Autour de Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, les villages du pays sénoufo composent une route des savoir-faire. Perles de Kapélé, pagnes de Waraniéné, toiles peintes de Fakaha, balafons près de Niofoin : argile, coton, bois et calebasse racontent une même histoire, celle de gestes transmis et d’une culture qui continue de se réinventer.
Korhogo est le chef-lieu de la région du Poro, mais pour découvrir son artisanat, il faut en sortir. Les pistes de terre rouge traversent la savane, les champs de coton et les plantations d’anacardiers avant de rejoindre des villages où chacun semble avoir fait d’une matière son langage. Ici, l’objet n’est jamais seulement décoratif : il relie le quotidien aux cérémonies, le travail individuel à la communauté, les générations présentes à celles qui les ont précédées.
L’âme sénoufo, de main en main
C’est sans doute là que se niche ce que l’on appelle volontiers « l’âme sénoufo ». Non pas dans une tradition figée, mais dans un ensemble de liens : respect des anciens, transmission des savoirs, importance du bois sacré, initiation et responsabilité envers le groupe. « On est d’abord Sénoufo avant d’embrasser une quelconque religion », nous explique-t-on. Dans ces villages, les croyances et les pratiques évoluent, mais l’appartenance culturelle continue de structurer une façon d’être ensemble.
Photo du haut : À Niofoin, les fabricants de balafons assemblent les lames de bois au-dessus des calebasses servant de caisses de résonance. @Gil Giuglio
À Kapélé, un artisan peint une perle. @Olivia Le Sidaner
Les symboles racontent aussi cette vision du monde. Le calao, figure familière de l’univers sénoufo, incarne la loyauté, la fidélité et la sincérité. Son grand bec évoque une parole qui ne doit pas être gaspillée ; son dos arrondi, la capacité à supporter les charges de la communauté. Les artisans sont, à leur manière, les passeurs visibles de cette mémoire. Ils ne reproduisent pas seulement des formes anciennes, ils donnent corps à des récits, à des valeurs et à une identité qui circulent de main en main.
De l’argile au fil, la matière en partage
À Kapélé, cette mémoire tient dans une perle d’argile. La terre, prélevée dans les bas-fonds, est séchée, pilée par les femmes, tamisée puis malaxée. Un peu de beurre de karité facilite la finition. Les hommes façonnent ensuite les perles, les percent, les font sécher et les cuisent. Puis vient la couleur, posée avec une plume de pintade : kaolin pour le blanc, terre pour le jaune, feuilles de teck pour le rouge, kinkéliba pour le vert. Derrière un collier aux motifs délicats se cachent des heures de patience et un savoir conservé par quelques familles.
De l’argile au fil, la route mène à Waraniéné. Sous les abris, le claquement régulier des métiers à tisser donne le tempo. Une centaine de métiers seraient en activité dans le village, pour plusieurs centaines de tisserands. Les hommes tissent de longues bandes de coton que l’on assemble en pagnes, nappes ou vêtements, tandis que les femmes participent notamment au filage et à la vente. Une nappe peut demander une semaine de travail. Dans le Nord, le pagne reste volontiers un vêtement du quotidien ; plus au centre, chez les Baoulés, il acquiert une valeur plus cérémonielle, parfois liée à la royauté. Partout, le retour au tissé local affirme aussi une alternative au wax industriel.
À Fakaha, le fil devient image. La toile de coton sert de support aux peintres qui racontent la vie sénoufo : femmes penchées sur la terre, scènes de culture, danseurs, animaux et figures symboliques. La nature fournit la palette. Les tiges de sorgho donnent des tonalités rouges, le jus de maïs fermenté le noir, certaines feuilles des bruns. Les silhouettes se répètent dans des compositions presque graphiques. Le geste du peintre prolonge celui du tisserand : le coton devient toile, la toile devient récit.
Démonstration de balafon, dans un atelier à Niofoin. @Olivia Le Sidaner
Quand le bois se met à danser
Près de Niofoin, le bois prend à son tour la parole. Les fabricants de balafons taillent et accordent les lames, placées au-dessus de calebasses qui amplifient le son. Tout est affaire d’essence, d’épaisseur, de volume et d’oreille. Mais un balafon n’est jamais tout à fait achevé lorsqu’il quitte l’atelier : il doit encore être joué. Lors des danses auxquelles nous assistons, les corps répondent aux notes, les pas accélèrent et les gestes dialoguent avec les musiciens. L’objet devient rythme, puis fête, puis mémoire collective.
À Fakaha, la couleur est appliquée directement sur la toile de coton. @Olivia Le Sidaner
Cette chaîne de gestes se poursuit bien au-delà du pays sénoufo. À Katiola, les potières mangoro façonnent marmites, plats et récipients en terre. Autour de Bouaké et jusque dans l’Ouest, d’autres tisserands font courir la navette entre les fils. Les matières et les usages changent, mais la logique reste la même : apprendre auprès des anciens, utiliser ce que donne le territoire et inscrire la beauté dans l’utile.
De la perle au pagne, de la toile au balafon, l’artisanat ivoirien n’est donc ni un vestige ni un folklore. Il fait vivre des familles, nourrit une économie locale et porte une mémoire. Autour de Korhogo, peut-être plus qu’ailleurs, les mains des artisans donnent à voir ce que les mots peinent parfois à saisir : une culture vivante, en mouvement, qui se transmet en fabriquant.
Bérengère Lauprète