“La guerre israélo-américaine contre l’Iran : regard des pays africains à forte communauté libanaise chiite”
Publié par Houngbedji ZANGBE
Sous la direction de Laurent ATTAR–BAYROU
SOMMAIRE
- CONTEXTE GÉOPOLITIQUE DU CONFLIT ISRAÉLO-AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN
- LA DIASPORA CHIITE LIBANAISE EN AFRIQUE
- LE REGARD ET LES POSITIONNEMENTS DES ÉTATS AFRICAINS FACE AU CONFLIT ISRAÉLO–AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN
- UNE RECONFIGURATION GÉOPOLITIQUE GLOBALE
Introduction
Tout au long du 20ème siècle, le Moyen-Orient est devenu un foyer majeur de nombreux conflits internationaux, largement alimentés par des tensions persistantes entre divers pays de la région, notamment les États arabes. Cette conflictualité s’inscrit dans une dynamique structurelle où s’entrecroisent rivalités géopolitiques, fractures religieuses et interventions extérieures. Et comme le souligne Gilles Kepel, « le Moyen-Orient contemporain est le produit d’une succession de crises imbriquées où les logiques locales et internationales se superposent » (Kepel, 2018). En effet, l’existence des factions aux idéologies opposées entre les pays comme L’iran et Israël, avec l’implication des États-Unis, constitue l’une des principales forces antagonistes au sein de la dynamique conflictuelle régionale actuelle. Bien que cette rivalité se soit principalement exprimée par des confrontations indirectes, comme celle entre le Hezbollah, le Hamas (acteurs non étatiques) et Israël, elle évolue désormais vers des formes d’affrontement plus directes. En clair, l’opposition entre Iran et Israël s’est intensifiée dans ce contexte, passant d’une guerre indirecte à une confrontation plus ouverte. Selon Olivier Roy, « les conflits contemporains au Moyen-Orient ne peuvent être compris sans intégrer le rôle des acteurs transnationaux et des réseaux diasporiques » (Roy, 2016). L’intensification de ce rapport de force témoigne d’un rééquilibrage des pouvoirs dans la région, et l’interaction entre les trois éléments à savoir, la question sécuritaire, la question énergétique et la question idéologique. Aussi, ladite intensification se manifeste d’une manière inédite. A cet effet, il serait simpliste de considérer ce conflit comme purement régional. La mondialisation des échanges et la formation de réseaux transnationaux autour des diasporas en augmentent considérablement la portée.
Le continent africain occupe donc une place assez particulière à cet égard. En effet, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale abritent d’importantes communautés libanaises, dont un nombre non négligeable de Libanais chiites qui entretiennent des liens historiques, économiques et parfois politiques avec leurs pays d’origine. Ces diasporas sont principalement actives dans la finance et le commerce. Toutefois, elles servent d’intermédiaires pour transmettre certaines données géopolitiques, que ce soit par accident ou délibérément. Dans ce cadre, les
diasporas libanaises en Afrique constituent un objet d’étude central. Elles illustrent ce que Badie qualifie de « mondialisation du politique par le bas », où des acteurs non étatiques participent à la recomposition des rapports de puissance (Badie, 2013). Par conséquent, leur présence peut créer un risque d’extension indirecte du conflit entre l’Iran et ses ennemis à des régions ou des zones extraterritoriales, notamment en Afrique. De ce fait, la question principale qui se dégage de ce contraste est la suivante : comment les bouleversements géopolitiques engendrés par la guerre israélo-américaine contre l’Iran affectent-ils les pays africains abritant d’importantes communautés libanaises chiites ?
Pour illustrer cette situation, deux hypothèses seront examinées. Premièrement, sous l’angle de la mondialisation, le conflit s’est internationalisé grâce aux réseaux transnationaux, notamment au sein de la diaspora. Deuxièmement, les pays africains impliqués indirectement dans le conflit sont confrontés à une incertitude quant à la marche à suivre, car ils tentent de concilier leurs impératifs de sécurité intérieure et leur dépendance économique à l’égard de l’aide étrangère avec la nécessité de maintenir des relations diplomatiques. Ce dossier propose une analyse du conflit qui portera sur quatre principaux axes. La première partie examinera l’évolution du conflit au Moyen-Orient et ses causes profondes. La deuxième étudiera le rôle de la communauté libanaise chiite vivant en Afrique comme acteur d’influence dans ce conflit. La troisième fera une analyse qui prendra en compte les mesures prises par les États africains face à l’influence de cette communauté sur leur territoire. Enfin, une dernière partie qui mènera une réflexion sur une reconfiguration géopolitique globale.
CONTEXTE GÉOPOLITIQUE DU CONFLIT ISRAÉLO-AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN
Source: https://gamma.app/docs/CONTEXTE-GEOPOLITIQUE-DU-CONFLIT-ISRAELO-AMERICAIN-CONTRE-LIRAN-996awrpmr7nr5di?mode=doc/ Image n°1 : cette carte illustre la carte géopolitique du Moyen-Orient mettant en exergue l’IRAN
- Les racines historiques et géopolitiques du conflit
Pour saisir le contexte actuel des conflits au Moyen-Orient, il est essentiel de dépasser une approche événementielle centrée sur les tendances et d’adopter une vision plus historique et géo-spatiale. Les tensions actuelles résultent de divers problèmes structurels : l’héritage de la fragmentation impériale à la suite de la chute de l’Empire ottoman, la rivalité idéologique régionale croissante entre l’Iran et Israël et ses alliés, et la politisation des divisions sectaires, souvent illustrée de façon particulièrement criante par la compétition entre sunnites et chiites. Pour comprendre les origines profondes de ce conflit, il convient d’examiner d’abord ses racines historiques et territoriales.
Pour comprendre les racines des conflits au Moyen-Orient moderne, il faut remonter à l’effondrement de l’Empire ottoman au début du 20ème siècle. La dissolution de cet empire et l’omniprésence des interventions européennes ont entraîné une reconfiguration des territoires, avec la création d’États souvent issus de fragments de terre artificiels. Ce processus a affaibli la force politique et sociale de la région, tout en créant les conditions propices aux rivalités identitaires et territoriales. Comme le soulignent des études universitaires, « la chute de l’empire ottoman (…) a créé un vide identitaire » qui a conduit à la fois au nationalisme arabe et à la fragmentation politique (Hinnebusch, 2021). Les nouveaux États ont été créés par des sociétés hétérogènes et ont également instrumentalisé les différents groupes religieux et ethniques dans leur construction nationale. De plus, les mandats coloniaux ont exacerbé ces divisions en privilégiant certaines communautés au détriment d’autres, facilitant ainsi l’institutionnalisation de clivages permanents (Achcar, 2013). Cette fragmentation structurelle est devenue un facteur déterminant des dysfonctionnements modernes, rendant les États vulnérables aux conflits internes comme aux ingérences externes. Au-delà de cet héritage géopolitique fragmenté, le conflit se nourrit également d’une opposition idéologique structurante entre les puissances régionales.
La révolution islamique iranienne de 1979 marque un tournant dans l’histoire politique de la région. Elle s’explique par l’émergence d’un acteur étatique porteur d’un projet idéologique transnational, fondé sur la contestation d’un ordre international conçu par les puissances occidentales. Depuis lors, l’Iran s’est efforcé de se positionner au centre d’un réseau d’alliances et d’influences, souvent désigné comme « axe de la résistance », regroupant des acteurs étatiques et non étatiques. Cette approche comporte une dimension géopolitique, la volonté d’étendre son influence à travers la région, et une dimension plus idéologique, légitimant son rôle de puissance contestataire. Comme le note Sariolghalam, la politique étrangère iranienne est une stratégie pragmatique dissimulée sous une rhétorique idéologique, où la résistance à l’hégémonie américaine et au sionisme est au cœur de son récit (Sariolghalam, 2022). Le précurseur de ce récit est la révolte des chiites du monde et la mobilisation des figures religieuses chiites autour des idées de martyre et de justice (Dabashi, 2011). Israël et ses alliés occidentaux considèrent l’Iran comme leur principale menace stratégique, notamment en raison de son soutien à des groupes armés dans la région et de son influence croissante et plus directe dans diverses zones de conflit. Cette opposition a un impact durable sur les équilibres de pouvoir régionaux et contribue à une logique de confrontation indirecte. Par ailleurs, cette rivalité idéologique s’inscrit dans un contexte confessionnel plus large, où les divisions entre courants de l’islam jouent un rôle déterminant.
Les sunnites et les chiites sont souvent présentés comme « la clé du Moyen-Orient », une vision qui, entend-on souvent, explique nombre des conflits. Une frontière tracée essentiellement par commodité, enveloppée dans une sorte de panthéisme scolastique que les croyants et les non-croyants perçoivent souvent comme essentialiste, s’est révélée être une construction plus fondamentalement instrumentale. Comme le montrent Hashemi et Postel, la « sectarisation » est un processus politique par lequel les identités religieuses sont mobilisées et exacerbées par des acteurs étatiques et non étatiques à des fins de pouvoir, (Hashemi et Postel, 2017). Dans cette perspective, les divisions sectaires ne sont pas des causes fondamentales, mais des ressources politiques. Valbjørn soutient, à cet effet, que le sectarisme actuel doit être compris en fonction de la manière dont les récents développements géopolitiques, impliquant souvent des rivalités entre puissances régionales, ont un impact sur les communautés (Valbjørn, 2021). Les révolutions et les guerres, telles que la révolution iranienne et l’invasion américaine de l’Irak en 2003, ont ensuite permis de remanier les configurations sectaires de manière plus radicale. Initialement liée aux questions de succession après la mort du prophète Mahomet, la division entre sunnite et chiite est aujourd’hui indissociable des enjeux politiques contemporains (Madelung 1997). Loin d’être une variable explicative indépendante, cette division sectaire est instrumentalisée dans des stratégies de pouvoir visant à nouer des alliances, à légitimer des régimes et à mobiliser les populations. Ainsi, les dynamiques historiques, idéologiques, et confessionnelles ont progressivement structuré un terrain de tensions durables au Moyen-Orient, préparant le passage d’une rivalité latente à une confrontation plus directe entre les acteurs majeurs.
- La montée vers une confrontation directe entre Iran-Israël
La rivalité irano-israélienne, longtemps cantonnée à une logique de confrontation indirecte, a évolué vers une confrontation directe depuis le milieu des années 2020. Elle se déroule dans un contexte de redéfinition des équilibres régionaux et de radicalisation de la logique des stratégies de sécurité des deux États. Dans ce contexte de tensions accumulées, la confrontation entre l’Iran et Israël s’est d’abord manifestée de manière indirecte.
Par le passé, le conflit israélo-iranien s’est généralement déroulé par procuration. L’Iran, par exemple, a soutenu de nombreuses entités non étatiques opposées à Israël, telles que le Hezbollah au Liban, le Hamas dans la bande de Gaza et diverses milices chiites en Syrie et en Irak. Cela lui permet d’exercer une pression accrue sur Israël par des moyens coercitifs, sans avoir à faire face à une menace plus importante d’affrontement direct (Byman 2018). Israël a élaboré une stratégie d’opérations indirectes, selon laquelle des frappes ciblées sont dirigées contre les troupes iraniennes (et leurs partenaires, principalement en Syrie) pour empêcher l’Iran de s’étendre dans toute la région sans provoquer de guerre avec l’Iran (Eisenstadt, 2019). Néanmoins, cette dynamique indirecte continue d’évoluer. Du fait de la multiplication des frappes, de l’élargissement des zones d’opérations et du recours accru à des moyens militaires plus sophistiqués, le conflit semble se diriger vers une confrontation directe et ouverte. C’est la raison pour laquelle Juno affirme que « la distinction entre guerre indirecte et confrontation directe s’estompe » (Juno, 2020). Cependant, cette guerre par procuration a progressivement laissé place à des actions plus directes et assumées.
Entre 2025 et 2026, Israël intensifie son offensive contre les infrastructures stratégiques iraniennes par le biais d’opérations militaires menées dans des zones non traditionnellement contrôlées par l’Iran, comme la Syrie. Ces opérations viseront directement les installations du programme nucléaire iranien, les bases militaires et les plateformes logistiques du pays. Comme le souligne Cordesman, « Israël considère que le programme nucléaire iranien menace sa survie ; par conséquent, Israël peut être justifié de prendre des mesures préventives, même seul » (Cordesman, 2021). Dans cette logique, les frappes menées récemment par l’aviation israélienne contre des positions iraniennes sont interprétées comme un élément d’une stratégie de dissuasion offensive visant à retarder le développement de l’armement nucléaire iranien. Outre l’acceptation accrue de l’escalade par Israël dans le but d’adapter sa définition de l’engagement, cela a conduit l’Iran à renforcer ses capacités de projection de puissance grâce à l’utilisation de drones et de missiles balistiques, ce qui lui donne davantage d’occasions d’affronter Israël directement (CSIS, 2022). Ces opérations militaires s’inscrivent dans des objectifs stratégiques plus larges, révélant les ambitions profondes des deux Etats.
L’opposition actuelle au sein du pouvoir en place trouve son origine dans des priorités stratégiques fondamentalement opposées. À titre d’exemple, pour Israël, empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire demeure une priorité. Cette position s’appuie sur la doctrine de sécurité israélienne, qui reconnaît que la présence de l’arme nucléaire iranienne bouleverserait l’équilibre régional et réduirait la marge de manœuvre opérationnelle d’Israël (Waltz, 2012). Outre la question nucléaire évoquée précédemment, certains analystes soutiennent que les États-Unis adoptent une stratégie implicite visant à déstabiliser le régime iranien, voire à le faire s’effondrer, en recourant à la force militaire et économique. Parsi affirme, par-là, que « les pressions militaires et les sanctions économiques imposées à l’Iran s’inscrivent souvent dans une logique de transformation démocratique du pays » (Parsi, 2017). D’après les autorités iraniennes, l’Iran poursuit un double objectif : d’une part, se maintenir au pouvoir, et d’autre part, s’imposer comme puissance dominante dans la région. En réalité, l’Iran souhaite créer un « axe de résistance » reliant Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad et Damas (Nasr, 2016). La stratégie iranienne s’oppose frontalement à celle d’Israël, ce qui accroît considérablement le risque d’un conflit direct entre les deux pays. En résumé, la montée des tensions entre Israël et l’Iran est passée d’un aspect indirect à une situation qui s’aggrave ; la dynamique de la situation exige une attention accrue portée à la possibilité d’une confrontation directe, qui devient de plus en plus plausible compte tenu de l’évolution actuelle des événements. Dès lors, l’intensification des affrontements entre l’Iran et Israël ne se limite pas à un cadre bilatéral, mais ouvre la voie à une implication croissante d’acteurs extérieurs, transformant ce conflit en une crise aux répercussions internationales.
- Internationalisation du conflit
La propagation mondiale d’un conflit localisé est généralement un facteur important qui transforme ce conflit en un problème bien plus vaste à résoudre que la simple situation locale. Le conflit actuel entre Israël et L’Iran résulte également de l’implication directe ou indirecte de nombreux pays étrangers dans les affrontements locaux. Un autre effet direct de la propagation mondiale des troubles locaux est qu’ils peuvent engendrer des problèmes économiques ou autres à l’échelle mondiale, voire menacer la sécurité internationale. L’extension du conflit entraîne inévitablement l’implication de puissances extérieures majeures.
L’alliance entre Israël et les États-Unis contribue activement à l’internationalisation du conflit. Le soutien apporté à Israël par les États-Unis, qu’il soit militaire, diplomatique ou financier, est historiquement lié aux intérêts géopolitiques communs des deux pays au Moyen-Orient (Walt, 2007). Cette participation se traduit par un soutien militaire important (notamment des armements sophistiqués) et le déploiement de forces de dissuasion dans la région, comme un porte-avions. De plus, les États-Unis mettent régulièrement leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU visant Israël afin de lui apporter une aide diplomatique (Mearsheimer & Walt, 2007). Néanmoins, cette participation entraîne aussi des conséquences. Elle crée ainsi une division entre les différents acteurs régionaux et renforce la conviction que ces conflits sont asymétriques, ce qui accroît les tensions entre les parties. Et comme l’a affirmé Aczél, « l’intérêt et l’implication des États-Unis dans les conflits régionaux peuvent avoir des effets à la fois stabilisateurs et déstabilisateurs sur les rivalités préexistantes » (Aczél, 2020). Cette implication favorise alors un élargissement géographique des tensions à d’autres zones stratégiques de la région.
La dimension mondiale du conflit se