Q - Bonjour, Jean-Noël Barrot.
R - Bonjour,
Q - Merci d’être avec nous ce matin sur France Inter. En ce deuxième jour de guerre, on va parler de la situation en Iran, alors qu’un nouveau guide suprême a été désigné. Mais d’abord un mot sur la situation des ressortissants français bloqués au Moyen-Orient. Samedi, vous aviez donné ce chiffre de 4.300 personnes qui avaient pu rentrer en France. Est-ce que vous pouvez, ce lundi matin, nous faire un point actualisé ? Où en est-on des rapatriements ?
R - Depuis le début de la guerre, nous avons permis à 900 ressortissants français, les plus vulnérables, de rentrer en France grâce aux sept vols que nous avons affrétés, et nous préparons à affréter sept vols supplémentaires dans les prochains jours. Et puis par ailleurs, il y a les vols commerciaux, puisque certains espaces aériens restent ouverts dans la région, qui ont permis de faire rentrer en France autour de 15.000 personnes, dont une grande partie de français.
Q - Donc ça c’est le chiffre que vous nous donnez, 15.000 personnes par des vols commerciaux, et quelques centaines par des vols affrétés directement par le Gouvernement.
R - Et 900 français, parmi les plus vulnérables, qui ont été rapatriés grâce aux vols que nous avons affrétés.
Q - Est-ce que vous avez une idée, dans les jours qui viennent, du nombre de français qui restent à rapatrier, qui sont en ce moment même bloqués au Proche et Moyen-Orient ?
R - Nous avons enregistré environ 7.500 demandes d’assistance au rapatriement, et c’est donc vers ces françaises et français que nous apportons les solutions, soit lorsqu’ils sont vulnérables, en leur permettant de bénéficier des vols affrétés, soit en encourageant les compagnies aériennes, dans la région et au-delà, à multiplier les vols à destination de la France.
Q - Ça c’est pour les conséquences pour les Français qui sont bloqués dans la région, un mot aussi pour les Français ici, et Dominique en parlait il y a un instant, ceux qui constatent les conséquences directes de ce conflit sur les prix à la pompe. Est-ce que le Gouvernement pourrait revoir sa position, si les prix continuaient d’augmenter, on le disait, +30% le baril de Brent qui a dépassé les 100 dollars cette nuit ? Jusque-là, le Gouvernement dit : « On fait des contrôles, mais on ne touche pas à la fiscalité ». Est-ce que cette position-là pourrait changer ?
R - Ce sont les conséquences négatives de cette escalade militaire dangereuse, il est hors de question que l’on puisse se faire du profit indu sur le dos des Français, c’est pourquoi le Premier ministre a annoncé que 500 contrôles seraient réalisés aux stations essence. Il est hors de question que cela dure, et c’est la raison pour laquelle le Président de la République a annoncé que nous travaillons à former une coalition pour permettre la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et permettre de détendre la pression sur les prix.
Q - Mais à court terme, quand le Rassemblement national demande que vous agissiez sur la TICPE, sur la TVA qui sont la fiscalité sur l’essence, ça, il n’en est pas question ?
R - Nous agissons pour éviter les abus et nous agissons pour détendre la situation en permettant la liberté de navigation dans la région.
Q - Mais donc rien sur la fiscalité sur l’essence ?
R - Nous agissons pour éviter les abus et pour permettre la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. C’est notre responsabilité avec nos partenaires que de trouver une solution durable à cette crise, et non pas des solutions temporaires et coûteuses.
Q - Voilà, ce qui est une façon de répondre sur la fiscalité. En Iran, un nouveau guide suprême a été désigné, il s’agit du fils d’Ali Khamenei, qui succédera donc à son père, qui est considéré comme le partisan d’une ligne dure, proche des conservateurs. Comment est-ce que vous interprétez ce choix ? Est-ce que c’est celui d’un régime qui, contrairement à ce qu’espéraient Israël et les États-Unis, n’est pas près de tomber et demeure dans la continuité d’une ligne dure vis-à-vis des Occidentaux ?
R - La question n’est pas de savoir qui est le nouveau guide suprême, la question est, pour le régime, de consentir à des concessions majeures et à un changement radical de posture, de mettre fin à ces actions déstabilisatrices et dangereuses, à respecter les droits des Iraniens et à leur permettre de construire librement leur avenir.
Q - Oui, sauf que vous voyez bien que le choix qui a été fait n’est absolument pas le choix ni de l’ouverture, ni de concessions, puisque c’est le fils d’Ali Khamenei qui a été désigné, qui est sur une ligne rigide, dure. Donc vous pouvez considérer qu’il faut des concessions, ce n’est vraisemblablement pas la ligne que prend le régime iranien.
R - Ce sont pourtant les actions que nous avons condamnées régulièrement, actions déstabilisatrices et dangereuses, violences d’État tournées contre les manifestants, qui sont à l’origine de cette escalade militaire, qui porte avec elle le risque d’un embrasement de la région, avec des conséquences très concrètes dont on vient de parler.
Q - Plus globalement, on a un peu de mal à comprendre la position de la France, puisque vous avez d’un côté les voix, la vôtre, celle du Président de la République qui considèrent que l’action d’Israël et des États-Unis est contraire au droit international. Dans le même temps, Emmanuel Macron et vous-même, vous avez expliqué que vous ne pleuriez pas la mort des bourreaux. Est-ce qu’il faut que les frappes continuent ? Ou est-ce qu’il faut que ces frappes s’arrêtent, quitte à ce que cela protège et que cela permette au régime de tenir ?
R - Non, il faut que le régime consente aux concessions que je viens d’évoquer, mais il faut que cette escalade s’arrête, parce qu’elle emporte sans doute plus de risques encore pour la sécurité, la stabilité de la région, qu’elle n’apporte de solutions aux problèmes majeurs des actions du régime iranien, s’agissant de la déstabilisation de la région et du traitement réservé à son propre peuple.
Q - Mais vous parlez de concessions, est-ce que vous voyez le moindre signal que le régime iranien est prêt à des concessions ou à une négociation ?
R - J’ai entendu le président de la République islamique d’Iran se dire prêt à l’arrêt des frappes. Je crois que c’est dans cette direction-là qu’il doit aller.
Q - Donc on peut négocier avec le régime des mollahs, vous ne dites pas ce matin qu’il faut que le régime tombe ?
R - Je dis que le régime doit consentir à des concessions majeures et à un changement radical de posture, mettre fin à ces actions de déstabilisation dangereuses pour la région et pour nous-mêmes et rendre aux Iraniens les clés de leur avenir.
Q - Je voudrais vous soumettre, Jean-Noël Barrot, les propos de votre lointain prédécesseur, Dominique de Villepin, qui considère que la France est en train de rater le coche, de rater l’histoire, et il regrette notamment que la France ne prenne pas une position aussi claire que l’Espagne, dont le Premier ministre, Pedro Sánchez, qualifie la guerre d’erreur extraordinaire. Est-ce que vous êtes en train de rater le coche de l’histoire, Jean-Noël Barrot ?
R - Dominique de Villepin a dit que l’Espagne sauvait l’honneur de l’Europe. Je crois qu’aujourd’hui, c’est la France qui sauve l’honneur de l’Europe, en étant présente en Méditerranée orientale, aux côtés de nos partenaires, y compris des pays européens comme Chypre, où le Président de la République se rendra aujourd’hui, mais aussi aux côtés des pays du Golfe, aux Émirats, au Qatar, où on est très reconnaissant pour l’action de la France en soutien à la défense de ces pays injustement attaqués par l’Iran alors qu’ils n’y étaient pour rien.
Q - L’argument de Dominique de Villepin, c’est notamment de constater que quand il s’agissait d’interdire les avions américains de se poser sur des bases européennes, l’Espagne et Pedro Sánchez ont eu des positions claires. Pas d’avions américains pour transiter sur des bases espagnoles. Là où la France a eu une position différente : des avions américains se sont posés sur des bases françaises, dans le cas d’espèce à Istres.
R - Mais qui n’avaient en aucun cas et d’aucune manière des missions les conduisant à contribuer aux opérations américaines en Iran.
Q - Parce qu’ils allaient où, les avions américains qui se sont posés à Istres ?
R - Vous me permettrez de ne pas vous rendre compte de toutes les feuilles de missions que nous avons reçues de la part de l’armée américaine.
Q - Enfin, ils ne retournaient pas aux États-Unis, les avions américains.
R - Ils n’avaient pas pour destination les opérations militaires américaines en Iran. Et je le redis, c’est bien la France qui sauve l’honneur de l’Europe aujourd’hui à Chypre, aux côtés du Qatar et aux côtés des Émirats.
Q - Sur le sens de ce déplacement à Chypre où le Président de la République se rendra aujourd’hui, est-ce que c’est le signe d’un Président de la République qui essaie d’exister dans un conflit où la France pèse peu ? Quel est le sens du déplacement à Chypre ?
R - Ne sous-estimez pas la situation de préoccupation profonde dans laquelle se trouvent nos amis chypriotes, nos amis des Émirats, nos amis du Qatar. Se retrouver à leur côté dans cette période difficile de leur histoire, c’est évidemment la responsabilité de la France, mais ça a énormément de valeur. Et c’est l’objectif premier du déplacement du Président, qui sera également l’occasion d’aborder la situation du Liban, pays ami et pays frère, qui une nouvelle fois, se retrouve au bord du précipice.
Q - Donc la France n’est pas impuissante dans la région, dans ce conflit ?
R - Je vous invite à interroger nos partenaires de la région qui trouvent aujourd’hui en la France le partenaire le plus fiable et le plus solidaire.
Q - Vous parliez du Liban, Jean-Noël Barrot. Israël, hier, a frappé un hôtel au centre de Beyrouth qui abritait, selon les autorités israéliennes, des gardiens de la révolution iranienne. Est-ce que vous considérez que les frappes et l’action de l’armée israélienne au Liban sont disproportionnés ?
R - Nous avons demandé une réunion extraordinaire du Conseil de sécurité des Nations unies sur le Liban et nous nous préparons, comme le Président l’a annoncé mardi dernier, à apporter tout le soutien nécessaire à la population du Liban. Nous avons d’ores et déjà débloqué une aide d’urgence de 6 millions d’euros à destination des organisations humanitaires qui agissent sur le terrain, pour ne pas perdre une seconde, et nous nous préparons à acheminer un premier envoi de 20 tonnes de médicaments, de couvertures, de tapis, de lampes solaires qui devraient parvenir au Liban dès mardi.
Q - Ça c’est pour le soutien au Libanais, mais sur ma question sur la disproportion de l’action de l’armée israélienne. Y a-t-il ou non une disproportion de l’action des israéliens au Liban ?
R - J’ajoute que nous ouvrons ce matin, pardonnez-moi, mais je crois que c’est important de le dire, un fonds de concours du ministère de l’Europe et des affaires étrangères.
Q - Jean-Noël Barrot, si dans cette interview vous pouviez répondre aux questions que je vous pose, ça aiderait à la pédagogie et à la clarté du questionnement. Y a-t-il ou non une disproportion de l’action de l’armée israélienne au Liban ?
R - Nous avons donc un fonds de concours ouvert aux collectivités, mais aussi aux entreprises qui le souhaitent, pour qu’avec le centre de crise et de soutien du ministère des affaires étrangères et en lien avec l’ambassade du Liban, nous puissions faire parvenir le plus d’aides possibles.
Q - Je vais vous poser une troisième fois la question, y a-t-il ou non une disproportion de l’action de l’armée israélienne au Liban ?
R - Le Hezbollah doit cesser ses frappes, lui qui porte une responsabilité écrasante dans la situation que nous vivons aujourd’hui. Et Israël doit s’abstenir de toute prolongation de ses opérations militaires au Liban.
Q - Est-ce que ce sont des actions disproportionnées ?
R - Les opérations israéliennes doivent s’arrêter, et celles du Hezbollah également. C’est l’objectif des échanges nombreux…
Q - Donc l’action d’Israël n’est pas disproportionnée ?
R - Disproportionnée par rapport à quoi ?
Q - Par rapport au droit international et par rapport à ce que vous avez demandé vous et le Président de la République, à savoir de cesser les opérations au sud du Liban.
R - Elles doivent cesser. Elles sont en train, pour ce qui concerne les opérations d’Israël, qui répondent à des frappes injustifiées et injustifiables du Hezbollah, elles sont en train de provoquer des déplacements massifs de population, de faire des dizaines de morts, des centaines et bientôt des milliers de blessés. Nous avons connu cette situation en octobre 2024. Les deux parties doivent revenir à la situation précédente, c’est-à-dire au cessez-le-feu que nous avions obtenu, que la France avait obtenu en novembre 2024.
Q - Merci beaucoup, Jean-Noël Barrot, d’être venu ce matin sur France Inter.
Source : France Inter