Le 27 mai 2026, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) s’est jointe à 82 autres organisations afghanes et internationales de défense des droits humains pour exprimer sa profonde inquiétude concernant la visite potentielle d’une délégation talibane à Bruxelles en juin 2026, et pour appeler l’Union européenne (UE) et ses États membres à s’abstenir de tout contact avec les représentants des talibans. Lisez la lettre ouverte ci-dessous.
Nous, organisations de la société civile et défenseur⸱es des droits humains nationaux⸱ales et internationaux⸱ales soussigné⸱es, exprimons notre profonde inquiétude face aux informations faisant état d’une éventuelle visite officielle de représentants des talibans à Bruxelles en juin 2026.
Il est important de rappeler que les talibans ne représentent pas le peuple afghan, car ils ne jouissent d’aucune légitimité démocratique au niveau national. Leur autorité n’a été établie par aucun processus participatif, inclusif, représentatif ou constitutionnel.
Deux hauts dirigeants talibans font actuellement l’objet de mandats d’arrêt délivrés par la Cour pénale internationale pour le crime contre l’humanité de persécution basée sur le genre, et de nombreuses personnes associées aux talibans restent visées par des régimes de sanctions internationales, notamment dans l’Union européenne.
Dans ce contexte, tout contact officiel avec des représentants talibans, en particulier sur le sol européen, comporte d’importantes implications juridiques, politiques et symboliques. Il risque d’être perçu comme une forme de normalisation ou de reconnaissance implicite.
Depuis août 2021, les talibans ont mis en œuvre un large éventail de politiques, de décrets et de mesures institutionnelles qui ont conduit à un démantèlement systématique des droits et libertés fondamentaux. Les femmes et les filles ont été presque totalement exclues de la vie publique, notamment par l’interdiction de l’enseignement secondaire et supérieur, ainsi que par de sévères restrictions en matière d’emploi, de liberté de circulation et de participation à la vie civique et politique.
Prises dans leur ensemble, ces mesures ont été évaluées, par la Cour pénale internationale et plusieurs expert⸱es des droits humains des Nations unies et juristes, comme pouvant constituer une persécution fondée sur le genre, qualifiable de crime contre l’humanité au regard du droit international.
En outre, des informations faisant état de violations graves des droits humains ont été régulièrement rapportées, notamment : des détentions arbitraires ; des disparitions forcées ; des exécutions extrajudiciaires ; des actes de torture et de mauvais traitements ; ainsi que des représailles à l’encontre de défenseur⸱es des droits humains, de journalistes et d’ancien⸱nes fonctionnaires. Le manque de transparence et l’absence de mécanismes de surveillance indépendants rendent difficile la vérification de l’ampleur réelle de ces violations, mais les preuves disponibles indiquent une tendance persistante et profondément préoccupante. Ce qui est certain, c’est qu’aucune responsabilité n’a été établie pour les victimes et les survivant⸱es des violations graves des droits humains et des crimes internationaux potentiels susmentionnés.
Les cadres juridiques et judiciaires récemment mis en place sous le régime des talibans ont encore restreint l’accès à la justice, porté atteinte aux garanties d’une procédure régulière et institutionnalisé des pratiques discriminatoires, en particulier à l’encontre des femmes et des filles.
Nous sommes également profondément préoccupé⸱es par les politiques actuelles et proposées concernant le retour forcé des demandeur⸱ses d’asile afghan⸱es depuis les États membres de l’UE. Tout retour forcé de personnes vers l’Afghanistan dans les conditions actuelles soulève de graves préoccupations au regard du droit international, notamment du principe de non-refoulement. Cette préoccupation est particulièrement importante pour les femmes et les filles, dont la vie, la sécurité et les droits fondamentaux sont exposés à un risque immédiat et systémique sous le régime des talibans. L’Afghanistan est actuellement l’un des endroits les plus dangereux au monde pour les femmes, et un retour forcé exposerait nombre d’entre elles à la persécution, à la violence et à une grave privation de leurs droits.
Nous appelons donc l’Union européenne et ses États membres à :
– s’abstenir de tout dialogue avec les représentants talibans aux niveaux politique ou diplomatique dans les conditions actuelles, car un tel dialogue risque de contribuer à la normalisation et à la légitimation implicite d’une situation marquée par des violations graves et persistantes des droits humains, notamment l’oppression systématique des femmes et des filles ;
– reconnaître que les conditions minimales souvent invoquées par l’UE pour toute collaboration - notamment le respect des droits fondamentaux, en particulier des droits des femmes - ne sont actuellement pas remplies, et qu’agir malgré cela porterait atteinte aux engagements de l’Union européenne en matière de droits humains ;
– soutenir activement les efforts de la justice internationale visant à traiter les violations graves des droits humains et les crimes internationaux potentiels, en particulier la persécution fondée sur le genre, notamment par une coopération efficace avec la Cour pénale internationale dans le cadre de son enquête sur l’Afghanistan, afin de garantir que la redevabilité ne soit pas mise de côté au profit de considérations politiques ou liées à la migration ;
– affirmer publiquement et sans équivoque que les droits des femmes et des filles afghanes ne sont pas négociables et ne peuvent être compromis ni utilisés comme monnaie d’échange dans le cadre d’une action diplomatique ou d’une politique migratoire ;
– soutenir activement les voies de recours stratégiques, notamment par le biais de mécanismes de compétence universelle et extraterritoriale, afin de renforcer l’accès des victimes à des recours efficaces en cas de crimes internationaux graves et de contribuer à la redevabilité judiciaire des responsables présumé⸱es ;
– mettre immédiatement fin à tout renvoi forcé de demandeur⸱ses d’asile afghans, dans le plein respect du principe de non-refoulement, en reconnaissant qu’un retour dans les conditions actuelles exposerait les personnes concernées, en particulier les femmes et les filles, à des persécutions et à des préjudices graves ;
– veiller à ce qu’aucune personne associée aux autorités talibanes, ni aucune personne faisant l’objet d’allégations crédibles de violations graves des droits humains, ne soit reçue, accueillie ou engagée dans une quelconque forme de coopération ou de consultation ;
– mener des consultations structurées et constructives avec la société civile afghane, les victimes et les défenseur⸱es des droits humains, afin de garantir que leurs points de vue soient directement pris en compte dans les décisions politiques de l’UE.
Si ces principes ne sont pas respectés, le risque est de renforcer l’impunité, de nuire à la crédibilité de l’engagement de l’Union européenne en faveur des droits humains et de l’égalité de genre, et d’abandonner les victimes et les survivant⸱es en Afghanistan à un moment critique.
Nous sommes prêt⸱es à collaborer de manière constructive avec nos partenaires européens et internationaux afin de garantir que toute réponse à la situation en Afghanistan repose sur la redevabilité, la justice et la protection des droits fondamentaux.