Pourquoi écrire l’histoire d’Ingénieurs sans frontières ?

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Juin 2023. Sur une péniche du Quai de l’Oise une centaine de bénévoles, de salarié·es et d’ancien·nes d’Ingénieurs Sans Frontières fêtent – avec un an de retard – les quarante ans de l’association. « 40 ans d’ingénierie solidaire » titrait alors l’Alteractif, la revue de l’association. Pour les bénévoles qui participent à ce numéro anniversaire, c’est l’occasion de « faire un point sur notre histoire, regarder le chemin parcouru »1. Pour moi, qui avait alors contribué à ce numéro, c’est aussi l’occasion de pratiquer pour la première fois les archives d’ISF. Près de trois ans plus tard, il est temps de poursuivre la démarche en allant creuser un peu plus la riche histoire d’ISF.

La question des archives

À l’été 2025, la Coordination Nationale a déménagé des locaux qu’elle occupait rue de Crimée dans le 19e arrondissement de Paris vers ceux du Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne (MRJC), rue de la Paix à Pantin. Un saut de puce géographique le long de la ligne 5 du métro parisien, mais un défi logistique pour trier l’important fond archivistique accumulé par ISF depuis 1982. Travail de sauvegarde : la place dans les futurs locaux étant plus restreinte pour les linéaires de cartons d’archives, une partie de celles-ci doit être jetée. Un important travail effectué par quelques salariées et bénévoles a alors permis de numériser une grande part de ces documents, permettant ainsi de préserver bon nombre d’informations sur ce qui fut le cœur de l’action d’ISF pendant de nombreuses années : les projets internationaux. Ce grand brassage de cartons, classeurs et feuilles volantes a posé à ISF la question de l’archive. Particulièrement éphémères dans le vaste ensemble des archives privées – qui ne sont pas encadrées par une législation précise – les archives associatives peuvent en revanche contribuer à l’identité de l’association2.

Mais pourquoi conserver tous ces documents ? Sur ces plus de quarante ans d’existence, peu a été écrit au-delà des habituels numéros anniversaires de la revue Ingénieurs Sans Frontières, devenue Alteractif, après toutefois des travaux de recherche parfois conséquents. Cette relativement faible mise en perspective d’une histoire interne à l’association rejoint le constat effectué au niveau national par le groupe de travail de l’Institut français du Monde associatif « Histoire du monde associatif » mené en 2020, qui note que l’attention portée par les acteurs associatifs sur leur histoire semble plus motivée par une « quête de mémoire valorisante » que par une démarche scientifique3.

De cette histoire du monde associatif, relativement délaissée par la recherche au profit de l’histoire des coopératives, des mutuelles, des syndicats et des partis politiques4, Ingénieurs Sans Frontières occupe à mon sens une place particulièrement intéressante. Créée en 1982 dans l’une des plus prestigieuses grandes écoles françaises, l’association est à l’origine vouée à « servir d’appui technique aux projets de développement des populations les plus démunies des Pays en Développement et [à] sensibiliser les ingénieurs aux problèmes de ces pays »5. ISF s’approche alors d’une organisation non gouvernementale humanitaire, pratiquant en priorité des missions techniques. Au fil des ans, l’association va se développer et envoyer un nombre de plus en plus important d’étudiant·es en Afrique, en Asie, puis en Amérique du Sud. Les priorités d’ISF vont cependant évoluer, comme le montrent ses quatre chartes successives. Celle de 1992 définit la notion de développement auquel ISF souhaite participer, insistant sur les projets au long terme et dresse des premiers axes pour des actions en France. La charte de 2002 introduit comme mode d’action « une pratique critique de la démarche de l’ingénieur dans des réseaux solidaires de partenaires » et la recherche d’une « réappropriation de la technique », inscrivant ainsi l’association dans une démarche de réflexion sur la place de l’ingénieur dans la société, au-delà d’une pratique altruiste de la technique. En 2021 enfin, ISF va plus loin en entendant mener une « déconstruction du rôle des ingénieur·es dans un monde de domination ».6

Ces évolutions sémantiques et identitaires ne sont pas à voir comme des changements radicaux d’une charte à l’autre, mais comme une continuité dans l’orientation associative, menée par une auto-réflexion de la structure sur elle-même et par une remise en question constante. L’un des objectifs de ce travail pourra être d’analyser les dynamiques internes et externes qui ont mené à cette évolution. Il serait à ce titre intéressant de comparer avec des structures dont une partie au moins de la trajectoire est similaire.

Une histoire encore à écrire

Bien sûr, ISF a tout de même déjà été objet d’étude. Le principal travail de recherche sur l’histoire d’ISF est à ma connaissance le mémoire de master de Delphine Pupier, Ingénieurs Sans Frontières : de la professionnalisation de la structure à la professionnalité des bénévoles, écrit en 20017 et qui revient sur les vingt premières années de l’association. À noter également que, sur la question de l’impact qu'ISF peut avoir sur des parcours de vie, la sociologue et maîtresse de conférence en sciences de l’éducation Christelle Didier a analysé le parcours professionnel d’une poignée de bénévoles ayant eu des postes à responsabilité dans l’association8. Au-delà des travaux universitaires, il existe des travaux d’évaluation interne et externe d’Ingénieurs sans frontières et de son action. Depuis les premières évaluations des missions en 1986, plusieurs rapports apportent de précieuses informations sur la structure. Ces études peuvent être également utilisées par ISF pour valoriser son action, comme ce fut le cas pour les résultats de la collecte du Dispositif de Suivi et d’Évaluation (DSE) de 2017, publiés sous forme de livret illustré9. Le travail entrepris ici, et dont le présent article est la première pierre visible, se veut dans le même esprit à mi-chemin entre le travail de recherche et le travail de valorisation. Il est temps, à présent, de faire le point sur notre histoire, en nous appuyant sur ce qui a pu être conservé de l’important fond archivistique, sans négliger l'apport des travaux précédemment cités.

Il s’agit également, pour ISF, d’avoir un questionnement sur l’archive. Comme abordé plus haut, les archives associatives constituent un corpus peu exploité. Celui d’ISF est, comme pour la quasi-totalité des structures modernes dont la création est antérieure au début des années 2000 à cheval entre des archives papiers, pour la plupart stockées dans les cartons de la Coordination Nationale et des archives numériques, stockées sur des serveurs internes et externes. Cette évolution de l’archive la rend à la fois plus accessible (plus besoin de se déplacer à Pantin pour consulter des documents) et plus complexe de part la multiplicité des supports et la démultiplication des données. Le numérique a plus généralement changé les usages de la recherche en histoire, créant notamment de nouveaux types de sources10. A ISF, s’il existe une gestion documentaire et un souci de l’archive, il n’existe pas encore de procédure pour gérer les documents dans un but patrimonial. Une quantité importante d’informations a toutefois été conservée et il s’agit ici de mettre ce corpus à contribution.

Au-delà de l’archive, un besoin de témoignage

Pour autant, écrire l’histoire d’ISF ne doit pas seulement se faire par l’analyse d’un fond archivistique, même conséquent. Histoire récente voire quasi immédiate, elle doit pouvoir bénéficier de la parole de celles et ceux qui l’ont vécue. C’est pourquoi au-delà des piles de cartons d’archives du 2 rue de la Paix, Pantin et des gigaoctets de données d’ISFDocs, tout apport de pièces d’archive personnelles et de témoignages est le bienvenu sur l’adresse contact d’ISF, ou via le site internet (l’information trouvera son chemin vers moi). Je remercie d’ores et déjà les personnes qui ont bien voulu témoigner verbalement, en présentiel ou par téléphone.

2  Alice Grippon (2019). Les associations et la gestion de leurs archives, de l’outil à l’atout. Mémoire de master, IAR Paris – Sorbonne Business School, 126 p.

4  Ibid., p. 2.

5  Charte d’Ingénieurs Sans Frontières (1983), 6 p.

7  Delphine Pupier (2001). Ingénieurs Sans Frontières: de la professionnalisation de la structure à la professionnalité des bénévoles. Mémoire de master, Institut d’Études Politiques de Grenoble, 144 p.

8  Christielle Didier (2012). Ex-students Engaged in “Engineers Without Borders”: What Have They Become?, in S.H. Christensen et al. (eds.), Engineering, Development and Philosophy, Philosophy of Engineering and Technology 11, DOI 10.1007/978-94-007-5282-5_16.

10  Caroline Muller avec Frédéric Clavert (2025), Écrire l’histoire. Gestes et expériences à l’ère numérique. Armand Colin, 201 p.

Recapiti
Benjamin Allonier