"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce seizième numéro, nous avons échangé avec Amandine Decker, doctorante Université de Lorraine, membre de l'équipe-projet Sémagramme du laboratoire Loria et du Centre Inria de l'Université de Lorraine.
Histoire et parcours
Quel est ton parcours et sur quel sujet de recherche travailles-tu ?
J’ai tout fait pour avoir un parcours pluridisciplinaire. J’ai passé un bas S en filière ABIBAC (j’avais donc des cours de littérature et d’histoire-géographie en allemand). Ensuite, comme je n’avais pas d’idée précise en tête sur ce que je voulais faire plus tard, j’ai fait une prépa MPSI/MP — la partie la plus monodisciplinaire de mon parcours — mais j’ai assez vite compris que l’ingénierie (débouché classique post prépa) n’était pas pour moi. Je suis tout de même allée au bout des deux ans avant de me ré-orienter vers une troisième année de licence de Mathématiques et Informatique appliquées aux Sciences Humaines et Sociales (MIASHS), option Sciences Cognitive, puis un master en Traitement Automatique des Langues. Ces trois années à l’université m’ont permis de découvrir le monde de la recherche et c’est comme ça que j’ai décidé de faire une thèse en informatique et linguistique computationnelle que je réalise dans l’équipe-projet Sémagramme mais aussi dans une équipe de l’Université de Göteborg en Suède. L'équipe Sémagramme est commune au CNRS, à Inria et à l’Université de Lorraine, au sein du Centre Inria de l’Université de Lorraine et du Loria (Laboratoire lorrain de Recherche en Informatique et ses Applications).
Ma recherche porte sur la notion de dialogue. Je m’intéresse aux différentes caractéristiques d’une conversation et comment les différents médias (sms, appel vidéo, etc.) et les types d’agents conversationnels (humain vs intelligence artificielle ou chatbot) influencent la forme du dialogue. J’étudie aussi les changements de thème dans les échanges : comment les participants les produisent et les perçoivent, et ce qui détermine la pertinence d’un sujet, en fonction du contexte (une discussion informelle entre amis ne crée pas les mêmes attentes qu’une discussion avec notre médecin).
Peux-tu nous parler plus précisément des travaux de recherche ?
Mes travaux se situent à l’interface entre l’informatique et la linguistique. Je suis d’ailleurs encadrée par deux spécialistes de ces domaines : un informaticien et logicien à l’Université de Lorraine, ainsi qu’une linguiste basée à l’Université de Göteborg, en Suède. Cette double direction reflète bien la nature interdisciplinaire de mon sujet.
Mon projet de thèse s’inscrit dans la continuité de plusieurs stages réalisés en licence et en master. À l’origine, nous nous intéressions aux différences dans la production du dialogue chez des patient·es atteint·es de schizophrénie, comparé·es à des locuteur·ices sans ces pathologies. En effet, certaines maladies mentales peuvent affecter la manière dont on s’exprime et interagit verbalement. Ce projet est porté depuis plusieurs années par des chercheurs issus de disciplines variées, notamment Michel Musiol en psychologie (laboratoire ATILF), Manuel Rebuschi en philosophie (Archives Henri-Poincaré) et Maxime Amblard en informatique (laboratoire Loria).
Mes collègues suédois·es s’intéressent à des questions similaires ce qui nous a naturellement conduit à la mise en place de cette thèse en cotutelle portant sur la caractérisation et la modélisation du dialogue.
L’un des phénomènes qui a été observé au cours de ce projet concerne la gestion des sujets dans la conversation, en particulier les changements de thème. Dans certains cas les patient·es utilisent des mécanismes de changement de sujet qui sont dans la plupart des cas vecteurs de dysfonctionnements conversationnels, comme changer l’interprétation d’un mot du sens propre au sens figuré en cours de conversation et sans alerter l’interlocuteur. Dans d’autres cas l’enchaînement des thèmes avait juste l’air de manquer de structure sans que l’on puisse clairement expliquer ce qui nous paraissait étrange.
Ces observations nous ont amenés à élargir notre réflexion à la structure thématique des conversations en général.
Or, nous avons constaté que ce sujet reste relativement peu détaillé dans la littérature scientifique. Les thèmes sont souvent vus comme traités indirectement par les théories du discours ce qui est insuffisant pour expliquer pourquoi certains changements de sujet paraissent naturels, tandis que d’autres perturbent la communication, ou pourquoi certains contextes tolèrent plus facilement ces transitions.
Dans le cadre de ma thèse, nous avons donc étudié divers types de données dialogiques : des conversations en face à face, des échanges en ligne (notamment sur Reddit), mais aussi des dialogues issus de la série télévisée Friends. La variabilité des résultats, et notamment la perte en qualité sur des données plus chaotiques comme ceux de la série Friends nous a permis de mettre en évidence l’importance de bien caractériser le type de dialogue analysé. Par exemple, les outils actuels fonctionnent relativement bien pour segmenter en thèmes des conversations structurées, comme des réunions, mais sont beaucoup moins efficaces face à des échanges plus spontanés ou désordonnés.
En parallèle de nos questionnement sur les thèmes, nous avons donc entrepris un travail plus théorique visant à mieux définir ce qu’est une conversation. L’objectif est de proposer un ensemble de paramètres permettant de caractériser différents types de dialogues. Cela permettrait à la fois de comparer plus finement les données, mais aussi de choisir plus facilement les corpus les plus adaptés à une question de recherche donnée. Plus largement, la recherche sur le dialogue s’appuie aujourd’hui sur des données extrêmement variées. Nous espérons justement contribuer à mieux prendre en compte cette diversité, en proposant des outils et des cadres d’analyse qui ne soient pas uniquement théoriques, mais qui puissent également soutenir le développement de méthodes adaptées aux différents types de données, notamment pour la communauté du traitement automatique des langues. Dans cette optique, nous accordons aussi une grande importance aux données réelles : nous organisons notamment une collecte de dialogues afin d’étudier des interactions authentiques.
Vous trouverez toutes les informations sur ce site si vous souhaitez participer.
Parité et inclusion
À ton avis, pourquoi les filles peinent-elles à se projeter dans les filières du numérique/de l’informatique ?
J’ai eu la chance de grandir dans un milieu où l’on ne m’a pas fait sentir qu’être une femme devrait influencer mon choix de métier mais j’ai rencontré des personnes dans mon parcours qui étaient convaincues que les femmes n’avaient pas leur place ou pas les capacités de faire des métiers scientifiques.
Si je n’avais pas été sûre de moi et bien entourée j’aurais pu facilement remettre en question ma place et la légitimité de mes choix.
De plus, il y a une recrudescence de contenus masculinistes en ligne qui peuvent donner l’impression que les filles n’ont pas leur place dans les milieux plébiscités par les hommes. Choisir une orientation est déjà assez compliqué sans que l’on ait forcément envie de se lancer dans un milieu ou il faudra se battre pour être jugée sur nos capacités plutôt que sur notre genre, notre apparence ou d’autres aspects qui ne devraient jamais entrer en ligne de compte.
Pourquoi penses-tu important d’avoir des femmes dans les métiers du numérique/de l’informatique ?
Ces métiers façonnent notre quotidien, et leur impact ne cesse de grandir. Si les femmes en sont absentes, leurs perspectives seront ignorées lors de la conception d’outils et de solutions. Or, la diversité des regards est la clé pour enrichir les débats et aboutir à des solutions plus complètes. Chaque point de vue compte afin d’envisager un plus grand nombre de cas d’usage. Cette logique s’applique à tous les métiers et à toutes les populations. Beaucoup ne se reconnaissent pas dans les stéréotypes de genre et la meilleure façon de les faire évoluer est de diversifier les profils dans l’informatique et le numérique mais aussi partout ailleurs. Au final ce qui compte c’est de choisir une voie qui nous intéresse et nous rend heureux·se.
Est-ce qu’il y a un conseil que tu voudrais partager avec les prochaines générations, notamment avec les lycéennes ou étudiantes en plein questionnement d’orientation scolaire ?
Mon premier conseil serait de prendre le temps d’identifier ce qui vous rend heureux·ses et ce qui vous intéresse réellement. Tout au long du parcours scolaire, vous serez amené·es à faire des choix d’orientation, souvent guidés par des critères comme la réussite académique ou les débouchés professionnels. Mais il est essentiel de ne pas négliger ce qui vous motive profondément. Certain·es voudront se sentir utiles, d’autres rechercher un équilibre entre vie professionnelle et personnelle, ou encore un métier qui leur permette de financer leurs passions. Il n’existe pas de “mauvaise” motivation, tant que l’on s’investit dans son travail.
L’important est de comprendre ce qui nous pousse à avancer et de donner du sens à ses choix.
Le travail va représenter une part importante de nos vies à tous·tes et en chercher un qui correspond à nos attentes me semble primordial pour s’épanouir dans la vie.
Ensuite, je recommande de s’informer autant que possible sur les différentes formations et les métiers envisageables. Il existe souvent plusieurs chemins pour atteindre un même objectif, chacun avec ses avantages et ses contraintes. La recherche en informatique en est un bon exemple : parmi mes collègues, certain·es sont ingénieur·es, d’autres ont suivi un parcours universitaire classique, et pour ma part, j’ai commencé en classe préparatoire avant de rejoindre l’université. Aujourd’hui, nous sommes tous·tes doctorant·es et allons avoir l’opportunité de postuler aux mêmes postes par la suite pour celles et ceux qui souhaitent rester dans le monde académique. Le système éducatif offre de nombreuses passerelles, mais elles restent parfois peu visibles. Participer à des journées portes ouvertes ou échanger avec des professionnels permet de découvrir des parcours auxquels on n’aurait pas pensé. De la même manière, discuter avec des personnes exerçant un métier donne une vision plus concrète de la réalité du terrain, avec ses aspects positifs comme ses contraintes.
Enfin, il ne faut pas hésiter à changer de voie si l’on réalise que celle choisie ne nous correspond pas. Dans le cadre scolaire, ces réorientations peuvent être perçues comme des échecs, car on valorise souvent les parcours linéaires. En réalité plus on avance dans les études plus ils se font rares. Au fil des études, on rencontre de nombreuses personnes aux trajectoires variées, parfois très éloignées de leur domaine actuel. Cette diversité constitue une richesse, car elle apporte des points de vue complémentaires. Lors de mon master, près de la moitié des étudiants venaient de l’étranger et les parcours étaient très hétérogènes : certains avaient déjà un diplôme dans un autre domaine, d’autres avaient travaillé avant de reprendre leurs études, etc.. Le TAL étant en plus pluridisciplinaire par nature, nous avions tous des profils très différents et cela a grandement participé à la richesse de ma formation. Ayant de nombreux projets en groupe lors du parcours nous avions l’occasion de mettre en commun nos idées et de confronter nos points de vue.
Tout cela pour dire qu’il est normal de ne pas trouver sa voie immédiatement. Les choix arrivent tôt, et il est naturel de craindre de s’engager dans une direction qui ne conviendra pas. Mais il est toujours possible d’ajuster son parcours en cours de route. Se renseigner en amont aide à mieux comprendre les options disponibles, y compris les passerelles qui permettent de se réorienter sans nécessairement “perdre” une année. Tout le monde n’a pas nécessairement le luxe de prendre son temps pendant ses études et ces dispositifs permettent justement d’offrir davantage de flexibilité.