Article redigé par
MANON DE SOUSA, Étudiante du Master 2 Expertise ethnologique en patrimoine immatériel (2021/2022),Université Toulouse 2 Jean Jaurès.
Les reliques de Madagascar sont aujourd’hui exposées au Muséum de Toulouse. Ces objets porteurs d’histoires au pluriel, de lieux, d’utilisations, de gardiens ou de propriétaires, sont loin de leur destination originelle. Ils racontent et témoignent de l’histoire et d’enjeux passés et contemporains. Le Muséum de Toulouse conserve un fonds de 324 items en lien avec Madagascar (objets et photographies). Les reliques font partie d’un ensemble entré sous la terminologie « d’amulettes », sans distinction par rapport au reste. Au total, le muséum abrite 28 pièces enregistrées comme « talisman / amulette ».
Cet article propose d’explorer les royautés sakalava, situées à l’ouest de la Grande-Île, la colonisation française à Madagascar, ainsi que les défis éthiques auxquels les musées font face en matière de restitution, de visibilité des objets spoliés et de légitimité à les conserver. Aujourd’hui, des pièces comme les Reliques royales réactivent un passé chargé de sacré, de surnaturel, de violence, d’hégémonie coloniale, et de spoliation, tout en suscitant fascination et débats. Imprégnées du soleil de Madagascar et de leur exposition au Muséum, les reliques sont désormais traversées par votre regard attentif de lectrices et de lecteurs.
A l’origine du pouvoir des reliques
Les mondes malgaches sont organisés autour de ce qui est visible et invisible, humain et non humain. Chaque élément a une place dans ce système complexe. L’univers est régi par des règles strictes qui tendent à maintenir l’équilibre entre les êtres, vivants et non vivants. Ces éléments ont tous une incidence les uns sur les autres et ne peuvent fonctionner de manière individuelle. L’univers forme un tout. Rompre cet équilibre peut avoir des répercussions sur tout le système et peut entraîner un blâme, le tsiny, de la part des ancêtres, suivi du tody, le juste retour (la conséquence). La communication entre vivants et non vivants se fait au travers des devins-guérisseurs (ombiasy) et des talismans (ody). En fonction de l’intention et de la composition qu’on va donner à ces objets, ils vont pouvoir influencer les ancêtres et les esprits pour agir sur tel ou tel élément de la vie de la personne qui les porte (amour, prestige, richesse, protection, etc.). Leur fabrication n’est pas à la portée de tout le monde dans la mesure où il s’agit d’un acte dangereux et d’un savoir issu d’un patrimoine culturel immatériel.
Les mohara sont un type d’ody. Ces talismans, amulettes, « gris-gris » ou porte-bonheurs, sont des objets auxquels on confère un pouvoir. La personne qui les possède se voit investie de ce pouvoir. A Madagascar, il en existe différents modèles, en corne de zébu, en bois, en dents de crocodile, etc. L’objet conservé au Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse (sous le numéro d’inventaire MHNT .ETH.AC.MD.94) est constitué de trois cornes en bois à l’extrémité arrondie. Elles sont creuses et servent de contenant. Elles sont fixées ensemble grâce à une bande d’étoffe. Une seconde bande d’étoffe recouvre et renforce la composition, à l’image d’une ceinture. Entre ces deux bandes d’étoffes s’intercalent des morceaux de bois plats et fins. Ils prennent la forme arrondie des cornes. Celles-ci sont de taille et de forme équivalente, excepté celle du milieu, légèrement plus grosse. Sur sa face visible, un crocodile a été gravé, entouré de part et d’autre d’une ligne formant des ondulations, qui pourraient évoquer de l’eau.
La partie visible de la bande d’étoffe est brodée de perles de verre rondes. Leur agencement forme des motifs géométriques : il s’agit d’une frise de six losanges sur fond vert. La frise est soulignée de perles blanches. Les losanges sont identiques et se déclinent en trois couleurs, en partant du centre vers l’extérieur, blanc, bleu et orange.
La bande d’étoffe fait le tour de la composition. Elle est peut-être brodée sur toute sa longueur mais son état ne permet pas de le vérifier. L’objet est suspendu à une autre bande d’étoffe qui permet la suspension au torse ou à la taille. Le contenu enchâssé dans les cornes semble avoir été en grande partie perdu. Cependant, on distingue encore quelques éléments végétaux, des morceaux de bois de la taille d’une allumette, de la terre, une pierre de quartz et une sorte de résine servant d’agglomérant, peut-être du miel. Le miel est une substance essentielle dans l’agencement des mondes malgaches (Ballarin, 2000). De même, l’eau, la terre et le bois représentent les « éléments vitaux du système cosmique ». Cela les rend presque indispensables à la confection des reliques et talismans. Par ailleurs, les arbres et donc le bois, sont porteurs de pouvoirs sacrés et surnaturels puisqu’il arrive que certains êtres invisibles s’y fixent (Bulletin de l’Académie malgache, 1914-1917).
Seuls les éléments de surface sont visibles. Il faudrait avoir recours à de l’imagerie médicale pour vérifier la présence d’éléments humains. En effet, si nous partons du principe que le mohara du Muséum est considéré comme une « relique royale » ou « dady », il pourrait être constitué d’éléments comme des restes de corps d’anciens rois (ongles, os, cheveux, dents, etc.). L’objet matérialiserait alors l’ensemble des pouvoirs accordés aux parties qui le composent. Selon Raymond Decary, le contenu des reliques est magique et intouchable en ce qu’il est le « réceptacle des pouvoirs des anciens et souvenirs des ancêtres qui veillent sur leurs descendants » (Decary, 1949). Ces reliques, contenant littéralement les corps des anciens rois, confèrent non seulement le droit à la royauté mais assurent également « la vie et la continuité du royaume » (Ballarin, 2000). Ainsi, les posséder insuffle une puissance symbolique et politique au roi malgache1.
Pour souligner la dimension sacrée et royale d’un tel objet, Marie-Pierre Ballarin propose un parallèle avec les attributs des rois de France ou regalia – parmi lesquels on trouve la couronne, le sceptre et la main de justice. On peut également faire une analogie avec les groupes Ashanti des royaumes Akan au Ghana où l’idée de continuité du royaume, d’unité et d’autorité spirituelle du roi se matérialise à travers le trône en or, le sika dwa kofi. De même, le sceptre royal de l’ancien royaume de Danxomè2, la récade (ou makpo), incarne l’autorité du souverain. Aussi, les statuettes ndop des Kuba de la République démocratique du Congo accordent le pouvoir des ancêtres aux nouveaux rois (Dianteill Erwan, 2000). Si les objets cités ne contiennent pas le corps du roi et ne confèrent pas tous le statut d’ancêtre, ils ont pour point commun d’incarner le pouvoir et la légitimité royale. Ils renforcent ou affirment le lien du monarque avec le monde invisible et les ancêtres, mais aussi sa puissance et son autorité.
Perpétuer les liens avec les morts, l’invisible et la dynastie
Cet objet en bois a été collecté à l’ouest de Madagascar, dans la région du Menabe sous la domination du royaume sakalava. Ce territoire, traversé de multiples cours d’eau, est marqué par la présence d’une importante population de crocodiles (Decary, 1949). Animal sacré, le crocodile occupe une place centrale dans les cosmologies sakalava. Si ses dents peuvent être collectées pour fabriquer des ody, il est interdit de le tuer ou de le manger. Puissant et craint, le crocodile est associé au monde invisible et aux ancêtres. Les rois sakalava entretiennent avec lui un lien privilégié, dans la mesure où il incarne la continuité entre le monde des vivants, le monde invisible et les ancêtres. Lorsque le roi meurt, les sanies (matière purulente qui s’écoule du corps en décomposition) sont récupérées pour être jetées à l’eau, aux crocodiles. Le reste du corps est déposé dans un tombeau non loin du point d’eau. Ainsi, le roi pourra se réincarner en crocodile (Ballarin, 2000 ; Decary, 1949 ; Mouzard, 2020). C’est également à ce moment-là que les résidus humains sont collectés sur le corps du roi (dents, os, peau, ongles, cheveux, etc). Ils sont destinés à la confection du reliquaire. Non seulement les reliques royales perpétuent le lien entre le peuple et ses rois, le monde des vivants et le monde des morts, mais surtout, elles offrent un aperçu des successions dynastiques du Menabe et assurent la légitimité des anciens rois et de leurs successeurs.
Les reliques royales sont gardées dans les doany, demeures royales. Tous les dix ans, à la saison sèche, elles font l’objet d’un bain rituel appelé fitampoha. La cérémonie s’étend sur une semaine. Elle rassemble des personnes de tout le Royaume du Menabe. Thomas Mouzard (2020) souligne la perspective à la fois symbolique et politique de cette démarche. En effet, le fitampoha est l’occasion de réactiver la mémoire des anciens rois, de l’histoire sakalava et de s’assurer le maintien de la prospérité du royaume à travers les pouvoirs de ses ancêtres. Le rituel a pour but d’animer les reliquaires et de régénérer leurs pouvoirs surnaturels (Ballarin, 2000). Il est aussi question, pour les personnes qui se réunissent, de faire la fête, de faire des affaires et de tisser des liens. Les préparatifs du rituel commencent plusieurs semaines avant. Les participantes et participants fabriquent de l’hydromel (alcool de miel), cueillent les plantes spécifiques pour le bain des reliques et confectionnent des bandes d’étoffes destinées à accrocher les dady à leur porteur. Le premier jour du rituel, des zébus sont sacrifiés et des prières sont adressées aux anciens rois et reines. Le gardien du doany remet les clefs à des hommes habillés de blanc. Les reliques sont sorties une à une par leur porteur. Ces hommes coiffés d’un turban rouge sont considérés comme descendants des rois, dont certains restes sont contenus dans les reliques. On compte actuellement dix reliquaires dans la communauté sakalava. Le cortège traverse le fleuve Tsiribihina pour installer un village cérémoniel éphémère sur l’îlot d’Ampassy. Les reliques sont installées dans une tente blanche et arrosées d’alcool. Au cours de la semaine, certaines personnes vêtues de blanc sont considérées comme possédées par les esprits des anciens rois et reines. Elles sont particulièrement respectées et écoutées. Le bain a lieu devant une assemblée innombrable qui regroupe toutes les classes sociales. Les reliques et d’autres objets ayant appartenu aux rois sont immergés dans l’eau par leur porteur et frottés avec des plantes. En sortant de l’eau, le cortège forme un cercle qui symbolise l’union du présent et du passé. Les reliques sont séchées avant de retourner dans la tente. La fin du rituel est marquée par l’abandon du village cérémoniel de l’îlot d’Ampassy, le sacrifice d’un zébu et le retour des reliquaires dans le doany.
Ce que le cartel historique nous révèle
Cette capacité des reliques royales à légitimer le pouvoir et à obtenir l’approbation de la population a conduit l’administration coloniale à vouloir s’emparer de ces objets. C’était une façon d’asseoir son autorité, de soumettre la population, de contrôler le territoire et d’empêcher la réalisation des cérémonies commémoratives et la perpétuation dynastique. Aussi, cette appropriation peut être pensée comme un butin de guerre ou une confiscation. Le peu d’informations qui accompagnent les reliques du Muséum de Toulouse nous révèlent qu’elles ont été dérobées en contexte colonial3, dans le Menabe, au cours d’affrontements violents entre les malgaches et les colons4, au mois d’août 1897. L’insurrection a été réprimée par Joseph Gallieni, alors Gouverneur général de Madagascar (1896-1905) et Frédéric Estèbe qui venait d’être nommé administrateur à Tuléar (1896). Ce dernier est inscrit dans les registres du Muséum comme donateur et/ou ancien propriétaire du mohara. Le cartel historique qui accompagne l’objet nous dit : « ce gris-gris a été enlevé dans la case du Prince Sakalave Andraivola Mankoaka chef du village de Tanambato vallée de la Fiherenane à 100 km dans l’intérieur de Tuléar, en août 1897 ». On suppose que le prince dont il est question a été tué par les Français, notamment au cour d’une campagne de répression menée sous le commandement du Capitaine Génin, proche de Frédéric Estèbe. Plus récemment, nous pensons que ce dernier a même pu être présent lors de la captation des reliques car des archives attestent qu’il a pris part à des expéditions de représailles dans le secteur de Tuléar, dont il était l’administrateur. Ces informations restent hypothétiques. Frédéric Estèbe est nommé maire d’Antanarivo en 1899, il est en congé en France en 1903 pour huit mois. Il est possible que le don ait eu lieu cette même année. Nous manquons également d’informations sur l’identité du roi dont les restes seraient présents dans le reliquaire. Néanmoins, les recherches de Marie-Pierre Ballarin confirment que l’administration coloniale avait pour pratique de confi