Jean Poiret aurait eu cent ans le 17 août 2026. Acteur, auteur, metteur en scène, scénariste et réalisateur, il fut surtout un homme de théâtre dont le cinéma révéla progressivement la part la plus secrète : derrière le comédien de boulevard, un acteur de composition, attentif aux masques, aux faux-semblants et aux désordres de la bourgeoisie. De la rue Blanche aux cabarets, de son duo avec Michel Serrault à La Cage aux folles, de Sacha Guitry à François Truffaut et Claude Chabrol, son parcours dessine une histoire parallèle du théâtre et du cinéma. Poiret n’a jamais vraiment choisi entre le populaire et le sophistiqué : il a fait circuler l’un dans l’autre. Mort en 1992, alors qu’il venait de réaliser Le Zèbre, Poiret laisse une œuvre dont la postérité dépasse largement la comédie. Hommage à Jean Poiret (1926-1992), ou le centenaire d’un acteur qui mettait le rire en clair-obscur !
Apprendre à jouer avant d’apprendre à faire rire
Jean-Gustave Poiré naît le 17 août 1926, rue de la Tombe-Issoire, à Paris. Son père est ouvrier-verrier, sa mère aide-comptable. Adolescent, il annonce pourtant à sa famille qu’il sera comédien. En 1941, il entre au Centre de la rue Blanche, où enseignent notamment Jean Le Goff, Julien Bertheau et Pierre Dux. Il rêve alors de tragédie et de Shakespeare, particulièrement d’Iago dans Othello. Le rire n’est pas encore son horizon.
Les concours du Conservatoire lui résistent. Peu importe : le théâtre, lui, finit par lui ouvrir une porte. En 1944, il monte sur scène ; après la guerre, il travaille au cabaret et à la radio. En 1951-1952, Malheur aux barbus, de Pierre Dac et Francis Blanche, lui donne une première notoriété. C’est dans cette période qu’apparaît Michel Serrault, rencontré au Théâtre Sarah Bernhardt. La rencontre est décisive : deux tempéraments, deux physiques, mais une même science de la rupture et de la réplique.
Le duo Poiret-Serrault devient bientôt une mécanique comique sophistiquée. Les cabarets, l’Olympia, l’Alhambra précèdent le cinéma. Sacha Guitry les remarque et leur confie Assassins et voleurs en 1956. Poiret commence parallèlement à écrire. C’est là que se joue son véritable apprentissage : comprendre que le comédien peut être son propre auteur, et que le rire possède une architecture aussi précise que la tragédie.
L’œuvre d’un homme qui déplaçait les lignes
Le premier cinéma de Jean Poiret semble appartenir à la comédie populaire : Les Trois Mousquetaires (1953), Cette sacrée gamine (1955), Assassins et voleurs (1957), puis Un drôle de paroissien (1963) et La Grande Lessive (1968), deux films de Jean-Pierre Mocky. Mais réduire Poiret au boulevard serait manquer son goût du décalage.
Au théâtre, il devient auteur avec Sacré Léonard (1963), écrit avec Michel Serrault, puis poursuit avec L’Opération Lagrelèche (1966), Douce-Amère (1970), Il était une fois l’Opérette (1972) et Féfé de Broadway (1977). Mais c’est La Cage aux folles, créée au Palais-Royal en 1973 dans la mise en scène de Pierre Mondy, qui fait basculer son œuvre. Inspirée notamment par L’Escalier de Charles Dyer, la pièce transforme le drame d’un couple homosexuel en comédie de boulevard, avec Serrault en Albin et Poiret en Georges. Elle sera jouée 2 647 fois.
Le cinéma lui offre alors d’autres espaces. Il signe La Gueule de l’autre (1979), joue Jean-Loup Cottins dans Le Dernier Métro (1980) de François Truffaut, puis devient l’inspecteur Lavardin chez Claude Chabrol dans Poulet au vinaigre (1985) et Inspecteur Lavardin (1986).
Enfin, il réalise Le Zèbre, adapté du roman d’Alexandre Jardin. Sorti en 1992 après sa mort, le film est l’aboutissement d’un désir ancien : passer derrière la caméra.
Le masque comme vérité
Chez Jean Poiret, le masque ne cache jamais complètement le visage : il le révèle. C’est sans doute pourquoi son œuvre résiste mieux que ne le laisserait penser l’étiquette de « comédien de boulevard ». Ses personnages jouent avec les conventions parce qu’ils savent qu’elles sont fragiles. Le rire vient précisément de cette fissure.
La Cage aux folles constitue son héritage le plus spectaculaire. Après la pièce de 1973, le film d’Édouard Molinaro en 1978, avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi, connaît un succès international ; Serrault reçoit le César du meilleur acteur. L’histoire se poursuit avec deux suites, puis avec une adaptation musicale à Broadway en 1983 et, plus tard, le remake américain The Birdcage de Mike Nichols, en 1996.
Mais l’influence de Poiret ne se mesure pas seulement au destin de Zaza et Renato. Elle se lit dans la reconnaissance que lui accordèrent des cinéastes aussi différents que Truffaut, Chabrol ou Mocky. Le comédien populaire pouvait devenir acteur de caractère, parfois inquiétant, toujours légèrement en biais. Truffaut, dès les années 1950, avait perçu cette singularité : chez Poiret, l’élégance, l’ironie et l’intelligence du regard composaient déjà un personnage de cinéma.
Poiret meurt le 14 mars 1992, à 65 ans, peu après le tournage du Zèbre. Il laisse derrière lui des pièces, des films et une manière. Une manière de faire entendre une réplique comme on cadre un visage : légèrement de côté, pour que quelque chose échappe.
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Hakim Aoudia.