et les États-Unis, aucun ne peut sortir gagnant de guerre commerciale. Donc, peut-être qu’on peut reprendre sur une feuille blanche, ou, en tout cas, reprendre les éléments…

Q - Vous êtes optimiste, parce que là, on voit plutôt l’escalade de Donald Trump.

R - Mais si j’étais pessimiste, Françoise Fressoz, je ne serais sans doute pas à la place que j’occupe aujourd’hui. Ce que je dis simplement, c’est que toute évidence, quelque chose doit être repris. Ensuite, la France n’est pas seule décisionnaire. Le Parlement européen qui s’apprêtait à avaliser la semaine prochaine l’accord de Turnberry, celui qui avait été trouvé en août dans un golf écossais, va lui aussi se poser des questions. Bref, tout le monde va se poser des questions.

Q - Il y a un coup à jouer encore une fois ? On peut s’en sortir ?

R - Et dans ce moment d’interrogation européen, il faut une position unie. Et dès demain, je serai, pour ma part, à Bruxelles, je ferai un certain nombre de propositions sur la base des éléments que j’ai.

Q - Est-ce que vous pensez qu’il faut reporter la ratification de cet accord commercial de Turnberry ?

R - La question s’était déjà posée, vous vous souvenez, puisque c’est la combinaison de la position très forte de la France, mais aussi celle du Parlement européen, qui a remis en question cet accord, qui a sans doute amené l’administration américaine à revenir sur ses prétentions, telles qu’elles étaient exprimées, sur le Groenland. Donc, les parlementaires européens étaient encore en train de débattre de cette question-là. Évidemment, ces informations sont récentes, je le dis, il faut se garder de prendre des conclusions hâtives.

Q - Jean-Noël Barrot, mais vous ne dites pas quelles sont vos recommandations…

R - Mais non, parce que j’attends d’avoir les analyses.

Q - Là, on tourne un petit peu en rond.

R - Mais j’aurais l’air de quoi ? Si d’ores et déjà, je prenais des recommandations sans avoir une analyse détaillée de l’impact sur les filières françaises, j’aurais l’air de quoi ?

Q - On sent la fermeté, quand même.

R - Il faut toujours faire preuve de la fermeté dans ses affaires. Ce sont les intérêts français, mais aussi les intérêts de l’Europe.

Q - Sauf que Donald Trump, la fermeté, souvent, il passe outre. Ce n’est pas son sujet, la fermeté des autres.

R - Non, mais regardez. Regardez ce qui s’est passé. Quand la Cour suprême a annoncé sa décision, est-ce que vous avez observé ce qui s’est passé ? Les marchés boursiers américains ont rebondi, comme pour saluer la décision de la Cour suprême. Et c’est bien que quelque part, l’intérêt américain lui-même est en jeu.

Q - Et ça, le fait que, justement, la croissance des ménages soit en train de s’effondrer aux États-Unis ; Donald Trump a été élu sur l’équation la vie moins chère. Est-ce que le Président américain peut peut-être changer d’avis, sur ces droits de douane ?

R - J’ai dit tout à l’heure qu’il ne fallait pas faire d’ingérence chez les autres. Je ne vais pas en faire moi-même. Mais ce que je constate, c’est que nous sommes deux économies très interconnectées. L’économie américaine a un besoin vital de l’économie européenne. Les géants du numérique font la moitié de leurs profits en Europe. Et l’épargne européenne finance très largement les entreprises américaines et leurs déficits.

Q - Là, vous pensez à l’instrument anti-rétorsion. Vous dites qu’on aurait les armes pour tenir la haute aux États-Unis.

R - Une guerre commerciale entre les États-Unis et l’Europe ne peut avoir aucun effet positif bénéfique pour l’économie américaine. Et donc, espérons que sur cette base-là, on puisse conclure des accords équilibrés.

Q - Est-ce que vous pensez que tous les pays ont été très prudents ? Et vous êtes encore, ce midi, très prudent, Jean-Noël Barrot.

R - Mais parce que je n’ai pas encore les chiffres.

Q - Les chiffres de ?

R - Eh bien, quelles filières. Vous voyez. On avait un accord tricoté. Alors, nous, on a dit que c’était une première étape, que ce n’était sans doute pas tout à fait encore équilibré. Mais vous savez, chaque filière, il y avait une sorte de taux, en général, mais chaque filière avait des traitements particuliers. Tout cet édifice, avec la décision de la Cour suprême, s’effondre. Et les décisions qui suivent, du Président américain, c’est de dire : je vais mettre 10 ou 15% partout.

Q - Pendant cinq mois.

R - Pendant cinq mois. Et donc, il faut voir quelles sont les filières qui gagnent, qui perdent, qu’est-ce qui se passe après les cinq mois. C’est tout cela qu’il faut bien analyser avant de prendre des décisions.

Q - Donald Trump qui avait dit, c’était pendant sa campagne en 2023, que s’il était élu, il pourrait arrêter le conflit en Ukraine en 24 heures. Et pourtant, mardi, l’Ukraine entrera dans sa cinquième année de conflit depuis l’invasion de la Russie. Dans un entretien, vendredi, à l’AFP, Volodymyr Zelensky affirme que l’armée de Kiev a libéré 300 kilomètres carrés dans le sud du pays.

R - Oui.

Q - Vous dites « Oui ». Vous confirmez cette information ?

R - Mais non seulement, l’armée ukrainienne vient, dans un geste d’un panache et d’un courage inouï, de libérer 300 kilomètres carrés. Mais rendons-nous compte qu’après quatre ans, le bilan de Vladimir Poutine, c’est un échec cuisant et humiliant.

Q - Cuisant. Il est quand même…

R - Mais non ! Aujourd’hui, la Russie contrôle la moitié des territoires qu’elle occupait illégalement au printemps d’il y a quatre ans. La Russie a perdu plus d’un million, ou accusait plus d’un million de pertes humaines dans cette guerre. C’est-à-dire plus que l’ensemble des pertes soviétiques et russes depuis 1945. Et aujourd’hui, c’est mille soldats russes qui sont tués sur le front pour des gains qui sont microscopiques. Et quand je dis des soldats, je suis aimable, parce que vos confrères, des journaux indépendants russes et ukrainiens, ont démontré que ceux que l’on trouve sur le front, ce sont des mercenaires et des repris de justice, et que parmi ces mille pertes humaines russes sur le front, il y en a un nombre considérable qui sont provoquées par la Russie elle-même, par des assassinats des chefs militaires russes contre les soldats russes.

Q - Mais nous disant cela, est-ce que ça veut dire que vous croyez que la Russie ne pourra pas soutenir longtemps cet effort et que ça lui coûte trop cher ? On n’a pas cette impression.

R - Mais cela lui coûte très cher. La Russie va entrer en récession. Les caisses de la Russie sont vides. L’essence est rationnée dans un grand nombre de régions russes. Et maintenant, ce sont les télécommunications, les communications, les applications qui sont bloquées. Vous voyez où en est réduite la Russie.

Q - Mais Vladimir Poutine, on a le sentiment qu’il a le temps devant lui.

R - Je crois que le temps joue contre Vladimir Poutine, et que si les communications sont coupées, si une décision a été prise de bloquer les communications en Russie, c’est que l’ambiance, l’atmosphère politique en Russie ne va pas si bien que cela. Et il y a une raison simple : c’est que Vladimir Poutine est en train de ruiner et de discréditer la Russie. Et c’est une honte. Et cela doit cesser.

Q - Selon L’Express, le chef de la cellule diplomatique de l’Élysée, Emmanuel Bonne, a rencontré le 3 février dernier, c’est-à-dire il y a deux semaines, Youri Ouchakov, le conseiller diplomatique de Vladimir Poutine. Est-ce que, d’abord, vous pouvez nous confirmer cette information ? Est-ce qu’il s’agit aussi, avec cette rencontre, de préparer une rencontre ou un échange entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ?

R - La France n’a jamais exclu, par principe, d’avoir des contacts avec la Russie, en transparence avec nos partenaires et amis ukrainiens, et à condition que ce soit utile.

Q - Cela fait combien de temps qu’on ne lui a pas parlé ? Cela fait trois ans qu’on ne lui a pas parlé, à Vladimir Poutine ?

R - Oui, mais à condition que ce soit utile.

Q - Est-ce que, déjà, vous nous confirmez que cet échange, cette rencontre a eu lieu ?

R - À condition que cela soit utile.

Q - Non, vous ne répondez pas.

R - Et pourquoi c’est utile ? Pourquoi cela peut être utile dans le moment que nous vivons ?

Q - Non, mais que ça soit utile, mais est-ce qu’elle a eu lieu, déjà ?

R - Pourquoi cela peut être utile dans le moment que nous vivons ?

Q - Pas de réponse.

R - Tout simplement, parce que l’Europe est devenue le premier soutien de l’Ukraine. Sans aucune comparaison possible. Le premier soutien financier, le premier soutien militaire. Et qu’il est donc normal que l’Europe puisse disposer d’un canal indépendant de contact avec la Russie sans avoir à dépendre des autres.

Q - Donc, vous avez ce canal indépendant. Est-ce qu’il s’agit bien là de préparer une rencontre, un échange, entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ? On a le sentiment qu’Emmanuel Macron dit aujourd’hui : « Oui, il faut reprendre le dialogue avec la Russie ».

R - Je le redis. D’abord, il y a eu un échange entre le Président de la République et Vladimir Poutine l’été dernier. Vous vous en souvenez. Il y a des contacts entre diplomates. Ce n’est pas nouveau. Il y a une ambassade ici, il y a une ambassade là-bas. La raison pour laquelle des contacts indépendants européens peuvent être utiles aujourd’hui, c’est que, je le redis, d’abord, c’est notre sécurité qui se joue dans le règlement de cette crise. Et par ailleurs, aujourd’hui, nous sommes les principaux soutiens de l’Ukraine. Et donc, il est important que nos messages puissent être entendus, mais qu’on puisse entendre aussi là où en est, je dirais, l’administration du Kremlin.

Q - Attendez. La France se met beaucoup en avant, mais quand on regarde en pourcentage du PIB l’aide apportée à l’Ukraine, on n’est pas si bons que ça, en fait. Le Danemark nous précède, la Lituanie, la Lettonie. Est-ce qu’on a vraiment les moyens de nos ambitions : peser pour essayer de régler ce conflit ?

R - Alors, d’abord, notre soutien à l’Ukraine, il ne se limite pas, mais j’y reviendrai, à nos efforts budgétaires nationaux. C’est le prêt de 90 milliards d’euros qui vient d’être agréé au niveau européen et qui permet, disons-le, au moment où les caisses se vident en Russie, à l’Ukraine, d’aborder les deux prochaines années sans soucis financiers. C’est ensuite la coalition des volontaires, dont le Président de la République est à l’initiative, et qui est un exemple sans équivalent dans notre histoire récente depuis des décennies, de mise en commun, à l’extérieur de l’OTAN, en coopération avec l’OTAN, des forces ou des capacités militaires de plus de 30 pays pour pouvoir nous assurer que la paix, une fois conclue, soit véritablement garantie. Ensuite, sur le plan budgétaire, n

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