En amont du 14e dialogue sur les droits humains entre l’Union européenne (UE) et le Vietnam qui doit se tenir à Bruxelles le 2 juillet 2026, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) s’associe à 17 autres organisations pour demander à l’UE de lutter contre la répression transnationale actuellement exercée par le Vietnam en Thaïlande.
1 juillet 2026. Alors que l’UE et le Vietnam ont renforcé leur relation dans le cadre d’un Partenariat stratégique global, la réduction de l’espace civique au Vietnam continue à s’aggraver. Désormais, cette répression ne se limite aux frontières vietnamiennes. Les récentes visites d’État de haut niveau entre les autorités thaïlandaises et vietnamiennes ont montré un resserrement dangereux de la coopération bilatérale sur la sécurité, étendue au-delà des objectifs de sécurité légitimes et qui englobe le ciblage illégitime de personnes pour des motifs politiques. Dans ce contexte, nous assistons à l’élaboration d’un dispositif juridique, physique et psychologique visant les dissident·es vietnamien·nes en Thaïlande.
Les gouvernements vietnamien et thaïlandais se sont engagés à avancer sur les négociations d’un Traité d’extradition bilatéral et d’un Traité d’assistance judiciaire mutuelle dans les affaires pénales. Cependant, les informations publiques concernant le calendrier, la portée et le contenu de ces négociations sont insuffisantes et manquent de transparence. Nous sommes profondément préoccupé·es par la mise en place d’un cadre juridique par ces traités, autorisant et facilitant les arrestations et détentions arbitraires, ainsi que les reconduites à la frontière de dissident·es politiques par les autorités thaïlandaises et vietnamiennes sous couvert de « coopération criminelle ». En effet, des éléments probants laissent penser que de telles violations des droits humains sont peut-être déjà en cours.
En amont et pendant de récentes visites bilatérales, les autorités thaïlandaises ont renforcé leur surveillance et les mesures de sécurité dans les régions hébergeant des réfugié·es vietnamien·nes, issu·es notamment des communautés de Montagnard·es. Ces communautés ont déjà été mises à rude épreuve à la suite de la reconduite à la frontière vietnamienne du défenseur montagnard des droits humains de premier plan Y Quynh Bdap en 2025, faisant suite à une demande d’extradition. Des activistes vietnamien·nes vivant en exil à Bangkok ont signalé la présence visible et intimidante d’opérateur·ices en civil chargé·es de les surveiller. Ils et elles travailleraient, selon des sources crédibles, pour le compte de ou en partenariat avec les services de sécurité du Vietnam. L’environnement est devenu tellement hostile que de nombreux·ses activistes ont été contraint·es de fuir temporairement leur résidence à titre préventif.
Les journalistes vietnamien·nes en exil sont exposé·es à des risques particulièrement élevés. Un grand nombre d’entre eux et elles continuent à rendre compte de la situation malgré des menaces constantes de harcèlement, de surveillance et de représailles, les obligeant à la vigilance et à la discrétion même après avoir trouvé refuge à l’étranger. Le cas du journaliste Truong Duy Nhat est révélateur de cette situation. En 2019, alors qu’il cherchait refuge en Thaïlande, il a disparu dans des circonstances laissant fortement penser à un enlèvement par des agent·es vietnamien·es, victime d’une disparition forcée. Il est réapparu en détention au Vietnam par la suite, et a été condamné à une peine de 10 ans d’emprisonnement en mars 2020. Le journaliste et défenseur des droits humains, Duong Van Thai, a subi une situation similaire : il aurait été enlevé en 2023 alors qu’il était en exil en Thaïlande, avant d’être retrouvé en détention arbitraire au Vietnam, où il a été condamné à 12 ans d’emprisonnement en 2024. Plus récemment, dans une autre affaire, Le Chi Thanh, un militant vietnamien qui lutte contre la corruption et en faveur des réseaux sociaux, est incarcéré dans le Centre de rétention administratif de Suan Phlu (IDC) à Bangkok depuis mars 2026, lorsque les autorités thaïlandaises ont décrété que son permis de travail n’était plus valide à la suite de l’annulation de son passeport par les autorités vietnamiennes. Or, Le Chi Thanh n’a jamais été averti de l’annulation de son passeport avant son arrestation. Tous ces incidents concernent des dissident·es qui ont obtenu le statut de réfugié·e en Thaïlande, ou qui craignaient, à raison, d’être persécuté·es, torturé·es ou soumis·es à d’autres violations des droits humains en cas de retour au Vietnam.
Cette collaboration transfrontalière de plus en plus étroite entre le Vietnam et la Thaïlande est en totale opposition avec les engagements fondateurs des relations récemment renforcées entre l’UE et le Vietnam. Au titre du paragraphe 48 de la Déclaration conjointe sur le nouveau Partenariat stratégique global entre l’UE et le Vietnam, les deux parties ont clairement affirmé leur « engagement en faveur du respect, de la protection, du plein exercice et de la promotion des droits humains en conformité avec les traités internationaux », en faveur d’une « collaboration plus étroite en matière juridique et judiciaire, et de partages d’expérience dans la mise en œuvre et l’amélioration de l’état de droit ». En durcissant les dispositifs en matière de répression transnationale, le Vietnam agit en violation de ces engagements et de ses obligations légales en vertu du droit international en matière de droits humains. L’UE devrait mettre l’accent sur le respect de ces engagements et écouter les appels récurrents du Parlement européen sur la répression transnationale.
Recommandations à l’intention de l’UE
1. Profiter du dialogue sur les droits humains pour sensibiliser la population à la répression transnationale, notamment dans les cas d’extraditions menées en violation des obligations de la Thaïlande et du Vietnam en vertu du droit international en matière de droits humains et de droit d’asile, faire pression pour obtenir des résultats concrets sur la fin des pratiques abusives en matière de répression transnationale, et créer des espaces propices à une collaboration régulière avec la Thaïlande et le Vietnam visant à la réalisation de leurs objectifs. Ces dialogues annuels sur les droits humains ne devraient pas être la seule occasion de manifester son inquiétude, cette démarche devrait s’inscrire dans une approche concertée, préventive et réparatrice visant à persuader les autorités des deux pays de faire cesser ces pratiques abusives.
2. Utiliser tous les mécanismes à la disposition de l’UE et de ses États membres pour garantir la redevabilité des haut·es responsables du Vietnam et de la Thaïlande ayant commis des violations des droits humains, en s’assurant notamment que la répression transnationale est dénoncée dans tous les échanges aux plus hauts niveaux, notamment dans les domaines de la sécurité, du commerce, des technologies et du développement. L’UE devrait rappeler au Vietnam que les répressions transnationales ainsi que les autres violations graves des droits humains sont contraires à ses engagements au titre du Partenariat stratégique global, ainsi qu’à ses obligations au titre de l’Accord bilatéral de partenariat et de coopération (PCA) et de l’Accord de libre-échange conclu entre l’UE et le Vietnam (EVFTA). Elle devrait également dénoncer publiquement les conséquences qu’entraînerait la poursuite de ces violations. L’UE est tenue d’exiger que le Vietnam cesse toute intimidation, surveillance et demande d’extradition de personnes ciblées pour des raisons politiques ou simplement pour avoir exercé leurs droits humains, notamment les défenseur·es des droits humains et les journalistes vivant hors des frontières du Vietnam. Elle est également invitée à faire valoir ses relations diplomatiques avec la Thaïlande, en la renvoyant à ses obligations existantes en matière de droits humains au titre du PCA ainsi qu’à d’autres obligations à venir qui pourraient découler de l’Accord de libre-échange (en cours de négociation). Elle devrait exhorter les autorités thaïlandaises à ne pas encourager, ni être complices d’actes de répression transnationale. Ces dernières devraient mener des enquêtes approfondies et impartiales sur les allégations de harcèlement, d’intimidation, de menaces, de surveillance et de reconduites à la frontière depuis la Thaïlande par des gouvernements étrangers ou leurs agent·es visant des personnes migrantes, réfugiées et demandeuses d’asile en Thaïlande, ainsi que sur le rôle des fonctionnaires thaïlandais·es dans ces violations. Les autorités thaïlandaises devraient collaborer avec les membres de la société civile pour élaborer et mettre en œuvre des politiques visant à empêcher et à lutter contre les répressions transnationales. La Thaïlande est tenue de ratifier la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 et son protocole de 1967, et de veiller à ce que la législation nationale relative à l’immigration ainsi que les autres lois, réglementations et politiques soient pleinement conformes au droit et aux normes internationaux en matière de droits humains, y compris les obligations qui lui incombent au titre des deux conventions onusiennes : la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants et la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.
3. Encourager la transparence et les garanties dans le Traité d’extradition. L’UE et ses États membres devraient, par la voie diplomatique, dans leurs capitales respectives, exiger davantage de transparence concernant les négociations actuellement engagées entre la Thaïlande et le Vietnam sur les traités d’extradition et d’assistance judiciaire mutuelle. L’UE devrait exiger avec fermeté des deux parties qu’elles veillent à ce tout accord signé prévoie des clauses qui empêchent l’extradition de personnes pour motifs politiques ou simplement pour avoir exercé légitimement leurs droits humains, et qui garantissent le respect total du principe de non-refoulement. Ce principe interdit le renvoi de toute personne vers un lieu où elle risquerait d’être soumise à la torture ou à d’autres formes de mauvais traitements, à de disparitions forcées, à la détention arbitraire, et à d’autres violations graves des droits humains, notamment des procès entachés de graves irrégularités.
4. Mettre en place des mécanismes de protection locaux via les délégations de l’UE. Ces délégations ainsi que les ambassades des États membres dans les pays tiers, notamment en Thaïlande, devraient rapidement renforcer les mesures de protection physique et le suivi des procès. Les responsables de l’UE devraient :
– prévoir des visites de terrain régulières dans les communautés de réfugié·es vietnamiennes et Montagnard·es les plus exposées en vue d’évaluer les difficultés qu’elles rencontrent et veiller à ce que tout accord conclu avec l’UE comporte des mécanismes de surveillance du respect des droits humains ;
– effectuer un suivi et évaluer formellement toutes les détentions locales ou les audiences devant les autorités de l’immigration impliquant des ressortissant·es vietnamien·nes sous le coup d’une possible expulsion, transfert ou renvoi ;
– exprimer publiquement son opposition face à des situations d’excès de pouvoir des forces de l’ordre au-delà de leur frontière.
5. Soutenir la délivrance de visas d’urgence et la réinstallation d’activistes vulnérables. Reconnaissant que la Thaïlande n’est pas un lieu sûr du fait de la coopération accrue en matière de sécurité avec le Vietnam, les États membres de l’UE devraient créer des voies d’accès à des visas humanitaires d’urgence et donner la priorité à la réinstallation des activistes et défenseur·es vietnamien·nes des droits humains particulièrement vulnérables et qui font l’objet d’une surveillance active.
6. Dénoncer les interventions abusives des forces de l’ordre au-delà de leurs frontières. L’UE devrait dénoncer l’argument de la sécurité nationale et des autres lois utilisé abusivement par le Vietnam (notamment les articles 116, 117 et 331 du Code pénal 2015) et exprimer son inquiétude concernant les mesures législatives contraires au droit international en matière de droits humains.
7. Lutter contre la répression transnationale numérique et la complicité des plateformes. L’UE devrait prendre des mesures efficaces afin d’empêcher toute « transformation numérique » ou coopération en matière de cybersécurité dans le cadre du Partenariat stratégique global qui permettrait aux agences de sécurité vietnamiennes de se doter de dispositifs de surveillance, d’accès aux données, ou de moyens de vérification de l’identité – notamment des systèmes biométriques ou d’ADN – contraires aux normes relatives aux droits humains ou présentant des risques pour celles et ceux qui exercent leurs droits humains sur le terrain. L’UE devrait faire valoir le règlement sur les services numériques et son engagement direct auprès des plateformes en vue de faire pression sur les entreprises du secteur high-tech pour qu’elles résistent aux demandes extraterritoriales du Vietnam visant à faire retirer des contenus ou à en restreindre l’accès géographique lorsqu’ils émanent de la diaspora. Les entreprises devraient publier des données transparentes sur les demandes du gouvernement vietnamien, et en informer les internautes concernés. L’UE devrait financer une assistance en matière de sécurité numérique et des mécanismes de protection d’urgence à l’intention des activistes vietnamiens les plus vulnérables, vivant en Thaïlande ou dans les États membres de l’UE.