Caroline Paux nous entraîne dans une déambulation sensible au hasard des rues. Du fort Cépérou à la cathédrale Saint-Sauveur, de la place Auguste Horth au monument des Chaînes brisées, avec en chemin la mangrove, les façades créoles. En point d’orgue, la soirée au Bar des Palmistes a réuni les journalistes de l’AJT autour d’un moment de partage, de convivialité et de transmission, porté par les tenues traditionnelles, les couleurs et l’énergie de la Guyane.
Patricia Colmant prolonge cette découverte avec une visite du musée territorial Alexandre-Franconie, qui reconstitue un microcosme, un concentré de Guyane.
GUYANE AMAZONIE : CARNET DE ROUTE DE L'AJT (9)
Cayenne, au hasard des rues
Texte et photos Caroline Paux
Une halte à Cayenne nous a offert le luxe d’une promenade libre de cité, sans guide ni itinéraire imposé. La capitale guyanaise s’est dévoilée par touches successives : colorée, chaude, vivante, parfois grave, mais toujours attachante.
Marcher dans Cayenne sans guide, c’est accepter de ne pas tout comprendre tout de suite. Pas de discours préparé, pas de dates alignées, pas de parcours patrimonial bien ordonné. Juste la ville devant soi, ses rues, ses façades, sa lumière, ses couleurs, et cette impression d’avancer au hasard. Une parenthèse presque improvisée, mais intéressante. Car Cayenne se découvre par fragments : une maison créole aux volets entrouverts, un balcon de fer, un mur peint, une rue calme, un musée, une place ombragée, un graffiti, des rencontres inattendues.
Le fort Cépérou, Cayenne vue d’en haut
Accompagnée de Philippe Bourget, le tout nouveau président de l’AJT, nous nous lançons, sous la chaleur, dans cette belle découverte de Cayenne. La balade nous mène d’abord vers le fort Cépérou. Perché à 28 mètres au-dessus de la mer, le fort Cépérou veille sur la capitale guyanaise depuis le milieu du XVIIe siècle. L’ascension par ses escaliers, dont les marches ont été peintes par des artistes locaux, récompense chaque effort.
En haut, la ville s’étale : l’océan Atlantique au nord, la rivière de Cayenne au sud-ouest, les toits disparates d’une ville qui a traversé conquêtes, incendies et renaissances. Le fort tient son nom d’un chef amérindien qui vendit en 1643 ce rocher dominant l’île de Cayenne au Français Charles Poncet de Brétigny. Au fil des siècles, il a connu des événements dramatiques, dont un incendie en 1888 qui ravagea une partie de la ville. La cloche du fort sonna le tocsin pendant huit jours sans arrêt. Elle est aujourd’hui visible au musée de Cayenne. Le fort a été restauré en 2016 et il est classé Monument historique.
Le fort Cépérou ne nous offre pas seulement un point de vue. Il nous réserve l’une de ces rencontres qui donnent du relief à une promenade. Un bel artiste brésilien, installé en Guyane depuis plusieurs années, est là avec œuvres posées sur son vélo. Il tente de les vendre aux rares visiteurs de passage. Sa présence dit quelque chose de Cayenne : une ville de circulations, une ville où l’on croise des histoires humaines aussi vite que des façades. Et sur les façades, on découvre aussi de jolis pans de murs illustrés par des artistes de street-art.
La cathédrale Saint-Sauveur, éclat jaune au cœur de la ville
Plus bas, la cathédrale Saint-Sauveur surgit avec son jaune pastel lumineux. Sa construction remonte à 1823, sur décision du gouverneur d’alors, le Baron Milius, et c’est en 1934 seulement que l’église devient officiellement cathédrale. Parmi ses curiosités : le maître-autel, la chaire et le confessionnal, construits en wacapou, un bois précieux de Guyane, transférés en 1876 depuis la chapelle du bagne de l’île la Mère.
La cathédrale fait partie de ces repères que l’on garde en mémoire, même lorsque l’on marche sans itinéraire précis. Elle accroche le regard. À Cayenne, rien n’est tout à fait uniforme. Les bâtiments publics, les maisons créoles, les couleurs vives, les traces du passé et la vie quotidienne cohabitent sans se fondre complètement. C’est ce mélange qui donne au centre-ville son caractère.
Les rencontres, au hasard des rues
Cayenne réserve aussi des surprises humaines. Juste devant la cathédrale nous rencontrons le rédacteur en chef du journal local France-Guyane. Il reconnaît les journalistes que nous sommes, appareil photo autour du cou… Sur le trottoir nous échangeons quelques minutes sur le tourisme et la vie guyanaise. Des fragments de dialogue, improvisés sous la chaleur, valent parfois plus qu’une visite guidée.
Et puis il y a le musée du Nimport’koi, un ovni culturel dont le nom dit tout de l’esprit guyanais : un humour pince-sans-rire, une capacité à se raconter sans se prendre au sérieux. Cayenne peut surprendre à chaque coin de rue.
Musées, mémoire et cultures guyanaises
La promenade nous conduit aussi vers le musée des Cultures guyanaises. Même lorsque l’on ne visite pas longuement chaque salle (nous avions peu de temps), ces lieux rappellent combien Cayenne est une ville de mémoires entremêlées. Situé dans une demeure édifiée en 1870 par une famille d’orpailleurs, le musée des Cultures guyanaises a pour vocation de valoriser le patrimoine de la région. Ses collections ethnographiques couvrent l’ensemble des groupes qui ont bâti la Guyane : les premiers peuplements amérindiens, les Bushinenge, les créoles, mais aussi les arrivées plus récentes, Hmongs, Brésiliens, Haïtiens.
Une annexe permet de découvrir la reconstitution d’une maison créole ayant appartenu au beau-père de Félix Éboué, et de plonger dans les modes de vie urbains d’autrefois.
La salle à manger et la cuisine typique de la maison créole.
Place Auguste Horth, la mangrove et la mémoire
En poursuivant la balade, nous passons par la place Auguste Horth. Tout près, la mangrove impose sa présence. Elle est là, dense, impressionnante, presque impénétrable, au point de cacher la plage. On devine la mer plus qu’on ne la voit. Ici, le littoral n’a rien d’une carte postale balnéaire. Il est vivant, mouvant, végétal, puissant.
Cette mangrove rappelle que Cayenne reste au contact direct d’une nature qui ne se laisse pas domestiquer facilement. La ville n’est jamais totalement séparée de son environnement. La végétation a tous les droits.
Tout près de là, le monument Les Chaînes brisées, érigé en mémoire des victimes de l’esclavage et de la traite négrière, impose un autre silence. Inauguré en 2011, il inscrit dans l’espace public une mémoire douloureuse, longtemps tue ou reléguée. Après les couleurs des façades et le charme des rues, cette halte rappelle que Cayenne porte aussi les cicatrices de l’histoire. Ce monument n’a rien d’anecdotique dans une promenade. Il oblige à ralentir. À regarder autrement. À comprendre que la ville ne se raconte pas seulement par son patrimoine architectural, mais aussi par les blessures, les résistances et les mémoires qui la traversent encore.