Le 19 mars, à l’Agence française de développement, le Comité Français pour la Solidarité Internationale (CFSI) a réuni partenaires, chercheurs, collectivités, syndicats, associations et acteurs de terrain autour d’une même question : comment transformer nos manières de coopérer pour mieux répondre aux défis sociaux, alimentaires, environnementaux et démocratiques de notre temps ?
Organisée dans le cadre du programme « Coopérer Autrement en Acteur de Changement » (CAAC), cette journée a permis de croiser regards, expériences et pratiques venues de France et de l’international. Au fil des interventions, une conviction forte s’est imposée : les transformations sociales durables naissent des territoires, à condition de repenser en profondeur les logiques de coopération, de décloisonner les approches et de reconnaître pleinement les savoirs, les expériences et les capacités d’action de chacun.
Le programme détaillé de cette journée est à retrouver ici.
Repenser la coopération : de la logique de projet à la relation
Dès les premiers échanges de la matinée, un mot s’est imposé comme fil rouge de la journée : la réciprocité.
Loin d’une coopération descendante, conçue comme un transfert de solutions ou de savoirs d’un territoire vers un autre, les interventions ont montré qu’il s’agissait désormais de penser la coopération comme une relation, fondée sur l’échange, l’écoute et la co-construction. Comme cela a été rappelé au cours des discussions : « Il est important de reconnaître qu’on peut apprendre de l’autre… on a tous des savoirs et des connaissances à partager. »
Cette réciprocité ne se décrète pas. Elle se construit dans le temps, dans la confiance et dans la capacité à se décentrer. Elle suppose de reconnaître la valeur des savoirs locaux, citoyens, professionnels, scientifiques ou traditionnels, mais aussi d’accepter de remettre en question ses propres cadres d’analyse et ses habitudes de travail.
Une première table ronde pour poser les bases d’une coopération horizontale
La matinée a permis de revenir sur les principaux enseignements tirés des dix années du programme CAAC. Les échanges ont montré que ce programme a constitué bien plus qu’un simple dispositif d’appui à des projets : il a ouvert des espaces de réflexion, d’expérimentation et de transformation au sein des organisations, des territoires et des partenariats.
Il a notamment permis de faire émerger des pratiques plus horizontales, d’encourager des formes de gouvernance partagée, de favoriser la capitalisation des expériences et de renforcer l’idée que la coopération peut devenir un véritable levier de transformation organisationnelle et politique.
Plusieurs interventions ont insisté sur le fait que ces évolutions ne sont jamais uniquement techniques. Elles reposent sur des personnes, sur des convictions, sur des manières de faire évoluer les cadres de pensée. Une intervenante l’a résumé avec justesse : « Coopérer, c’est accepter que le savoir vient de partout. »
Cette première table ronde a aussi souligné l’importance de créer des espaces de réflexions durables au sein des organisations, capables de documenter les apprentissages, de faire circuler les enseignements et d’en faire de véritables outils d’aide à la décision. Elle a enfin mis en lumière un enjeu devenu central : la reconnaissance d’un métier de médiation, d’animation et de facilitation territoriale, encore trop peu visible mais pourtant essentiel dans les coopérations pluri-acteurs.
Le pouvoir d’agir comme moteur des transformations sociales
L’après-midi a donné à voir des expériences très concrètes, à travers une seconde table ronde centrée sur le pouvoir d’agir, la coopération pluri-acteur, le changement d’échelle et l’influence sur les politiques publiques.
Malgré la diversité des contextes présentés, un point commun s’est dégagé : les démarches les plus transformatrices sont celles qui partent des réalités vécues par les personnes et qui renforcent leur capacité à comprendre, décider, agir et faire valoir leurs droits.
Qu’il s’agisse d’alimentation scolaire, d’accès à la terre, d’accès à l’eau, de droits des femmes, de transition écologique ou de droits des travailleurs, toutes les initiatives présentées ont montré que l’accès aux ressources et aux savoirs constitue un levier fondamental du pouvoir d’agir. Et surtout, elles ont rappelé une exigence simple mais décisive : les premiers concernés doivent être au cœur des solutions.
Des cantines scolaires aux systèmes alimentaires territoriaux : l’exemple de Rufisque
Le partenariat entre Rufisque, au Sénégal, et Montpellier a constitué l’un des exemples les plus marquants de la journée. À travers le développement d’un système alimentaire territorial centré sur l’alimentation scolaire, les acteurs engagés ont montré comment une politique publique locale peut devenir un levier de transformation économique, sociale et éducative.
En travaillant à partir des cantines scolaires, le projet a permis d’impliquer toute une chaîne d’acteurs : élèves, familles, producteurs locaux, femmes transformatrices et collectivités. Ce dispositif a produit des effets concrets sur plusieurs plans : amélioration de l’alimentation des enfants, diminution de l’abandon scolaire, création d’emplois locaux, structuration de filières de production et de transformation, montée en compétence des acteurs du territoire.
Comme cela a été souligné au cours de la table ronde, « s’il y a des changements sociaux, ils viendront aussi des jeunesses de ces territoires ». En partant des élèves, le projet a finalement touché bien au-delà des écoles : il a irrigué les familles, les communes, les filières agricoles, et jusqu’aux réflexions nationales sur l’alimentation scolaire.
L’expérience de Rufisque montre également qu’un changement d’échelle est possible lorsque les dynamiques locales sont solides, documentées et portées collectivement. Aujourd’hui, d’autres collectivités s’en inspirent, et l’État sénégalais lui-même regarde ce modèle comme une source d’inspiration.
Restaurer les terres, restaurer le pouvoir d’agir : l’expérience de la Sierra Nevada de Santa Marta
Autre témoignage fort de la journée : celui porté depuis la Colombie avec les peuples autochtones de la Sierra Nevada de Santa Marta. Ici, le pouvoir d’agir passe d’abord par une condition fondamentale : l’accès à la terre.
Comme cela a été rappelé lors des échanges, pour ces communautés, le territoire n’est pas un simple support de vie ou de production. Il est au cœur de l’identité, de la culture, de la spiritualité et du rôle qu’elles se donnent dans la préservation du vivant.
« Leur identité, leur culture est indissociable du territoire… cette dépossession les empêche de jouer leur rôle de gardiens. »
À partir de cette réalité, le travail engagé ne se limite pas à la restitution de terres ancestrales. Il s’inscrit aussi dans un dialogue plus large entre savoirs scientifiques et savoirs traditionnels, entre institutions, chercheurs et communautés, pour faire reconnaître d’autres manières d’habiter, de connaître et de protéger les territoires.
Une formule issue de ces échanges résume bien la philosophie qui traverse cette démarche : « Tu me donnes, je te donne : échangeons. »
Là encore, la coopération n’est pas pensée comme une captation de savoirs, mais comme une relation exigeante, fondée sur le respect, la maîtrise de ce qui est partagé et la reconnaissance de l’autre comme sujet politique et porteur de connaissances.
La coopération plur-acteur comme réponse aux défis globaux
Les interventions syndicales venues de France, de Géorgie et d’Arménie ont apporté un autre éclairage essentiel à la journée : celui de la coopération entre acteurs de différents pays autour d’enjeux globaux comme la transition écologique, l’extractivisme ou les droits des travailleurs.
À travers ces témoignages, il est apparu clairement que les transformations sociales ne peuvent être pensées à une seule échelle. Elles exigent des alliances capables d’articuler territoires, secteurs d’activité, contextes nationaux et dynamiques internationales.
Un constat s’est imposé : « Le changement climatique est un défi mondial… il n’y aura de réponse efficace que si les travailleurs sont pleinement associés. »
La coopération pluri-acteur permet ici de confronter les réalités, de partager les luttes, de documenter les impacts sociaux des transitions en cours et de défendre une exigence commune : celle d’une transition juste, qui protège à la fois l’environnement, l’emploi et les droits sociaux.
Changer d’échelle : entre expérimentation, diffusion et influence
Au fil de la journée, une autre question a traversé les échanges : comment passer du local au global ? Comment faire en sorte que des initiatives ancrées dans des territoires précis puissent inspirer d’autres acteurs, nourrir des politiques publiques et contribuer à transformer plus largement les cadres d’action ?
Les réponses apportées ont montré que ce changement d’échelle repose sur plusieurs dynamiques complémentaires : la qualité du travail local, l’existence d’espaces de dialogue entre acteurs, la capacité à capitaliser les expériences, à les documenter, à les diffuser, mais aussi à créer des alliances.
Mais ce passage à l’échelle n’a rien d’automatique. Il se heurte encore à de nombreuses limites : silos administratifs, manque de coordination entre services ou institutions, difficulté à identifier les bons interlocuteurs, poids des cadres de financement, faible reconnaissance de certaines fonctions d’animation ou de médiation.
Des graines pour l’avenir
En clôture de la journée, un message fort a été partagé par la présidente du CFSI. Face à la tentation de considérer ces expériences comme des exceptions ou des parenthèses, elle a appelé à voir plus loin : « J’espère que nous ne sommes pas une bulle, mais des graines plantées un peu partout dans le monde. »
Cette image résume bien l’ambition portée par le programme CAAC. Il ne s’agit pas seulement de valoriser des expérimentations réussies, mais de faire en sorte qu’elles essaiment, qu’elles inspirent, qu’elles renforcent une communauté d’acteurs capable de porter une parole collective plus forte.
Le programme CAAC ne marque donc pas une fin, mais une étape. Celle d’un passage de l’expérimentation à l’influence. Celle d’une coopération qui se pense à partir des territoires, des liens, des apprentissages partagés et du pouvoir d’agir des acteurs.
Avec, en perspective, une ambition claire : faire émerger des plaidoyers concrets, nourris des expériences de terrain, pour faire évoluer durablement les politiques publiques.
Pour aller plus loin : découvrir le rapport de capitalisation du programme CAAC
Cette journée du 19 mars a permis de faire entendre la richesse des expériences portées dans le cadre du Programme Coopérer Autrement en Acteur de Changement (CAAC). Mais elle s’inscrit aussi dans un travail plus large de capitalisation et d’analyse mené sur plus de dix ans d’expérimentations, de coopérations et d’apprentissages collectifs.
Le rapport de capitalisation du programme montre combien le CAAC a constitué, au fil du temps, bien plus qu’un dispositif d’appui à des projets : un véritable espace d’expérimentation collaborative, de réflexion critique sur les pratiques de coopération et de mise en débat des postures professionnelles, partenariales et politiques. Il met en lumière les évolutions rendues possibles par le programme à plusieurs échelles : chez les personnes engagées, dans les organisations, sur les territoires, mais aussi dans la façon même de penser l’action collective face à des enjeux partagés.
Le rapport revient notamment sur plusieurs enseignements majeurs : la réciprocité comme boussole analytique et politique, l’importance des espaces de capitalisation dans le temps long, la transformation progressive des postures professionnelles, ou encore le rôle central de l’animation territoriale comme métier pivot de la coopération.
Comme le rappelle la synthèse du rapport, « la réciprocité, c’est une culture à cultiver, une dynamique à structurer, et un combat politique à mener contre les asymétries historiques de la coopération ».
Pour approfondir les réflexions partagées lors de cette journée et découvrir l’ensemble des enseignements du programme, nous vous invitons à consulter le rapport de capitalisation du CAAC.